Concilier émergence économique et inclusion sociale est possible, selon l’AFD

L’émergence économique suppose une accélération de la croissance sur une longue période et donc une transformation structurelle de l’économie. Or celle-ci n’arrange pas le Maroc qui cherche à limiter l’exclusion sociale par la création d’emplois. Selon l’AFD, concilier les deux est possible si l’on encourage tous les secteurs d’activité et toutes les tailles d’entreprises.

Concilier émergence économique et inclusion sociale est possible, selon l’AFD

Le 17 décembre 2019 à 11h32

Modifié 11 avril 2021 à 2h44

L’émergence économique suppose une accélération de la croissance sur une longue période et donc une transformation structurelle de l’économie. Or celle-ci n’arrange pas le Maroc qui cherche à limiter l’exclusion sociale par la création d’emplois. Selon l’AFD, concilier les deux est possible si l’on encourage tous les secteurs d’activité et toutes les tailles d’entreprises.

L’Agence française de développement a publié, lundi 16 décembre, une étude intéressante, intitulée « Emergence économique et développement durable et inclusif du Maroc : Concilier la recherche de gains de productivité et la création d’emplois ».

Une étude qui tombe le jour de la première réunion de la Commission spéciale sur le modèle du développement.

Selon ses rédacteurs, le Maroc affiche depuis plusieurs décennies deux ambitions : l’émergence économique et la lutte contre la pauvreté et les inégalités, accordant tantôt la priorité à la première, tantôt à la seconde.

« Alors que les débats économiques sur le modèle de développement marocain avaient en ligne de mire ces dernières années l’émergence économique et des stratégies de conquête de nouveaux marchés et de montée en gamme, ils connaissent depuis un an une forte inflexion et s’intéressent désormais principalement à la recherche d’un modèle de développement plus inclusif, faisant ainsi écho au discours du Roi prononcé le 13 octobre 2017 lors de l’ouverture de la session parlementaire », lit-on sur le rapport.

Pour l’AFD, cette nouvelle orientation apparaît pertinente, compte tenu du retour de la question sociale sur la scène politique internationale mais aussi de la situation du Maroc (l’ampleur des inégalités sociales et spatiales demeure élevée).

Les deux objectifs (émergence économique et inclusion sociale) peuvent-ils être conjugués ? Selon l’agence française, si leur complémentarité paraît aller de soi pour la réduction de la pauvreté monétaire qui résulte souvent en large partie des fruits de la croissance, ces deux objectifs sur d’autres sujets peuvent apparaître en tension, tel le sujet majeur de la transformation structurelle de l’économie, considérée comme condition incontournable de l’émergence.

Le Maroc peine à s’inscrire dans un cycle d’émergence économique

L’émergence économique se caractérise par une croissance forte et continue durant plusieurs décennies.

Après son indépendance, le Maroc a connu une accélération de sa croissance jusqu’aux années 1970, une forte décélération dans les années 1980 et 1990, puis un retour à une croissance soutenue à partir du milieu des années 2000.

Mais depuis 2012, l’économie marocaine s’est écartée de la trajectoire d’émergence avec en parallèle une baisse du contenu en emplois de la croissance : progression de 0,12% de l’emploi pour chaque point de croissance entre 2008 et 2017 contre 0,33% entre 2000 et 2007.

« Cette diminution (…) peut exposer le pays à des tensions sociales du fait de l’exclusion d’une frange importante de la population et notamment de la jeunesse du marché du travail », alertent les rédacteurs de l’étude.

Les raisons de l’essoufflement économique évoquées par l’AFD sont :

– La détérioration de la compétitivité prix du fait de l’appréciation du taux de change effectif réel du dirham et de la hausse des coûts salariaux.

– La diminution de l’effort d’investissement après le pic de 33% du PIB en 2008.

– La dégradation de la conjoncture mondiale et son impact sur les transferts des MRE et les IDE.

L’AFD se demande par ailleurs si le boom du crédit bancaire à partir de la moitié des années 2000, et son impact sur les prix des actifs, n’a pas contribué à écarter l’économie marocaine de son processus d’émergence.

En tous les cas, pour reprendre le cycle de l’émergence, la transformation structurelle de l’économie parait indispensable.

Une lente transformation structurelle de l’économie

La transformation est un glissement en termes relatifs des emplois des secteurs dits traditionnels, faiblement productifs, vers les secteurs à fort contenu technologique et à niveau de productivité élevé. Elle nécessite donc une croissance suffisante de ces derniers pour accueillir en partie les emplois détruits dans les secteurs traditionnels. Si ce processus est mené à son terme, les productivités sectorielles sont censées converger grâce à des phénomènes de diffusion technologique et le niveau de vie est censé progresser.

Au Maroc, et malgré le lancement du Plan d’accélération industrielle en 2014, la part de l’industrie dans le PIB est restée relativement stable, à moins de 18%. Ceci alors que les poids de l’agriculture et du commerce ont baissé en faveur du secteur des services.

Toutefois, à l’intérieur de l’industrie, trois secteurs ont connu une forte hausse de leur poids : automobile, matériel électrique et électronique, et transformation de minerais et fabrication de matériaux de construction. A l’inverse, deux secteurs ont vu leur part fortement baisser : le textile et l’agroalimentaire.

On peut dire qu’au Maroc, la transformation structurelle est en marche, avec des gains de productivité notamment dans l’agriculture et certaines branches industrielles, mais elle est très lente, comme l’illustre le poids toujours élevé de l’agriculture et la stabilité de celui de l’industrie.

Et même si le Maroc gagne des parts de marché à l’export sur certaines branches, il en perd beaucoup sur le marché local à cause des importations, reflétant un manque de compétitivité dans plusieurs secteurs industriels.

Surtout, les destructions d’emplois dans l’agriculture et les secteurs industriels traditionnels ne sont pas compensées par les créations d’emplois dans les secteurs à forte valeur ajoutée et contenu technologique.

« Or la question cruciale au Maroc est bien celle de concilier une transformation structurelle de l’économie avec une évolution favorable de l’emploi », rappelle l’AFD.

Un taux d’emploi très bas et rigide à la hausse

Le taux d’emploi  au Maroc est quasiment identique en 2016 à celui observé en 1995 (40,8 % contre 40,1 %), c’est-à-dire que la baisse remarquable du taux de chômage durant ces 20 dernières années, passant de 22,9 % à 9,3%, a été neutralisée par la baisse de 7 points du taux de population active, passant de 52 % en 1995 à 45 % en 2016.

Cette baisse du taux de population active s’explique en grande partie par le recul du taux d’activité des femmes sur le marché du travail (23,6 % des femmes sont actives en 2014 contre 30,3 % en 1999), contrairement à ce qui s’observe dans la plupart des pays et en dépit des investissements importants qui ont été réalisés pour augmenter notamment leur scolarisation et l’amélioration de la législation en leur faveur.

Le Maroc occupe le 136e rang sur 144 pays en 2018 pour l’indice d’écart entre les sexes mesuré par le World Economic Forum (Forum économique mondial) et le 137e rang concernant la dimension « participation et opportunités économiques ».

Par ailleurs, au sein de la population active, si la population au chômage a été ramenée à 10% en 2018, la part de l’emploi salarié formel ne représente que 17 % et celle de l’emploi salarié formel dans le secteur privé 10 %.

« Or, dans les différentes stratégies de développement économique, c’est sur ce seul dernier segment que se focalisent toutes les attentes en matière de création d’emplois pour absorber les arrivées des jeunes sur le marché du travail et les flux liés à la poursuite du déclin de l’emploi prévue dans l’agriculture », note les rédacteurs du rapport.

Enfin, le chômage au Maroc est particulièrement élevé chez les jeunes et les diplômés du supérieur. Le chômage dans ces deux catégories d’actifs est notamment lié à la faible création d’emplois face au volume de nouveaux entrants sur le marché du travail.

Entre 2000 et 2018, la population en âge de travailler a augmenté de 34,8%, mais le nombre d’emplois a augmenté seulement de 22,2 %.

« Beaucoup de jeunes qui ont un travail occupent des emplois précaires et informels et n’ont pas ainsi de couverture médicale et sociale et ne bénéficient pas de droits syndicaux. La dynamique démographique marocaine impose une pression supplémentaire sur la création d’emplois puisque, selon les projections du HCP, la population du Maroc passera de 33,8 millions d’habitants en 2014 à 39,3 millions en 2030. Dans ce contexte, en l’absence d’une réduction plus marquée des inégalités, le scénario d’une croissance plus lente que prévu risque de se traduire par une détérioration plus forte de l’emploi », estime l’AFD.

Emploi et productivité : il faut hiérarchiser les priorités

Pour ses économistes, le défi majeur pour l’économie marocaine est donc celui de la progression du taux d’emploi. Or, la nouvelle donne industrielle, marquée par le fait que les activités industrielles fortement productives ne créent plus les emplois escomptés, conduit à considérer désormais le couple productivité/emploi dans une logique de hiérarchisation des priorités plutôt que dans une recherche de synergies.

« Une politique volontariste en faveur des secteurs industriels les plus productifs au détriment du poids relatif de secteurs plus traditionnels tels que le BTP, le commerce ou les services aux particuliers, peut procurer des avantages sur le long terme mais elle risque à court terme d’accentuer encore les déséquilibres sur le marché du travail », estime-t-on.

Les politiques engagées dans de nombreux pays ont consisté à transformer le tissu des microentreprises existant, riche en création d’emplois, en PME prometteuses et le tissu des très petites entreprises (TPE) et des PME en grandes entreprises potentielles.

« La nouvelle politique mise en place dans le cadre du PAI présente l’intérêt de s’intéresser à des leviers d’activité transversaux plutôt qu’à des secteurs particuliers. Ses ambitions risquent toutefois d’être disproportionnées au regard de cette nouvelle donne industrielle en matière de création d’emplois », concluent les rédacteurs du rapport.

Ces derniers affirment, en gros, qu’il n’est pas certain qu’une transformation structurelle plus rapide soit souhaitable si elle se traduit par un affaiblissement (en termes absolus) des bassins d’emplois des secteurs traditionnels qui ont joué un rôle majeur pour maintenir le taux d’emploi.

« Le modèle de développement reposant sur une transformation structurelle, c’est à-dire un modèle gagnant sur les deux tableaux de la productivité et de l’emploi, ne semble plus fonctionner comme par le passé. Il s’agit plutôt, sinon d’arbitrer entre deux impératifs, au moins de les hiérarchiser : moderniser l’économie et rechercher des gains de productivité ou offrir des débouchés pour l’ensemble des personnes qui risquent d’être exclues du marché du travail. Cette double préoccupation suppose de s’intéresser à l’ensemble des secteurs d’activité marchande comme à l’ensemble des tailles d’entreprises ».

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