Covid. Ihsane Hmamouchi : Le Maroc a besoin d’une communication pragmatique et sereine

Ihsane Hmamouchi est médecin rhumatologue, épidémiologiste et biostatisticienne. Suivant au jour le jour l'évolution de la pandémie, elle attire l'attention sur l'importance d'une communication transparente, pragmatique et sereine pour apaiser l'opinion.

Covid. Ihsane Hmamouchi : Le Maroc a besoin d’une communication pragmatique et sereine

Le 6 octobre 2020 à 12h27

Modifié 11 avril 2021 à 2h48

Ihsane Hmamouchi est médecin rhumatologue, épidémiologiste et biostatisticienne. Suivant au jour le jour l'évolution de la pandémie, elle attire l'attention sur l'importance d'une communication transparente, pragmatique et sereine pour apaiser l'opinion.

Le Dr Ihsane Hmamouchi est rhumatologue et épidémiologiste. Elle exerce en tant que praticienne à l’hôpital provincial de Témara et elle est professeur associé au Laboratoire de biostatistique, d’épidémiologie et de recherche clinique de l’Université Mohammed V de Rabat. Cette double compétence, elle la doit à l’influence du Pr Najia Hajjaj-Hassouni qui l’a formée et qui a toujours défendu, en parallèle, le travail de médecin et la recherche.

Médias24: Au mois de mars, la Covid-19 arrive au Maroc. Que s’est-il passé à votre niveau ? Comment avez-vous réagi ?

Dr Ihsane Hmamouchi: Je n’ai plus vu mes malades. Et ce n’était pas ma décision. Je travaille à l’hôpital provincial de Témara et la consigne, comme partout au Maroc, a été de donner la priorité à la lutte anti-Covid et de reporter toutes les consultations non urgentes.

Ce fut le cas pour la rhumatologie, où nous suivons des maladies chroniques, généralement non urgentes.

J’ai passé deux mois exclusivement dans le circuit COVID, sans faire de consultations de suivi, sans voir mes malades. Et ça m’a manquée, impactée, interpellée… C’est là que j’ai monté la plateforme d’information (https://epirheum.com). En tant que médecin sur le terrain et épidémiologiste, je me disais, si l’on pouvait apporter au débat des éléments de réponse aux questions que les gens se posent, des informations utiles, justes, précises, ce serait bien. Et j’ai commencé à faire de la vulgarisation scientifique.

Chacun de nous a besoin des autres pour s’en sortir

-Dans le climat actuel, fait d’incertitude et de morosité, que pouvez-vous nous dire ? Comment vivez-vous cela ?

-Nous avons besoin de 2 éléments fondamentaux, ce sont la communication et l’information pour obtenir l’adhésion de la population.

On ne peut pas s’en sortir seul. On a besoin de l’autre. Chacun a besoin des autres, qu’ils soient décideurs ou professionnels de santé, agents économiques, citoyens, quelle que soit notre place, on a besoin de l’adhésion de tous dans une stratégie globale.

Santé publique ça sonne mieux en anglais, c’est global health. La santé dans sa globalité, pour l’ensemble de la population.

On a besoin d’être tous ensemble dans une stratégie globale pour sortir de cette pandémie. Il ne suffit pas que j’adhère, il faut que l’autre adhère et qu’il y ait adhésion à un projet global. Et cela passe par une bonne communication et une information utile et de qualité.

Il faut éviter d’être clivant, il ne faut pas stigmatiser les gens qui ont un avis contraire

-Et comment les mobiliser alors ?

-Il ne faut pas, je pense, stigmatiser les personnes pour ou contre telle chose.

Par exemple, lorsque la personne dit être contre le vaccin, dans la grande majorité des cas, ce n’est pas parce qu’elle veut être antisystème, ou à contre-courant, ou qu’elle est complotiste. C’est parce qu’elle a peur. Parce qu’elle reçoit des informations contradictoires.

On peut améliorer l’état d’esprit général en expliquant à l’opinion publique les faits, en discutant des données, en démystifier cette peur.

Les informations contradictoires suscitent la peur et la méfiance. Il faut une communication scientifique et factuelle

-Qui doit démystifier cette peur ?

-Les scientifiques. Les médecins. Ils devraient être présents dans les médias, sur les réseaux sociaux. Nous n’avons pas l’habitude en tant que scientifiques d’être sur la toile, mais la situation l’exige.

Avant le Covid, je ne me voyais pas publier des posts scientifiques sur les réseaux sociaux, quels qu’ils soient. Je me contentais d’en débattre dans des rencontres scientifiques.

Or, la principale source d’information du grand public maintenant c’est la toile. Il faut informer et après, chacun est libre de se faire son opinion.

Il faut que les médecins s’impliquent dans la communication et qu’ils le fassent sur des canaux différents : télévision, radio, presse, réseaux sociaux.

Le message sera le même, mais les discours devront être ajustés selon la population cible.

Il y a une montée de la défiance et une perte de confiance vis-à-vis de la stratégie actuelle. Il est possible de restaurer la confiance.

-Est-ce que cette communication scientifique sera suffisante face à la montée de la défiance ?

-J’aime à croire que oui, si elle est bien conçue, coordonnée et si elle cible toutes les catégories.

Il y a effectivement une montée de la défiance, et une perte de confiance vis-à-vis de la stratégie actuelle. Il est possible de restaurer la confiance.

Personnellement, par principe, je suis bienveillante et indulgente. Je me dis que les responsables qui gèrent cette situation font pour le mieux, avec les moyens disponibles et en s’adaptant aux contextes.

Ceci dit, ils doivent communiquer mieux et davantage pour apaiser la situation, dépassionner le débat, pour qu’ils puissent justement avoir un impact.

Par exemple, certaines personnes me disent, à l’annonce de la positivité de leur PCR Covid, qu’ils ne comprennent pas qu’on leur demande de rester « seuls » chez eux, alors qu’ils « portent le virus en eux ».

On ne leur a pas suffisamment expliqué que les personnes sans facteurs de risques et asymptomatiques, peuvent être suivies chez elles à distance en toute sécurité.

Il ne suffit pas de prendre des mesures, il faut les faire savoir, les outiller, les expliquer et les adapter sur le terrain.

 -Concrètement, cette communication à laquelle vous pensez, elle doit être comment si on devait la qualifier ? …

-Elle doit être pragmatique et réaliste. Ensuite, elle doit être sereine, car de toutes façons on est dans une situation inédite, il est possible que l’on se trompe et que l’on change de décision, il est normal que l’on change d’approche, si la recherche en cours donne des résultats scientifiques différents.

J’ajoute qu’il ne faut culpabiliser personne. Je suis contre le fait de mettre les bons d’un côté et les méchants de l’autre.

Il n’y a pas de bons ou de méchants, on est tous des citoyens, on vise le mieux pour notre pays.

La communication doit être pragmatique, transparente, simple, sereine et actualisée au jour le jour.

Il faut préparer la stratégie vaccinale dès maintenant

– Dans ce contexte de méfiance générale et internationale, on se demande si le vaccin sera facilement admis par les populations. Si demain il y avait un vaccin, est-ce que vous accepteriez de vous faire vacciner ?

-Si le vaccin a respecté toutes les étapes scientifiques indispensables à sa validation, si les études sont concluantes avec un bon rapport tolérance-efficacité et que dans le système de priorisation, on veuille inclure le personnel soignant, oui pourquoi pas.

Ce qui est essentiel, à l’arrivée du vaccin, ce sera de penser à une stratégie vaccinale, quels groupes vacciner en premier, à quel moment, par quel circuit etc.

Ce n’est pas parce que le vaccin est là qu’on commencera à vacciner tout le monde, on est loin de cela. Il n’y en aura pas assez pour tout le monde au début.

 -Comment voyez-vous une stratégie vaccinale ?

-Dans chaque pays, il faut une stratégie vaccinale, qui définit les priorités, quels sont les groupes à risque qui doivent être vaccinés en premier. C’est pour éviter les formes graves et protéger les sujets à risque, en premier lieu. Puis en second lieu, pour que la vaccination soit efficace en termes de santé publique.

Dans le cadre de cette stratégie, il faut qu’il y ait les différents acteurs de santé, qui interviennent dans le choix du produit, sa disponibilité, sa distribution, sa qualité, les groupes à risque, pour juger au mieux de la priorisation.

Si on ne vaccine pas les sujets les plus à risque et qu’on ne prévient pas les formes sévères, on risquera de vacciner pour rien ou pour peu de choses.

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