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Entretien. Pourquoi la rencontre de Marrakech sur les minorités religieuses va marquer le monde musulman

Quelle place pour les minorités religieuses dans les pays musulmans? Du 25 au 27 janvier, des responsables politiques et religieux de l’ensemble du monde musulman se sont réunis à Marrakech pour débattre de cette question, d’une actualité brûlante.

Entretien. Pourquoi la rencontre de Marrakech sur les minorités religieuses va marquer le monde musulman
Patrick Marescaux
Le 27 janvier 2016 à 15h41 | Modifié 11 avril 2021 à 1h03

Un congrès organisé par le ministère des Habous et des Affaires Islamiques, en partenariat avec le Centre de la promotion de la paix dans les sociétés musulmanes, basé à Abou Dhabi.

Rencontre avec l’un des participants à ces journées, Abderrahim Hafidi, un homme de conviction, conseiller du ministre des Habous et des Affaires religieuses et très connu des téléspectateurs de France 2, puisqu’il présente tous les dimanches matins «Le chemin de la foi», une émission entièrement consacrée à l’islam.

Entretien. Pourquoi la rencontre de Marrakech sur les minorités religieuses va marquer le monde musulman

Médias 24: Pourquoi a-t-on besoin, en 2016, d’organiser un colloque pour parler du sort des minorités religieuses dans les pays islamiques?

Abderrahim Hafidi: D’abord, c’est plus qu’un colloque. C’est ce que l’on appellerait dans le langage chrétien un symposium, c’est-à-dire une grande rencontre internationale sous l’égide du secrétaire général de l’ONU, mais avec surtout le patronage de Sa Majesté Mohammed VI.C’est une rencontre inédite dans l’histoire du monde musulman, motivée par un constat assez douloureux, à savoir l’ensauvagement de la scène internationale, avec ces défilés de cruauté, d’actes criminels, car il faut appeler les choses par leur nom, et comme disait Albert Camus: «mal nommer les choses, c’est rajouter au malheur du monde».

Il se trouve que cette cruauté, certains l’ont drapée  dans les oripeaux de la religion. Or  ni la religion, ni la spiritualité, ni l’histoire de cette religion ne peuvent en aucun cas être invoqués pour justifier quoi que ce soit. C’est un principe fondamental.

Personne n’est là pour se justifier, mais il s’agit de porter la contradiction, de réfuter dans le texte et en détail un quelconque usage de la religion à des fins criminelles. Il se trouve que dire cela n’est pas suffisant. On a beau dire que la religion n’y est pour rien, c’est un discours intenable. Pas pour les musulmans, mais pour l’opinion mondiale qui regarde les musulmans et l’islam avec un œil non seulement méfiant, mais défiant, voire même hostile.

-Dans ces conditions, si on ne peut pas continuer simplement à dire que l’islam n’est pour rien dans ces actes barbares, que faut-il faire?

- Le Maroc justement a trouvé une voie pour parer à cela. C’est celle de réunir la quintessence des autorités musulmanes du monde entier, gouvernements et organisations non gouvernementales.

Tout cela sous l’égide du Roi du Maroc qui, faut-il le rappeler, a le statut de commandeur des croyants, donc de garant de la stabilité, non seulement d’un pays, mais également de la cohésion des musulmans. Cette conférence là veut tout simplement annoncer au monde entier que ce qui est en train de se passer en Irak, ce qui est en train de se passer au Yémen, en Egypte aussi, avec les Coptes,  non seulement doit être refusé, mais doit être condamné.

C’est pourquoi  la question des minorités, de leur statut en terre d’islam, prend aujourd’hui une dimension tout à fait particulière.

-La lettre de Sa Majesté aux participants qui a été lue en début de congrès a marqué les esprits. Vous, personnellement, qu’en retenez-vous?

-Je retiens deux idées. Premièrement que le Royaume du Maroc est le pays de la modération et de la stabilité, qui envoie un message au monde, car c’est un des rares pôles de stabilité qui restent dans le monde musulman.

Deuxièmement, Sa Majesté appelle de la façon la plus solennelle à protéger les minorités religieuses, par la loi et ça c’est très important, en fixant le cadre juridique, afin de renforcer ce qui est déjà établi et de remettre en selle ce qui a été plus ou moins oublié. En rappelant l’histoire de la légitimité de cette présence des minorités.

Et le Roi veut donner à tout cela une légalité. Pas pour le Maroc, où le problème est réglé par la Constitution marocaine, mais pour rassembler tous ceux qui sont encore divisés: l’Egypte est un très grand pays avec une minorité copte de 11 millions d’habitants. Or, les brimades, les massacres même qui ont été commis contre les coptes sont un scandale.

En Irak, les chrétiens sont pourchassés. Et bien le Maroc prend la défense de ces gens et présente au monde entier son expérience et pas simplement des  paroles.

C’est une expérience qui nous replonge dans l’histoire et qui justifie la légitimité, la légalité de cette présence de toutes les minorités chrétiennes, juives etc… D’où ce point fort du discours royal: ce que le Maroc a fait, est possible à faire dans n’importe quel pays musulman. Il est possible non seulement protéger les minorités, mais de permettre à tous d’accéder à la modernité.

La modernité exige aujourd’hui que nous soyons un village planétaire, avec des citoyens ayant tous les mêmes droits.

-Après ce message royal, il y a eu 3 jours de débats. Quelles sont les interventions qui vous ont le plus marquées?

-Il y en a eu 3. Tout d’abord, j’ai été impressionné par l’intervention d’un prêtre, représentant la communauté chrétienne du Liban. Et pour cause: il sait de quoi il parle! Le Liban est le dernier pays mosaïque du monde musulman, qui regroupe plus de religions non musulmanes que les pays européens!

Par exemple, toutes les doctrines, toutes les facettes du christianisme y sont représentées, aux côtés de la communauté juive et de la communauté musulmane. Le Liban est donc un véritable terrain d’observation, d’expérimentation. Et l’intervention de ce prêtre libanais a porté une parole très forte: «Regardez ce que nous avons réussi à faire. Eh bien, le monde arabe doit avancer avec nous.»

Deuxième intervention marquante, celle du grand mufti de la République de Bosnie-Herzégovine. Il a lancé un appel d’une immense modestie aux musulmans: «Vous avez tout compris peut-être, mais vous n’avez toujours pas réussi à vous entendre. Alors comment voulez-vous vous entendre avec les autres, si vous ne vous entendez pas entre vous? Faites en sorte qu’un principe de valeurs communes soit défendu par vous-même.»

Et puis il y a eu le message de notre ministre des Habous et des Affaires islamiques, qui a donné le cadre, la feuille de route de ce congrès, en insistant sur plusieurs points.

D’abord, sur la nécessité absolue que le monde musulman aille vers une modernisation, non seulement de sa vie quotidienne, mais de son appareil juridique, afin de rejoindre la modernité dans sa globalité.

Deuxièmement, il a insisté sur le fait qu’il est grand temps que les musulmans acceptent l’idée qu’ils ne sont pas seuls sur cette terre et qu’ils sont parmi d’autres, dans une diversité qu’ils doivent accepter.

Troisième temps fort du discours du ministre: instaurer dans les pays musulmans un dispositif juridique, qui réaffirme l’existence des minorités et qui les protège, non pas en tant que minorités protégées, mais en tant que citoyens à part entière.

Et enfin, quatrième point important: le ministre appelle tous les musulmans à innover, à revoir la charia, en tenant compte de la présence des minorités, à la fois musulmanes dans les pays européens non musulmans, mais aussi des minorités non musulmanes en terre d’islam. C’est de sa part un appel très fort.

-Après ces 3 jours de débats, qu’est-ce qui peut se passer dans le monde musulman, au-delà des belles paroles?

-Soyons clairs et modestes! Ce ne sont pas ces 3 jours qui vont changer la face du monde. Mais ils vont marquer l’histoire de l’évolution du monde musulman dans ses pratiques, dans ses rapports aux autres.

Le Maroc a montré l’exemple, sans donner de leçons à qui que ce soit, simplement en expliquant que son  expérience est une expérience qui a réussi: il suffit de respecter l’humain tel qu’il est, pour que la société trouve sa cohérence. Et le Maroc dit au monde musulman tout entier: je vous adjure de ne pas laisser passer cette occasion car dans la tragédie peut naître une éclaircie. C’est lorsque l’on touche le fond que l’on doit regarder le ciel….

Ces 3 jours marquent un début. Si ce début est sans lendemain, le Maroc aura fait ce qu’il fallait et n’aura rien à se reprocher. Si ce début permet des développements ailleurs, si d’autres initiatives voient le jour, comme cela semble probable, ce sera une belle réussite pour le Royaume….

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Patrick Marescaux
Le 27 janvier 2016 à 15h41

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