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Le takfir se banalise, la loi anti-terroriste ignore ce fléau

Les récentes menaces dont ont fait l’objet plusieurs personnalités marocaines sont l’occasion de revenir sur le vide juridique qui profite aux prêcheurs de haine. Points de vue d’intellectuels.  

Le takfir se banalise, la loi anti-terroriste ignore ce fléau
Samir El Ouardighi
Le 28 janvier 2015 à 17h23 | Modifié 11 avril 2021 à 2h36

Dimanche, des activistes radicaux ont remis "ça" à Tanger.

"Ça", c’est le takfir. Le fait d’excommunier ou d’apostasier quelqu’un. De décréter qu’il est mécréant. Le takfir est une condamnation à mort, un permis de tuer.

Ce dimanche 25 janvier donc, à Beni Mekada dans la ville de Tanger, environ 150 activistes, salafistes et militants d’Al Adl Wal Ihsane selon les autorités, ont organisé un rassemblement de soutien au Prophète de l’Islam et de dénonciation des “dérives blasphématoires“ de Charlie Hebdo.

Le rassemblement qui a duré quelques heures, s’est transformé à la fin en tribune pour désigner à la vindicte des personnalités comme Ahmed Assid et Zineb Ghazoui pour leur soutien supposé à Charlie Hebdo, ainsi que pour dénoncer les laïcs. Les autorités ont fini par disperser ce rassemblement qui avait grossi, attirant plusieurs centaines de personnes supplémentaires, car des actes de violences étaient possibles selon des sources policières.

L’intellectuel Ahmed Assid est revenu pour Médias 24 sur le Takfir public dont il a fait l’objet dimanche 25 janvier à Tanger.

Son cas n’est pas unique car récemment la journaliste marocaine de Charlie Hebdo, Zineb El Razhoui a été menacée de mort par mail pour être une «impie» qui soutient la ligne éditoriale de sa rédaction.

La députée du PAM, Khadija Rouissi qui avait déclaré que «les menaces contre El Razhoui étaient un acte terroriste» s’est retrouvée à son tour menacée d’être égorgée.

Ahmed Assid rappelle que dans le passé, les auteurs d’appels au takfir ont été dans le meilleur des cas condamnés pour simple diffamation alors que «c’est un acte criminel extrêmement grave qui peut déboucher sur un meurtre».

Malgré la revendication de la société civile qui réclame la criminalisation de cet acte, «les pouvoirs publics et la majorité des partis politiques restent inertes car ils considèrent qu’il faut équilibrer le jeu entre le courant laïque et intégriste».

Notre interlocuteur avance qu’ils jouent avec le feu car «ils essayent de calmer le jeu avec les intégristes en les laissant se défouler en place publique» mais que cela pourrait mal se finir un jour.

Pour rebondir sur le terrorisme intellectuel dont il est la victime, il déclare que «la disposition du projet de loi anti terroriste 86-14 prévoyant de punir moins sévèrement les personnes qui provoquent autrui à commettre des attentats terroristes est un véritable retour en arrière».

Ahmed Assid ne mâche pas ses mots en affirmant que dans le contexte actuel international crispé, cette révision pénale n’aura d’autres effets que d’encourager le développement du terrorisme.

Interrogé par Médias 24, le fondateur de l’association Damir (conscience), Salah El Ouadie considère également que le fait d’inciter au terrorisme est presque aussi grave que de commettre un acte terroriste.

Il faut être «très sévère contre de tels agissements car l’Etat ne doit pas permettre à des personnes d’en manipuler d’autres pour entrer dans une spirale de violence mettant en péril la sécurité des citoyens».

Salah El Ouadie revient sur l’affaire Assid à Tanger en affirmant qu’il faut punir les appels au Takfir sans quoi les terroristes arriveront à instaurer la peur dans la sphère publique pour empêcher toutes les opinions dissonantes de s’exprimer.

«C’est un crime grave qu’il faut inclure dans le code pénal mais la réponse ne doit pas être que pénale».

Il y a aussi nécessité d’un travail de fond que doivent mener les instances religieuses pour passer d’une lecture de confrontation à l’apaisement du débat.

Le président du centre marocain des études stratégiques, Mohamed Benhamou nous affirme que le vide juridique sur l’appel au Takfir finira par être comblé par un texte de loi.

Il considère que les actes d’individus se donnant le droit de juger d’autres personnes peuvent avoir de graves conséquences qu’il faut réprimer car la loi doit s’adapter à tous les nouveaux cas de figure.

En réalité, le projet de réforme de la loi anti terroriste qui vient d’être adopté à la Chambre des Représentants en première lecture, est dissonant par rapport au contexte international marqué par une recrudescence et une expansion du terrorisme à référentiel islamiste.

Dans ce contexte, le projet de loi a amené :

-une extension du champ des sanctions, au fait de rejoindre des camps terroristes à l’étranger ou de participer à des entreprises terroristes à l’étranger. Mais cette extension n’a fait que reprendre ce qui existait déjà dans la jurisprudence marocaine et internationale.

-une importante réduction des sanctions.

Le takfir, marche-pied et maillon décisif du terrorisme, n’y figure pas.

Tout se passe comme si le législateur, ou le ministère de la Justice (à l’origine du projet de loi), ne veut pas franchir le pas. C’est comme si ce département considère que la menace du takfir reste utile dans la société, car sans risque de takfir, la mécréance risque de se répandre.

Alors qu’en réalité, le takfir n’est que l’arme ultime pour atteindre des objectifs qui, eux, sont bassement politiques.

 

 

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Samir El Ouardighi
Le 28 janvier 2015 à 17h23

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