Récit. Le douar de Tigouliane face au Covid-19

Sociologue du monde rural, Mohamed Mahdi nous raconte comment ce village de la région de Taroudant vit au temps du Coronavirus. Il nous décrit le quotidien des habitants, les conditions de leur confinement, la montée de la précarité et la solidarité qui s’est vite organisée pour assurer la survie de la population.

Récit. Le douar de Tigouliane face au Covid-19

Le 29 avril 2020 à 21h32

Modifié 11 avril 2021 à 2h45

Sociologue du monde rural, Mohamed Mahdi nous raconte comment ce village de la région de Taroudant vit au temps du Coronavirus. Il nous décrit le quotidien des habitants, les conditions de leur confinement, la montée de la précarité et la solidarité qui s’est vite organisée pour assurer la survie de la population.

Mohamed Mahdi est un des meilleurs spécialistes de la sociologie rurale au Maroc. Ses travaux sur les Rheraya, les nomades de l’Oriental, ou sur les pasteurs de l’Atlas sont une référence dans le domaine.

En tant que fin connaisseur de la ruralité et homme de terrain, nous l’avons contacté pour savoir comment le monde rural faisait face au Covid-19.

Il mène actuellement un travail de fond sur cette crise avec plusieurs autres sociologues dans le cadre d’une initiative lancée par le chercheur Hassan Rachik. En attendant les conclusions de son travail, il a choisi de nous parler d’un douar qu’il connaît très bien : Tigouliane.

Mohamed Mahdi

C’est son village d’origine, son premier terrain de recherche en sociologie et le lieu où il continue de vivre par intermittence pour entretenir la maison familiale, diriger des études et s’activer dans des réseaux d’associations locales. « Je suis confiné à Meknès, mais je vis au douar, même à distance », nous dit-il.

Tigouliane est un douar de 150 maisons. Les gens y vivent dans une grande précarité, avec pour seuls moyens de subsistance des cultures à faible rendement : orge, maïs, et un peu d’olives. L’eau est très rare et l’est d’autant plus en cette année de sécheresse. Aucun cas de coronavirus n’y a été détecté pour l’instant. Mais la pandémie a bouleversé le quotidien des gens, leurs vies, et montré au grand jour leurs fragilités.

« Les gens sont confinés, mais à leur manière »

A Tigouliane, le confinement, comme on le vit dans nos villes, est quasi impossible. « Les gens sont confinés, mais à leur manière. Vous pouvez être confinés, mais votre vache, elle, a toujours besoin d’herbe. Et l’herbe, il faut aller la chercher. Les champs sont toujours là, il faut les irriguer, chercher l’eau… La vie ne s’arrête pas. Les habitants sont dans l’obligation de continuer à assurer certaines activités quotidiennes », raconte le sociologue.

Si dans les villes, il suffit d’aller chez le boulanger du coin pour acheter son pain, ici, les gens doivent faire le pain eux-mêmes et le porter au four traditionnel. Un travail exclusivement féminin : « Cette activité ne peut pas se faire de manière individuelle. Pour une question de coût, il faut plusieurs personnes pour faire tourner un four. Donc les femmes sont obligées de se rassembler pour cuire leur pain. Elles essaient néanmoins de respecter les gestes barrières, maintenir une distance entre elles, ne pas se saluer…».

Autre grosse différence avec les villes : le stockage des denrées alimentaires, quasi impossible dans le douar et dans le monde rural de manière générale. « Dans les villes, les gens se sont rués sur les grandes surfaces pour constituer un stock dès l’annonce du confinement. Ici, il n’y a ni grandes surfaces ni commerces de proximité. Et les gens n’ont pas les moyens de faire de grands stocks. Ils s’approvisionnent d’habitude à la semaine dans le souk hebdomadaire. Mais comme le souk n’est plus organisé, ils sont obligés d’aller jusqu’à Taroudant pour acheter les vivres », précise-t-il.

Les enfants scolarisés souffrent aussi de cette nouvelle réalité. M. Mahdi parle d’élèves « défavorisés », car n’ayant pas les moyens de faire du e-learning. « Le réseau a été introduit il y a tout juste trois ans. Pour pouvoir visionner des cours à distance ou télécharger des documents, il faut un smartphone, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Par conséquent, nombreux sont les enfants qui se retrouvent privés de cours, exclus du système scolaire ».

La précarité, déjà existante dans la région, a également augmenté. En effet, beaucoup de ceux qui travaillaient dans les villes sont revenus au bled, la campagne étant un lieu de repli en situation de crise, explique le sociologue. Mais aussi – et surtout – en raison de l’impossibilité d’une grande partie des gens du douar de poursuivre leur travail journalier dans le centre urbain de Taroudant. Car ici la population ne vit pas que d’agriculture ou d’élevage.

Selon M. Mahdi, près de 70% des revenus sont extra-agricoles. « L’agriculture ne suffit pas à subvenir aux besoins de la population. Pour compléter leurs revenus, les habitants du coin doivent passer au moins 3 jours à Taroudant pour gagner 250 ou 300 dirhams. Ce qui est devenu impossible avec le confinement ».

WhatsApp et le retour de « l’wzi3a»

La solidarité a quelque peu remédié à ces difficultés, grâce au concours de personnes originaires du douar, vivant soit en ville, soit à l’étranger. Notamment pour la fourniture de denrées alimentaires.

« C’est une région qui a une grande diaspora. Les réseaux de solidarité se sont donc rapidement mis en place pour subvenir aux besoins des familles et leur fournir les denrées de base : céréales, huile, sucre, légumineuses… ».

« Notre première action a été de recenser les familles dans le besoin. On a découvert que, mis à part les retraités qui travaillaient en France ou en Tunisie et qui disposent d’une petite pension, tout le reste était dans le besoin. La précarité est quasi-générale ».

Une « Caisse Corona » a ainsi été créée, raconte M. Mahdi. Ce n’est pas un fonds anti-Covid, mais le nom d’un groupe WhatsApp où les originaires du douar se retrouvent, échangent et organisent leur action.  

Le sociologue note à ce titre le rôle de cette application dans la gestion de cette crise. Un réseau qui a, selon lui, apporté beaucoup de choses au douar et contribué à changer la nature des rapports sociaux.

« Tout est organisé aujourd’hui via des groupes WhatsApp. Même les tribus ont créé leurs groupes. Alors que les rapports et liens sociaux s’étaient distendus ces dernières années, WhatsApp a permis de les récréer. J’ai d’ailleurs demandé à un de mes étudiants de faire une étude sur ce phénomène. WhatsApp est un vrai sujet d’étude sociologique… »

Le Covid-19 a également participé à faire renaître d’anciennes formes de solidarité comme « l’wzi3a ». Une pratique où la communauté égorge une bête et distribue à chaque membre du douar sa part de viande. Et qui avait disparu…

« Quand les gens ont vu que tout le monde était fourni en denrées de base, ils ont pensé à organiser des wzi3a pour que tout le monde puisse avoir également un peu de viande ».

Crises et sécheresses : « C’est la routine ici »

Si cette solidarité s’est vite mise en place, c’est qu’elle n’est pas nouvelle. A Tigouliane, on n’a pas attendu le Covid-19 pour organiser des chaînes et des réseaux de solidarité. Car la crise, les situations d’urgence, c’est un peu la routine ici, explique M. Mahdi.

Les réseaux, notamment de la diaspora, sont toujours intervenus pour aider à régler des problèmes du village, financer des travaux d’infrastructures, soutenir les gens, prendre en charge des opérations chirurgicales ou des soins médicaux coûteux…

Cette année de sécheresse, on pourrait l’imaginer, exacerbe la crise. Mais les gens, selon le sociologue, y sont également habitués. « C’est un bled aride. La sécheresse, les gens ont appris à vivre avec et ont développé une gestion rationnelle de l’eau ».

L’hélicoptère monétaire déployé par l’Etat a en tout cas aidé à amortir ces deux chocs. Plusieurs familles ont en effet bénéficié de l’aide sociale distribuée par l’Etat. « On a demandé aux personnes lettrées d’aider les familles à remplir les formulaires sur Internet. Pour retirer de l’argent, il faut en temps normal aller jusqu’à Taroudant. Mais là, le Crédit Agricole a organisé une caravane dans la région pour distribuer les aides », raconte M. Mahdi.

Il s’agit, selon le chercheur, d’une opération sur laquelle l’Etat doit capitaliser après la crise. Elle a notamment permis de recenser la pauvreté dans le pays et de situer avec précision les zones de précarité.

Autre enseignement de la crise selon notre sociologue : la fracture numérique entre population rurale et urbaine. Et l’urgence d’équiper les campagnes en infrastructures réseaux.

Un besoin que le sociologue dit avoir ressenti il y a déjà plus d’une dizaine d’années.

« Dans les années 2000, j’avais fait une enquête dans plusieurs douars reculés. Pour les besoins de l’étude, je demandais aux gens de me lister leurs besoins essentiels. Le réseau était parmi les choses qui revenaient le plus souvent. Je croyais au départ qu’on se moquait de moi, mais en poussant la recherche plus loin, j’ai compris que ce n’était pas une lubie, mais quelque chose de nécessaire, car le téléphone et Internet remplissaient pour eux une fonction sociale et économique. Les opérateurs télécoms doivent investir dans le monde rural. Cela doit être une priorité », propose Mohamed Mahdi. 

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