Coronavirus : Le confinement mettra les opérateurs télécoms à rude épreuve

Télétravail, éducation, streaming… le risque de saturation des réseaux internet n’est pas exclu avec le confinement décrété à partir d'aujourd'hui à 18h. Les opérateurs sont également appelés à assurer un accès large et égal à tous les citoyens pour ne pas aggraver la fracture numérique.

Coronavirus : Le confinement mettra les opérateurs télécoms à rude épreuve

Le 20 mars 2020 à 14h49

Modifié 11 avril 2021 à 2h45

Télétravail, éducation, streaming… le risque de saturation des réseaux internet n’est pas exclu avec le confinement décrété à partir d'aujourd'hui à 18h. Les opérateurs sont également appelés à assurer un accès large et égal à tous les citoyens pour ne pas aggraver la fracture numérique.

Avec le Coronavirus, le monde découvre que les capacités des réseaux télécoms ne sont pas illimitées. En Italie, en France, en Espagne… le confinement, le recours massif au télétravail, les cours à distance, l’oisiveté ont fait exploser la capacité des réseaux, poussant les opérateurs à lancer des appels à la « responsabilité numérique ». Certains pays réfléchissent même à la limitation de l’accès aux plateformes de streaming et de jeux en lignes, grosses consommatrices de bande passante.

« En Italie, le trafic a été multiplié par 10. Par 5 en France. Et ce n’est pas fini », indique l’expert en télécoms Khalid Ziani. C’est assez semblable aux pics de fin d’année, sauf que là ça se généralise, et c’est tout le temps. « Les opérateurs sont habitués à gérer des pics de consommation, sauf qu’aujourd’hui, c’est l’essentiel de la population qui sera au même moment, pendant toute la journée, pendant les semaines et les mois qui arrivent, à la maison », explique, chez RFI, le président de la fédération française des télécoms, Arthur Dreyfus.

Le risque ? C’est faire tomber tout le système et entraver la bonne marche des services de l’Etat et des entreprises. Priorité étant donnée aujourd’hui aux systèmes de santé, à l’éducation, au télétravail et à la continuité des services publics.

Au Maroc, une possible saturation des réseaux

Le Maroc ne devrait pas échapper à ce phénomène, totalement inédit. « Avec le confinement qui vient d’être décrété, on y arrivera certainement », confie un responsable chez un opérateur marocain qui a exigé qu’on ne cite ni son nom, ni celui de son entreprise. « Si on communique ça à nos clients, le message pourrait être interprété comme un aveu de faiblesse de notre infrastructure ou de la qualité de nos services. Donc je préfère parler en off. L’essentiel c’est que le message passe. Il faut responsabiliser les gens, qu’ils prennent conscience qu’Internet n’est pas une ressource illimitée », nous dit-il, en insistant que ce type d’actions ou de messages doit venir de l’ANRT.

Chez Orange, le ton est plus optimiste, ou se veut du moins rassurant : « Nous prenons toutes les mesures nécessaires pour faire face à l’augmentation du trafic. Nous nous assurons que les fonctions vitales à la continuation du service resteront opérationnelles quelles que soient les circonstances », nous dit la communication de l’opérateur. Des éléments de langage qui ne sauraient cacher l’inquiétude d’un bug généralisé en cas d’explosion du trafic. Car comme le rappelle Khalid Ziani, « on n’est qu’au début de l’épidémie, avec un réseau peu développé comparé à celui de l’Europe, et largement sous exploité du fait du non partage des infrastructures ADSL ».

Que se passera-t-il en cas de saturation complète du réseau ? Que risque-t-on ? Pour notre expert, ce sera la « catastrophe » : « Quand le trafic atteint le pic de la bande passante, tout tombe, les équipements se mettent en time out. Et pour les redémarrer, il faut du temps : cela peut prendre 10 minutes comme des heures, comme ce qui se passe actuellement en Europe. On ne peut se permettre des pannes répétitives, qui durent des heures. Le réseau est quelque chose de vital, ne serait-ce que pour les systèmes de santé. On ne peut pas s’en passer. Les gens comme les pouvoirs publics doivent en prendre conscience ».

Le risque d’aggravation de la fracture entre pauvres et nantis

Ce problème sera plus exacerbé au Maroc du fait d’une spécificité très locale. En Europe, la quasi-majorité de la consommation de l’internet mobile se fait en post-payé, avec des forfaits généreux voire illimités. Le partage de l’infrastructure fixe permet également une très large connexion depuis les foyers, en ADSL ou en fibre. Riches comme pauvres ont ainsi un accès égal et au même prix à Internet.

Ce qui n’est pas le cas au Maroc où plus de 90% du parc est en prépayé. Et donc, plus on consomme, plus on paie. « On n’a que 1,5 million de foyers connectés à l’ADSL. La majorité passe donc par le mobile prépayé, et c’est elle qui paiera le plus lourd tribut. La fracture numérique risque de s’aggraver avec, d’un côté, une population aisée qui a un accès illimité et pas cher, et de l’autre, une majorité qui a un accès limité à Internet, à un prix cher », indique Khalid Ziani.

En plus donc de la perturbation des réseaux que le confinement risque de produire, cette crise peut également, si aucune mesure n‘est prise, creuser davantage le fossé numérique entre classes sociales. D’autant que l’accès à Internet n’est plus aujourd’hui un luxe, mais une nécessité. Le confinement ne peut en tout cas être respecté par tous que s’il y a un large accès aux services de communication, de paiement de factures, de banque en ligne, d’éducation à distance, de télétravail…

« Seul l’accès aux services peut maintenir le confinement, mais encore faut-il que cet accès soit possible et garanti à tous », estime Khalid Ziani, qui lance un appel à l’ANRT, aux pouvoirs publics et aux opérateurs, pour décider, illico presto, une gratuité des services d’internet pour le plus grand nombre.

La gratuité d’Internet, un « devoir national »

La gratuité d’internet est désormais perçue comme un « devoir national », un « acte de solidarité » en ces temps durs, comme en témoignent les nombreux appels des citoyens sur les réseaux sociaux.

Khalid Ziani pense que c’est le moment ou jamais pour les opérateurs de faire un acte de solidarité. Surtout que ces compagnies s’enrichissent encore plus en temps de crise au vu de l’augmentation du trafic. « C’est un secteur contre-cyclique. Plus il y a la crise, plus on consomme, plus ils s’enrichissent, d’autant que la majorité du parc est en prépayé. Je suis d’ailleurs surpris que l’ANRT et les opérateurs n’ont pas lancé une initiative dès l’appel par le Roi à la création d’un fonds de solidarité », lance-t-il.

Mais concrètement, comment mettre en place la gratuité d’internet ?

Pour notre expert, il suffit que les recharges soient mieux dotées en accès, une sorte de promotion qui ne dit pas son nom. Exemple : vendre une recharge de 1 giga à 2 DH. « C’est un simple réglage technique à faire sur les systèmes BSS. Ca devient presque gratuit. Les trois opérateurs doivent faire la même chose, dans une action concertée », propose-t-il.

Une source du secteur nous confie justement que les opérateurs sont en train de discuter d’un mécanisme similaire, en concertation avec l’ANRT. Et qu’il y aura du nouveau dans les prochains jours. Dont acte.

Un rationnement de la consommation n’est pas exclu

Les opérateurs ont donc une grande responsabilité en ces temps de crise. Mais les consommateurs aussi. Car la gratuité ne garantit pas un accès large à Internet quand les réseaux sont constamment saturés. D’où l’appel à la « responsabilité numérique » lancé en Europe et les tentatives de rationnement qui sont aujourd’hui à l’étude.

Au Maroc, on pourrait également y arriver. « L’accès à Internet doit être réservé aux choses absolument nécessaires. Les gens aussi doivent s’auto-discipliner », précise à ce titre Khalid Ziani.

Streaming, Netflix, IP TV, Youtube, jeux en ligne… sont les contenus qui consomment le plus gros de la bande passante. Et qui risquent de priver la population de choses nécessaires comme le travail, la communication, l’éducation, les services financiers et publics. Le devoir de responsabilité en ces circonstances exige également que la consommation de contenu soit également raisonnable. Sinon, des restrictions seront décidées pour ne pas entraver la bonne marche du pays.

Techniquement, cela est très facile à mettre en œuvre, comme l’explique Khalid Ziani : « Les télécoms fonctionnent par des flux. Les opérateurs ont la capacité de prioriser ces flux, de donner par exemple une moindre priorité au streaming, à la vidéo à la demande, aux jeux… Cela permettra de soulager la bande passante et d’assurer une continuité des services essentiels ».

Mais avant d’en arriver là, un effort de sensibilisation doit être fait. En Espagne par exemple, les opérateurs ont recommandé à leurs clients, dans un communiqué conjoint, de ne télécharger ou envoyer que les fichiers indispensables et de préférence aux heures creuses. Il est également demandé d’éviter les mails collectifs massifs et les vidéos et de privilégier les outils de travail comme Slack ou Teams, de favoriser autant que possible le téléphone fixe… 

Une source au sein du secteur nous indique aussi que des solutions alternatives peuvent être trouvées, mais si et seulement si les fournisseurs de contenus collaborent. « Netflix et les autres fournisseurs de vidéos doivent faire un effort aussi. Ils ont eu une démarche irresponsable en lançant des offres de promotion qui ont exacerbé le problème de saturation des réseaux. L’UE vient de leur demander d’ailleurs de réduire la qualité de la diffusion de vidéos en streaming afin d’alléger la pression sur Internet. C’est une solution qui peut être envisageable ». 

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