Aherdan, mémoires d’un homme libre

En 2014, Mahjoubi Aherdan publie ses Mémoires aux éditions Du Regard. Le leader politique, poète et peintre, s'y livre sans concessions et y raconte son Maroc, son histoire. En sa mémoire, Médias24 republie une lecture des mémoires du fondateur du mouvement populaire.

Aherdan, mémoires d’un homme libre

Le 15 novembre 2020 à 11h20

Modifié 11 avril 2021 à 2h49

En 2014, Mahjoubi Aherdan publie ses Mémoires aux éditions Du Regard. Le leader politique, poète et peintre, s'y livre sans concessions et y raconte son Maroc, son histoire. En sa mémoire, Médias24 republie une lecture des mémoires du fondateur du mouvement populaire.

“Son nom à soi seul est une légende“ écrira Hubert Vedrine, pour présenter les mémoires tant attendues de ce monument de l’histoire marocaine, Mahjoubi Aherdan. L’homme, aux multiples facettes, accepte, à plus de 90 ans, de revenir sur des épisodes marquants de sa vie; une vie de combats et de droiture, indissociable de l’Histoire du Maroc.

“Marché de dupes“

Dans le premier volume, la subjectivité des images du passé dessine les contours de la grande Histoire du royaume. Ancien officier de l’Armée française, mais indiscutablement acquis à la cause du sultan Mohammed V, Aherdan évoque avec force détails sa rencontre à Paris avec le docteur Abdelkrim Khatib.

Aherdan se rappelle, avec émotion, que ce dernier pratiquait des circoncisions dans la capitale française et recevait des denrées alimentaires en guise de rémunération.

Entre les deux hommes, naissait une amitié indéfectible, à toute épreuve. Ensemble, ils ont cherché à savoir comment se procurer des armes, raconte Aherdan. Premiers jalons à la naissance de l’Armée de libération. « Avec une poignée de volontaires », Aherdan s’était « engagé à se mettre au service d’une armée de libération » pour se « lancer à l’assaut de zones françaises où des groupes de patriotes n’attendaient que son signal. »

Il se remémore également un Maroc qui bruissait et n’avait qu’une question aux lèvres: quand le bien-aimé sultan Mohammed V allait-il revenir et s’acquitter de la lourde tâche de construire le pays? Avant de dénoncer fermement la supercherie des accords d’Aix-les-Bains. L’interdépendance dans l’indépendance… vaste « marché de dupes, marché de complaisance » s’insurge Aherdan.

Son ami, le docteur Khatib, le rejoint dans la dénonciation de ces tractations. Il lance un appel d’une grande simplicité pétri cependant d’une symbolique extrême : « ila archih » (sur Son Trône, ie Mohammed V)! Une expression « qu’ils ont opposée à tous ceux d’Aix-les-Bains » et qui a, d’une certaine façon, fait le jeu du parti de l’Istiqlal.

« Un loup-garou qui chasse par tous les temps »

Pour ce parti historique, Aherdan a eu des mots d’une extrême sévérité. Il raconte comment dans une atmosphère de liesse et d’euphorie suite au retour du Roi, un certain Mehdi Ben Barka est parvenu « à faire croire en un temps record à la suprématie » de l’Istiqlal.

Il explique en effet –et c’est sa version- que le jeune Ben Barka avait eu la présence d’esprit de placer des « commandos » à chaque coin de rue, brandissant des banderoles sur lesquelles était inscrit « Istiqlal » (Indépendance). Un mot à la portée fabuleuse, qui ne signifiait pourtant, pour les moins avertis, qu’une adhésion pure et simple au parti du même nom. L’indépendance a donc servi « d’enseigne publicitaire pour la promotion d’une organisation politique », précise l’ancien leader du Mouvement Populaire.

Selon Aherdan, Mehdi Ben Barka veillait à ce que son parti « regagne tout le terrain perdu durant deux années d’absence sur le vrai théâtre des luttes ». Et son ambition ne souffrait aucune limite !

Chantre du berbérisme et résistant infaillible, Aherdan a nourri une relation complexe avec Ben Barka. S’il a estimé l’homme et croyait en ses capacités, il l’a également vu sous ses aspects les plus obscurs et terrifiants. « Nous n’avons pas acquis l’indépendance pour perdre la liberté » lancera-t-il à l’adresse du parti de l’Istiqlal. Un cri du cœur qui prend tout son sens face à un Mehdi Ben Barka « qui avait coutume de faire fi de ce qui risquait de contrer ses projets, dans l’intérêt du parti. […] Gagner ne signifiait aucunement pour lui d’agir selon les règles. De hauts responsables l’encourageaient dans cette attitude, à commencer par le directeur général de la Sûreté nationale […] qui aidait à la réalisation des méfaits avec sa brigade spéciale numéro 9. […] L’Istiqlal n’hésitait pas à assassiner ceux qui ne lui faisaient pas allégeance ». Effrayante accusation. Aherdan pointe précisément du doigt Mehdi Ben Barka et le redoutable Fqih Basri, qui représentaient à eux deux l’inébranlable détermination et son effroyable bras armé.

Pour Aherdan, Mehdi Ben Barka était une « sorte de loup-garou qui chasse par tous les temps ». Il se lançait « à la poursuite d’un rêve d’autorité, […] se croyait infaillible. » Néanmoins, il lui appliquera une logique bourdieusienne, expliquant que Ben Barka « faisait partie d’un appareil bien huilé, qui pouvait induire en erreur n’importe qui et le tromper ». Une sorte de victime du système dont il était issu. Un pur produit istiqlalien. « C’était un homme qui avait tant de choses à faire. […] Sa mort prématurée ne lui laissa pas le temps de réaliser ses ambitions » écrira Aherdan, avant d’ajouter qu’il regrettait sa disparition. « Il était de taille à faire de son parti un instrument d’évolution au service du pays. Hélas, l’utopie l’emporte sur la réalité […]. »

Abbes Messaâdi, symbole de l’appareil répressif

Malgré cette relation ambivalente, ces mémoires n’auraient pu faire l’impasse sur un épisode représentatif du fonctionnement du « parti unique » comme le qualifiait Aherdan. Il détaille ainsi les conditions qui enserrent l’assassinat du résistant Abbes Messaâdi. Une sombre affaire qui salit l’image du parti de l’Istiqlal, responsable de la mort du résistant selon l’auteur.

Aherdan déroule les faits suivants : Abbes Messaâdi s’est rendu chez Mehdi Ben Barka pour lui demander son aide, au nom d’un groupe de résistants. Ce dernier l’accueille, reçoit son message avec sympathie, puis lui suggère de revenir à une date ultérieure pour donner suite à sa requête. Lorsque Messaâdi revint, il a été reçu avec dédain, et décoche à Mehdi Ben Barka un imprudent « Alors traître ! ». Abbes Messaâdi est assassiné peu de temps après à Fès, tué avec un pistolet 6.35, suite à un guet-apens. Son assassinat « ne donna jamais lieu à un procès car cela gênait de mettre en accusation le parti unique », soulignera Aherdan.

La guerre des sables: victoire militaire ou échec stratégique?

Dans le second tome de ses mémoires, Aherdan raconte un pan de l’histoire nationale qui va de la disparition du roi Mohamed V à la Marche Verte.

Sur la guerre des sables, le ministre de la Défense de l’époque nous livre un éclairage où l’on découvre à cet égard un Aherdan va-t-en guerre qui dénonce l’ingratitude de l’Algérie à l’égard du Maroc mais en profite surtout pour remettre en cause les choix militaires du Roi Hassan II au cours de cette période.

En octobre 1963, face aux provocations algériennes, le Maroc décide de riposter en occupant des territoires qu’il juge siens car Ben Bella rejette les revendications historiques ou politiques du Maroc.

Pour Aherdan, la supériorité militaire et la victoire des FAR sur la nouvelle armée algérienne aurait du régler définitivement le problème des provinces du Sud marocaines.

Il regrette amèrement que le roi Hassan II ait fait preuve de retenue dans la reconquête des territoires spoliés par l’Algérie et affirme que «gagner la guerre et perdre la terre, il y avait et il y a encore de quoi sangloter».

Il poursuit sur le même ton que face à la défaite algérienne, il aurait fallu garder et profiter de l’avantage militaire au lieu de quoi le Roi Hassan II a joué l’apaisement au détriment du pays.

Amer, il déplore que «puisque les Algériens avaient été forcés d’abandonner Foum El Achar et Markala, pourquoi s’être arrêté aux portes de Tindouf» en assurant plus loin qu’ «il y avait de quoi perdre la raison car il ne tenait qu’à nous de récupérer Tindouf».

Il dénonce le fait que «de ne pas l’avoir fait s’est soldé par la perte de la Mauritanie avec l’arrivée sur les bras d’un Polisario créé et soutenu par l’Algérie, et, donc de facto du conflit du Sahara».

A l’écouter, il aurait validé la célèbre apostrophe du général Driss Ben Omar au Roi Hassan II qui disait «Sire, donnez-nous 15 jours et vous verrez le drapeau du Maroc flotter au cœur d’Alger».

Le défunt Roi qui avait opté pour la voie diplomatique est pratiquement traité de mauvais stratège pour sa retenue pourtant saluée à l’unanimité.

Ce qui est étonnant dans cette posture guerrière, c’est qu’il était ministre de la Défense et que face aux choix qu’il semble regretter aujourd’hui, il aurait pu ou dû démissionner. Il est étrange de la part d’un ancien militaire de jouer d’une surenchère guerrière qui aurait sans nul doute conduit le Maroc à une guerre de cent ans avec son voisin de l’Est.

Quand Oufkir devient un grand patriote

Au fil des pages, on découvre un Aherdan qui se transforme en opposant dénonçant les hésitations d’un Roi qu’il a pourtant servi et défendu jusque là contre vents et marées.

Le plus étonnant dans ses mémoires est sans doute l’hommage appuyé qu’il rend au général Oufkir.

Il n’hésite pas à prendre la défense du général félon auteur de la seconde tentative avortée de putsch contre le roi Hassan II qui aurait peut-être entraîné le Maroc dans une dictature militaire.

Il brosse un tableau élogieux d’Oufkir et va jusqu’à le gratifier du superlatif de «grand patriote».

Le successeur au ministère de la défense d’Aherdan, pourtant décrié et qualifié par nombre d’opposants de sanguinaire devient sous sa plume «un officier de haut niveau qui avait à cœur de défendre les intérêts de son pays».

Pour prouver le dévouement d’Oufkir, il relate une réunion secrète avec ce dernier où ils auraient mélangé leur sang pour finir par le boire afin de signer un pacte signifiant un engagement de vie et de mort pour la défense de la monarchie et de la nation. Scène burlesque et peu crédible que ne manquera pas de démentir l’instigation ultérieure de l’attentat contre la personne du monarque Hassan II par ce même Oufkir.

Malgré cette tentative avortée mais particulièrement sanglante qui sema la désolation en voulant installer une régence et dont Hassan II échappa miraculeusement, Aherdan dit «s’interdire de traiter Oufkir de traître».

Dans ses écrits, son indulgence s’étend aussi au général Medbouh auteur du 1er coup d’Etat contre Hassan II à Skhirat… peut-être avec une crtaine complicité d’Oufkir, point d’histoire non élucidé.

Ses déclarations n’ont pas manqué de créer la polémique et l’ancien ministre de la communication Larbi Messari s’est empressé de dénoncer des «élucubrations» qui seraient à mettre sur le compte d’une «personne pas saine d’esprit qui a la nostalgie d’une solidarité d’anciens combattants ayant servi dans l’armée française sous le même drapeau».

Il faut souligner que face au manque de témoignages historiques crédibles au Maroc, les écrits d’Aherdan serviront de matériau pour les chercheurs mais la lecture attentive de ses mémoires crée un malaise car elle donne l’impression aux lecteurs que l’auteur est aigri.En attendant la parution du 3e tome, il semble qu’à l’automne de sa vie, le doyen de la vie politique marocaine du 20e siècle donne bizarrement le sentiment de cracher dans la soupe.

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