Ida Alaoui: « Il faut créer des armées pour les projets d’action culturelle »

Maintenus d’habitude loin du milieu culturel, des élèves marocains issus d’écoles publiques ont eu accès pour la première fois aux équipements de la Fondation Jardin Majorelle. Une initiative totalement gratuite qui prouve que la culture peut être démocratisée. Pour peu que l’on soit convaincu. Entretien avec l’instigatrice du projet.

Ida Alaoui: « Il faut créer des armées pour les projets d’action culturelle »

Le 7 novembre 2019 à 11h17

Modifié 10 avril 2021 à 22h01

Maintenus d’habitude loin du milieu culturel, des élèves marocains issus d’écoles publiques ont eu accès pour la première fois aux équipements de la Fondation Jardin Majorelle. Une initiative totalement gratuite qui prouve que la culture peut être démocratisée. Pour peu que l’on soit convaincu. Entretien avec l’instigatrice du projet.

« Penser et panser les dimensions culturelles du développement des territoires. »: La phrase est d’Ida Alaoui, responsable du programme éducatif à la Fondation Jardin Majorelle.

Depuis 2001, la fondatrice du cabinet d’ingénierie culturelle « Option Art » n’a de cesse de militer pour la démocratisation de la culture.

Sa dernière initiative: un accès gratuit, pour la première fois, aux équipements culturels de la Fondation Jardin Majorelle au profit des établissements scolaires publics de Marrakech.

Résultat: pas moins de 5.480 visites, « issues de quatre écoles primaires, deux collèges et deux lycées, qui ont été comptabilisées pour le musée berbère, le musée Yves Saint Laurent et enfin le Jardin Majorelle’ », peut-on lire dans le dossier de presse.

Un programme qui se veut « totalement gratuit et pérenne ».

-Médias24: Comment est née l’idée de donner accès aux élèves des écoles publiques à des visites culturelles réservées d’ordinaire aux happy few, en l’occurrence aux équipements culturels de la Fondation Jardin Majorelle?

-Ida Alaoui: Depuis que je suis rentrée au Maroc, en 2001, je me rends compte du vide abyssal dans tout ce qui concerne la transmission du sens ou la création d’espaces communs qui permettent de prendre conscience du rapport au monde, aux autres et à soi-même.

Pourquoi l’école ? Parce que c’est un lieu de savoir et de culture. Un milieu de découverte, d’apprentissage, de rencontre avec les artistes…

C’est pourquoi j’ai pris mon bâton de pèlerin et suis allée à la rencontre de responsables de l’Education nationale et, chaque fois que j’avais un projet culturel, à Chefchaouen, Azemmour, Casablanca, Marrakech ou ailleurs, j’ai essayé de créer un lien entre le scolaire et les infrastructures culturelles.

Je me suis rendu compte qu’il y avait une grande détresse, dans le public, chez les scolaires des établissements publics qui n’ ont aucun moyen de se déplacer vers ces infrastructures.

La solution est de créer cet espace. Et qui dit espace et infrastructures culturelles dit médiation culturelle, dont le rôle principal est de vulgariser le sens.

Pour revenir à cette initiative, j’ai réalisé que les instituteurs, les directeurs d’écoles, les membres de l’Aref (Académie régionale de l’éducation et de la formation), les gens de la province et de la région étaient majoritairement favorables à cette initiative, mais qu’il y avait un manque cruel d’argent.

Il a donc fallu aller à la recherche de bailleurs de fonds. C’est ainsi que j’ai pu bénéficier de l’apport de la Fondation Jardin Majorelle qui, comprenant l’intérêt du projet, l’a financé intégralement.

Il faut en effet préciser que le transport, là où le bât blesse, devait être pris en charge par quelqu’un, car le public visé n’avait pas les moyens de se déplacer…

-Pour la première édition (de décembre 2018 à juin 2019), les chiffres sont édifiants: 5.480 visites, dont un peu plus de 3.500 élèves provenant de huit établissements publics. C’était la première fois qu’ils visitaient un musée?

-90% des élèves n’avaient en effet jamais mis les pieds dans un musée. Nous avons également travaillé aussi avec les professeurs pour les sensibiliser avant les visites.

-Sentiez-vous qu’il y avait une demande auprès de vos partenaires?

-Quand j’ai été approchée par FJM, je leur ai présenté le projet. Je suis allée voir l’Aref et la commune en leur expliquant les choses et on a fini par travailler la main dans la main.

Nous avons reçu plus de 400 instituteurs, car il fallait sensibiliser les instituteurs d’abord afin qu’ils puissent faire un travail intéressant au sein de leurs classes.

Au final, il y a donc eu l’avant, le pendant et l’après. S’il n’y a pas d’après, l’intérêt de l’initiative se perd.

Quand j’ai eu l’accord de recevoir cet effectif scolaire, il nous a fallu former les médiateurs pour tout vulgariser.

Je suis alors allée à l’université Cadi Ayyad, qui dispense un master « Culture, patrimoine et tourisme durable’ » suivi par des étudiants qui sont sensibilisés à la culture et à l’histoire de l’art. Nous en avons retenu une dizaine parmi les meilleurs, qui ont suivi une formation d’une semaine.

Ce qui est aussi intéressant pour les élèves, c’est que nous avons trois vecteurs: le côté moderne et contemporain avec le Musée Yves Saint Laurent, le côté anthropologique et ethnologique avec le musée berbère et enfin le côté botanique. On ferme ainsi la boucle. C’est très riche.

-Complètement étrangers au milieu de l’art, des enfants de l’école publique se sentent alors valorisés…

-Ils se sentent mis en valeur, facteur important pour l’ouverture à l’autre. On va les chercher en bus, dans les écoles…

A partir de là, une sociabilité et une convivialité se créent. On leur donne des fournitures, des casquettes, des carnets de visite, des crayons… Et ils ont droit à une médiation qui dure une heure et demie.

Ce qui est important aussi, c’est que c’est un travail gratuit et pérenne (la deuxième édition a d’ailleurs commencé le 1eroctobre).

Malheureusement, même si on aimerait recevoir plus d’écoles, l’espace est réduit.

Au musée berbère, par exemple, nous n’avons pu recevoir que quinze élèves à la fois car il y avait des touristes aussi. Mais cette rencontre avec les touristes est aussi une richesse dans la mesure où cela crée un espace commun.

Ce serait vraiment magnifique de pouvoir multiplier ce genre d’initiatives, à Casablanca, à Rabat, mais aussi dans des villes plus lointaines, comme à Laâyoune, par exemple, où il y a une faune et une flore importantes.

-Justement, pensez-vous qu’il soit possible de généraliser des initiatives comme la vôtre dans d’autres villes?

-C’est très facile et pour être honnête, je n’ai rien inventé. Partout ailleurs, il y a des services d’accueil du public scolaire dans les musées.

Le principe, c’est qu’avant de commencer à recevoir le public, il faut faire le diagnostic de tout ce qui peut être montré à ce public.

Au final, il faut donc créer des armées pour développer les projets d’action culturelle dans les établissements publics.

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