Comment une bavure des autorités a porté un coup à l’image de Marrakech

Plus qu’une bavure, une atteinte grave aux libertés individuelles. La création d’une police des mœurs à Marrakech et les excès de celle-ci ont provoqué critiques et inquiétudes. Plusieurs femmes ont été victimes de contrôles d’identités abusifs de la part de la police. D’autres sont aujourd’hui poursuivies en justice pour leur façon de s’habiller jugée «contraire aux bonnes mœurs». Si les militants associatifs dénoncent une mesure discriminatoire qui favorise le délit de faciès, d’autres évoquent une bavure qu’il faut s’empresser de réparer. Pendant ce temps, les autorités de la ville refusent de porter le chapeau.    

Comment une bavure des autorités a porté un coup à l’image de Marrakech

Le 29 mai 2014 à 11h12

Modifié 11 avril 2021 à 2h35

Plus qu’une bavure, une atteinte grave aux libertés individuelles. La création d’une police des mœurs à Marrakech et les excès de celle-ci ont provoqué critiques et inquiétudes. Plusieurs femmes ont été victimes de contrôles d’identités abusifs de la part de la police. D’autres sont aujourd’hui poursuivies en justice pour leur façon de s’habiller jugée «contraire aux bonnes mœurs». Si les militants associatifs dénoncent une mesure discriminatoire qui favorise le délit de faciès, d’autres évoquent une bavure qu’il faut s’empresser de réparer. Pendant ce temps, les autorités de la ville refusent de porter le chapeau.    

En effet, à l’image « des pays connus pour leur respect des droits de l’Homme », comme l’Arabie saoudite et l’Iran, qui disposent d'une «Police de la Vertu», la ville de Marrakech dispose désormais de sa police des mœurs qui veille au respect de la morale.

Selon plusieurs témoignages crédibles et vérifiés par Médias 24, cette nouvelle police s’est livrée à des contrôles d’identités abusifs et humiliants de plusieurs femmes, simplement car elles étaient vêtues de façon « jugée contraire à la morale ».

25 femmes ont été interpelées le weekend dernier

«Depuis samedi dernier, des groupes restreints de policières en civil, portant des brassards avec l’inscription police, font des rondes dans les centres commerciaux Marrakech Plaza et Carré Eden et tout au long des boulevards Mohammed V et Mohammed VI. Leur mission consiste à contrôler les identités des filles habillées d’une façon qu’elles jugent contraire aux bonnes mœurs», déclare à Médias 24 Omar Arbib, président de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) Marrakech-Ménara.

«Dimanche dernier, alors que j’étais en voiture avec des collègues, nous avons vu deux femmes de cette police interpeler deux jeunes filles pour leur style vestimentaire», ajoute-t-il.  

Selon les informations de l’AMDH, 25 femmes ont été interpelées le weekend dernier. A chaque fois, la police procède à des contrôles d’identité, et peut choisir d’embarquer ces filles si leur façon de s’habiller est jugée suspecte, surtout si elles ne sont pas de Marrakech. L’AMDH a même rencontré une des victimes. Une fille originaire de Zagora, qui a passé 48 heures au commissariat avant d’être relâchée.

Mais la police des mœurs n’est pas constituée uniquement de femmes. «Nous avons aussi constaté l’existence de brigades de policiers en civil, qui arrêtent les couples jugés suspects dans les jardins publics», assure Omar Arbib, qui cite l’exemple d’un membre de l’AMDH interpellé par la police samedi, car il était accompagné d’une fille.

«Cette hypocrisie sociale a toujours existé»

Pour l’avocat Mustapha Errachdi (c’est lui qui avait défendu en 2011 les deux ONG marocaines dans l’affaire Luc Ferry), il s’agit ni plus ni moins d’une aberration. Une fille habillée chic ou court vêtue serait assimilée à une prostituée. Et c’est évidemment une caricature.

«Ce qu’on cherche, ce sont des mesures concrètes pour combattre les réseaux pédophiles ou la prostitution forcée, et non une mesure discriminatoire qui favorise le délit de faciès. Il y a là-dedans une vision islamiste», déclare Me Errachdi à Médias 24.

«Je suis en charge du dossier d’une fille poursuivie en justice pour incitation à la débauche. Elle a passé une nuit au commissariat avant d’être remise en liberté provisoire. L’audience aura lieu le 24 juin. Dans le rapport de la police, il est noté qu’elle a été arrêtée parce qu’elle était habillée de manière excitante. C’est grotesque», ajoute-t-il.

«Cette hypocrisie sociale a toujours existé. L’article de loi 5 (Article 503-1 du code pénal marocain, NDLR) qui concerne l’incitation à la débauche est ambigu. Comment peut-on en effet identifier qu’il s’agit bien d’une incitation à la débauche?», S’interroge Me Errachdi.

Même son de cloche chez Omar Arbib, qui estime que le fait d’interdire aux femmes d’aller dans les cafés, de marcher librement dans la rue, est une atteinte grave aux libertés individuelles. «C’est discriminatoire et stigmatisant pour les femmes. C’est aussi contraire aux engagements du Maroc à garantir les libertés de chacun, et à la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes que le Maroc a signée», déclare-t-il. 

«Il faut faire marche arrière»

Pour Zakia Mrini, présidente de l’Association Ennakhil pour la Femme et l’Enfant et présidente de l’arrondissement de Guéliz : «Il  s’agit à l’évidence d’une atteinte aux libertés individuelles. Je suis de l’avis de tous ceux qui croient aux droits de l’Homme. Et l’idée d’arrêter des femmes et de les harceler en raison de leur tenue vestimentaire est inacceptable, qui plus est dans une société qui a signé des conventions internationales relatives aux droits de l‘Homme», déclare-t-elle.

Elle ajoute: «Il faut assumer qu’il s’agit bel et bien d’une erreur et accepter de faire marche arrière. C’est le rôle des médias d’en parler, celui des ONG de manifester et de dire qu’elles ne sont pas d’accord. C’est aussi l’affaire des partis politiques, du moins ceux qui croient aux valeurs des droits de l’Homme.»

Comment faire marche arrière? « Il ne s’agit pas d’une loi, mais d’une initiative prise par un responsable». Quel responsable ? «Je pense que c’est le préfet de Marrakech (Mohammed Dkhissi, NDLR). En tant que présidente de l’arrondissement de Guéliz, je peux vous assurer qu’il fait un excellent travail. Il a renforcé la sécurité dans la ville, mais voilà, il arrive que l’on fasse des erreurs dans l’exercice de nos fonctions», déclare Mme Mrini dans le plus pur langage diplomatique.

Qu’en est-il du tourisme local?

Les gens du tourisme sont eux-aussi remontés contre cette mesure. L’un d’entre eux, qui travaille dans un organisme chargé de promouvoir la destination Marrakech, ne cache pas son mécontentement : «Ceux qui ont pris cette mesure savent-ils que nous sommes une ville touristique, qui vient d’être classée 6ème meilleure destination mondiale ? Peut-être souhaitent-ils qu’on ferme les hôtels, les cafés, les bars, pour vivre comme à Kandahar», estime cet expert en tourisme qui préfère garder l’anonymat.  

Il ajoute : «Dans une récente interview de Lahcen Haddad à Jeune Afrique, le ministre a confié que les autorités souhaitent développer la clientèle locale, surtout que les gens de Casa et Rabat sont nombreux à se rendre à Marrakech et qu’ils dépensent souvent plus que les Européens.  Imaginez un instant la police en train d’arrêter des couple de touristes locaux. C’est quand même scandaleux.»

Une mesure propice à davantage d’extrémisme

Plus grave, cette mesure pourrait contribuer à créer un environnement propice à davantage d’extrémisme. Pour Omar Arbib, certains courants islamistes radicaux pourraient eux aussi stigmatiser les femmes dans la rue sous prétexte que la police fait pareil. Cela pourrait inciter certains islamistes, défenseurs zélés de la morale, à former officieusement leur propre police et organiser des patrouilles pour l’incitation à la vertu et la répression du vice.

Le Wali de Marrakech excédé

Contacté par Médias 24 mardi 27 mai, Adeslam Bikrat, wali de Marrakech, avait affirmé qu’aucune brigade de mœurs n’a été créée dans la ville ocre. «C’est une fausse information, de la pure spéculation, il n’y aucune brigade des mœurs à Marrakech», avait-il déclaré, visiblement excédé. Depuis, nous avons essayé de le joindre à nouveau à plusieurs reprises, mais sans réponse. Selon une source sûre, il s’agit d’une faute de communication involontaire de la part du wali.

En tous les cas, la plus haute autorité est dans le déni et n’assume pas cette décision. Alors, pourquoi ne pas revenir en arrière?

Nous précisons enfin que cet article est le fruit d'une enquête qui a duré plusieurs jours et que la préfecture de police a été à plusieurs reprises sollicitée sans succès. Le wali nous a répondu une seule fois, pour un échange qui a duré moins d'une minute, et où il s'est contenté de démentir en bloc. Sollicité de nouveau et à plusieurs reprises, il n'a pas répondu. La préfecture de police nous a adressé, ce jeudi après midi, des précisions complémentaires que nous avons publiées par ailleurs.

 

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