Festival international du film de Marrakech: Ce qu’en pense Nabil Ayouch

ENTRETIEN. Quelques jours après la clôture de la 17ème édition du FIFM, Medias24 a demandé à Nabil Ayouch d'évaluer pour ses lecteurs cette édition ainsi que l'évolution du festival. S’il lui reconnait quelques lacunes, le réalisateur pense que ce rendez-vous s’améliore d’année en année et qu’il doit s'inscrire dans la durée. Nabil Ayouch a assisté au festival, en compagnie de sa femme, Maryam Touzani, qui y a  présenté son premier long-métrage, "Adam".

Festival international du film de Marrakech: Ce qu’en pense Nabil Ayouch

Le 10 décembre 2019 à 17h05

Modifié 11 avril 2021 à 2h44

ENTRETIEN. Quelques jours après la clôture de la 17ème édition du FIFM, Medias24 a demandé à Nabil Ayouch d'évaluer pour ses lecteurs cette édition ainsi que l'évolution du festival. S’il lui reconnait quelques lacunes, le réalisateur pense que ce rendez-vous s’améliore d’année en année et qu’il doit s'inscrire dans la durée. Nabil Ayouch a assisté au festival, en compagnie de sa femme, Maryam Touzani, qui y a  présenté son premier long-métrage, "Adam".

Médias24: En 2018, le vice-président du FIFM, Sarim Fassi-Fihri, nous avait parlé d’un festival qui serait désormais plus cinéphile, industriel et professionnel. Hormis les cinéphiles qui se sont régalés lors de l’édition 2019, quel est selon vous, son impact auprès des professionnels marocains ?

Nabil Ayouch: Aujourd’hui, le volet industriel mis en place en 2018 qui s’intitule »les ateliers de l’Atlas » positionne bien le festival. En effet, il faut rappeler que pendant de nombreuses années, ce dernier a souffert de l’absence d’un marché du film.

Si ce n’est pas à proprement parler un marché, c’est en tout cas une espèce de grande bourse au développement de projets qui permet à des réalisateurs, producteurs ou auteurs marocains de rencontrer des intervenants de haut niveau comme des distributeurs, des directeurs de festivals, des financiers parfois, et des diffuseurs comme Arte.

En dehors de ce beau monde, il y a surtout des gens qui font du training en organisant des séances de workshop et master-class pour mieux travailler et améliorer leurs projets d’écriture.

Cette nouveauté mise en place par Rémy Bonhomme qui travaille à la « semaine de la critique » est, selon moi, un vrai plus par rapport aux éditions précédentes.

-Et pour le reste ?

-Je pense que le festival a un peu souffert de son timing qui a coïncidé avec les fêtes de Thanksgiving aux Etats-Unis.

Cela peut paraître anecdotique mais au final, beaucoup d’Américains n’étaient pas présents et leur absence a réduit l’impact de ce qui se veut être la force de frappe de ce festival.

Selon moi, la date retenue n’est plus adaptée et le festival se renforcerait en changeant de timing.

-Est-ce que le positionnement du FIFM vaut la peine de dépenser 60 à 100 MDH chaque année ?

-Son positionnement est valable à condition de garder son côté pointu cinéphilique d’auteur avec toute la logique de compétition d’un 1er et 2ème film et d’avoir des grandes stars internationales qui viennent pour attirer un public beaucoup plus large et pour justifier la taille du festival.

Selon moi, le mauvais timing n’a pas permis de cumuler ces deux conditions car j’ai eu l’impression que les salles de projection étaient un peu froides.

-Est-ce que ce festival est vraiment utile pour la profession et le grand public ?

-Bien sûr qu’il est utile. Il remplit une place dans la région qui n’est pas remplie ailleurs.

-Le festival de Carthage a pourtant un bien plus grand impact et rayonnement…

-En termes de cinéphilie, Carthage est en effet remarquable, par contre en termes d’impact médiatique ou des grandes stars internationales, il n’est absolument pas comparable à celui de Marrakech.

Ceci dit, on ne peut pas se positionner uniquement sur la cinéphilie au risque d’entrer en concurrence avec Carthage qui excelle dans ce créneau et d’un autre côté, on ne peut pas être uniquement sur les paillettes.

La recette miracle consiste dans un juste équilibre des deux et c’est là où cette année, on aurait pu faire mieux en termes de stars en positionnant autrement les films.

L’autre aspect dont on doit tenir compte est que des festivals comme ceux de Carthage ou Ouagadougou ont des publics très cinéphiles car quand vous allez chez eux, leurs salles sont pleines.

A contrario, au Maroc, nous n’avons malheureusement pas de grand public vraiment cinéphile.

-Comment l’expliquez-vous ?

-Parce que les nouvelles générations ont grandi en visionnant des DVD piratés et du coup, elles n’ont aucune appétence pour le cinéma d’auteur.

Ainsi à Marrakech, j’ai par exemple vu de très grands films mais dans quelques salles malheureusement clairsemées.

-Des salles avec un public étranger plus nombreux que les Marocains ?

-Exact. Il est donc fondamental de faire un travail d’éducation à l’image en parallèle de l’événement en ramenant des publics scolaires pour organiser des débats qui leur expliquent le cinéma.

In fine, leur montrer qu’un film, ça s’apprécie dans une salle obscure et certainement pas sur un téléphone portable.

Il y a eu des films magnifiques qui auraient mérité d’être mis en valeur auprès d’un public jeune à qui on doit faire découvrir la cinéphilie car un festival a aussi une mission d’apprentissage.

Ceci dit la mission d’apprentissage n’incombe pas seulement au festival car elle incombe avant tout à l’école 

-C’est donc ce qui a manqué à ce festival ?

-Je ne suis pas habilité à juger cet événement à partir de la nature du public présent dans les salles mais l’éducation est fondamentale et doit absolument être prise en considération.

-Pourquoi peu de films marocains sont sélectionnés à ce festival, sont-ils mauvais ou leur préfère-t-on des productions étrangères ?

-On ne peut pas dire que les films marocains soient mauvais, il y en a de très bons.

-Il y en a pourtant très peu…

-Certes, ils sont peu nombreux mais ils existent. Ainsi, pour parler de « Adam » qui a été projeté au FIFM, ce film s’est distingué dans les hauts lieux mondiaux de la cinéphilie (Cannes, Rotterdam…).

-Les productions nationales restent cependant insuffisantes à Marrakech…

-Je ne crois pas que ce soit une question de suffisant ou pas. Le FIFM n’a pas vocation à mettre en avant le cinéma marocain car comme son nom l’indique, c’est avant tout un festival international.

Maintenant, la question est effectivement de savoir comment ils sont valorisés à ce festival.

-Un exemple ?

-Beaucoup de gens n’ont pas compris pourquoi un film marocain comme Adam était passé lors d’une soirée de gala un mardi soir alors que le samedi précédent, il y avait une soirée avec un film tunisien.

Nonobstant les qualités indéniables de ce film, c’était surprenant car je ne pense pas qu’à Carthage, on aurait diffusé un film marocain pendant un pic de fréquentation d’un samedi soir au détriment d’un film tunisien déplacé en milieu de semaine.

-C’est donc encore une fois une question de mauvais timing ?

-La programmation est en effet essentielle pour mettre en avant une production nationale surtout quand il n’y a pas beaucoup de films marocains sélectionnés dans ce festival marocain.

-Vous avez fait le tour des festivals du monde, qu’est-ce qu’amène celui de Marrakech ?

-De par son histoire car il a été créé en septembre 2001 (cela ne s’invente pas), il amène une espèce d’alchimie géographique entre le sud et le nord; et entre l’orient et l’occident.

C’est indéniablement un point de rencontre entre une espèce de tectonique des plaques qui passent leur temps à s’affronter au point de vue politique et à se méconnaître au niveau socio-culturel.

Aujourd’hui, on voit bien dans les débats sur le voile ou l’islamophobie en occident que ces questions deviennent récurrentes. Cela montre à quel point, nous avons besoin de lieu de rapprochement dans le monde arabe qui fasse venir les occidentaux.

Cette année, il y a eu, par exemple, un hommage au cinéma australien qui a permis de faire rencontrer des gens ce qui n’aurait pas été possible sans ce festival. Je trouve donc cela très utile.

-Vous ne remettez donc pas en cause l’utilité et le concept du FIFM ?

-Absolument pas, je préfère le regarder avec beaucoup de bienveillance tout en critiquant ce qui peut être amélioré.

En résumé, je pense que ce festival est un tremplin pour toute la profession où les stars nationales y sont vues au même titre que les stars internationales, ce qui n’est pas rien.

De plus, il génère autour de lui un véritable engouement populaire qui se cristallise lors des projections sur la place Jamaa El Fna et c’est un vrai sentiment de fierté pour tous les Marocains qui y assistent.

A partir de là, et quoi qu’on en pense, nous avons entre les mains quelque chose que beaucoup de gens nous envient et il serait donc stupide de jeter le bébé avec l’eau du bain.

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