Covid. Eleanor Murray : La surveillance des personnes vaccinées est très importante

Docteur en épidémiologie et enseignante en inférence causale à l’Université de Harvard, Eleanor Murray suit de très près l’évolution mondiale de la pandémie de la Covid-19. Dans cet entretien avec Médias24, elle avance que la crise sanitaire était tout à fait prévisible et que son aggravation actuelle s’explique par la négligence des gouvernants qui ont tardé à prendre au sérieux cette menace.

Covid. Eleanor Murray : La surveillance des personnes vaccinées est très importante

Le 19 novembre 2020 à 15h08

Modifié 10 avril 2021 à 23h03

Docteur en épidémiologie et enseignante en inférence causale à l’Université de Harvard, Eleanor Murray suit de très près l’évolution mondiale de la pandémie de la Covid-19. Dans cet entretien avec Médias24, elle avance que la crise sanitaire était tout à fait prévisible et que son aggravation actuelle s’explique par la négligence des gouvernants qui ont tardé à prendre au sérieux cette menace.

– Médias24 : En tant qu’experte de l’inférence causale et des développements méthodologiques de l’épidémiologie, quels sont les multiples problèmes posés par la pandémie COVID-19 ?

– Eleanor Murray : A juste titre, la pandémie de la Covid-19 a suscité beaucoup d’intérêt chez la communauté scientifique et notamment chez ceux qui travaillent sur les données. De nombreuses personnes qui n’avaient jamais travaillé sur des données épidémiologiques ou sur les maladies infectieuses ont essayé d’en apprendre davantage sur la Covid-19 à partir des données disponibles.

Malheureusement, le résultat est qu’une grande partie des premières informations, à la fois des pré-impressions et des études scientifiques publiées, se sont avérées fausses et leurs utilisateurs ont fait des erreurs fondamentales dans l’application des méthodes d’inférence causale, de statistiques ou d’épidémiologie.

Par exemple, nous avons vu beaucoup de comparaisons très « rapides et fausses » des taux de cas cumulés, comparant des pays avec et sans politique de prévention spécifique.

Ces comparaisons ne tenaient très souvent pas compte des autres politiques mises en œuvre en même temps ; et beaucoup ne tenaient pas compte de la relation entre le timing des cas et les politiques.

Ces analyses mal effectuées ont donc contribué à créer beaucoup de bruit et d’incertitude aux premiers jours de la pandémie et ont contribué à éroder la confiance dans l’expertise scientifique.

– Existe-t-il des traitements à la Covid prometteurs, validés par les agences de régulation ou pour lesquels il existe un consensus au sein de la communauté scientifique ?

– A ce jour, très peu de traitements ciblés spécifiques ont été identifiés pour fonctionner correctement sur les patients Covid, mais il y a eu quelques progrès dans le traitement des patients.

Ainsi, l’utilisation de stéroïdes, comme la dexaméthasone, semble être bénéfique, tout comme l’intervention plus simple de proning (pose d’un patient sur le ventre pour réduire la pression sur ses poumons).

– Qu’en est-il de la disponibilité de ces traitements, y compris dans les pays à revenus faibles et intermédiaires comme le Maroc ?

– Alors que les stéroïdes peuvent être plus difficiles à trouver dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires, le « proning » s’avère être très peu coûteux à part en temps et en disponibilité du personnel et semble donc être extrêmement utile pour les patients atteints de la Covid sévère.

Pour la plupart des pays à revenus faibles ou intermédiaires (et même pour les pays à revenus élevés), la prévention des infections sera une bien meilleure stratégie que le recours à des traitements médicaux.

– Le Maroc est l’un des rares pays à adopter l’hydroxychloroquine comme traitement, y compris pour les contacts avant un test positif. Il y a eu un débat houleux entre les médecins marocains qui ont opté pour l’utilisation de ce traitement et certains statisticiens et épidémiologistes qui se sont prononcés contre son utilisation. Que pensez de l’accumulation des preuves contre ce traitement ?

– En effet, il existe très peu de preuves en faveur de l’hydroxychloroquine comme traitement adéquat de la Covid.

Les études suggérant un bénéfice sont minces et non représentatives, car elles comparent généralement les patients qui choisissent l’hydroxychloroquine à ceux qui ont choisi d’être hospitalisés.

Cette méthode qui consiste à comparer des patients moins malades avec des patients plus malades n’est pas une manière utile d’évaluer un traitement. D’autre part, un certain nombre d’essais randomisés de grande envergure n’ont trouvé aucun avantage curatif pour l’hydroxychloroquine.

Au final, le résultat est que toutes les preuves actuelles suggèrent que ce n’est pas un traitement utile.

– Le Maroc a annoncé une campagne de vaccination sans précédent dans les semaines à venir sur la base des résultats prometteurs du vaccin chinois Sinopharm. Pourrait-il y avoir des problèmes concernant ce vaccin et y a-t-il des résultats publiés sur les essais de phase 3 ?

– Les informations sur les données de Sinopharm sont difficiles à trouver et les résultats de l’essai de phase 3 n’ont pas encore été rendus publics.

Sachant que le processus est toujours en cours, il est donc difficile de savoir si ce vaccin est efficace contre la Covid, d’autant plus que les cas Covid sont assez faibles en Chine depuis un certain temps.

Il faut donc espérer que les résultats de l’essai seront bientôt partagés afin que nous puissions évaluer si cela peut fonctionner.

– Selon vous, quelles sont les meilleures pratiques en matière de stratégies de vaccination à adopter (qui vacciner en premier, comment et quel calendrier serait le plus probable) ?

– Avec une maladie comme la Covid, où idéalement tout le monde devra se faire vacciner à un moment donné, il y a beaucoup de choses importantes à prendre en considération.

En général, la plupart des lignes directrices recommandent de commencer par vacciner les travailleurs de la santé et les autres personnes essentielles à la riposte à cette pandémie.

Après quoi, les prochains groupes qui devraient être prioritaires sont ceux qui sont les plus à risque, comme les personnes âgées ou souffrant de comorbidités telles que les maladies pulmonaires ou cardiaques.

D’ailleurs, lors de l’identification de ce groupe, il est important de s’assurer que le vaccin est accessible aux personnes à faible revenu ou à d’autres membres de groupes marginalisés appartenant à la catégorie à haut risque d’infection.

Ce dernier groupe comprend les personnes vivant en milieu communautaire ou institutionnel comme les prisonniers, les personnes hospitalisées pour d’autres raisons (en supposant qu’elles peuvent tolérer le vaccin) et les personnes qui exercent des professions à forte exposition.

Là encore, il est important de garantir un accès égal aux membres des groupes marginalisés.

Au final, ce n’est que quand tous ces groupes auront été vaccinés que le vaccin devra être mis à la disposition du grand public. Cela devrait demander plusieurs mois, après la mise à disposition du vaccin.

– Hormis un vaccin censé provoquer une immunité collective, quelles sont les autres actions préventives et les interventions non pharmaceutiques les plus efficaces à ce jour ?

– Les meilleures mesures préventives à prendre consistent, à ce jour, à porter des masques, se laver les mains, rester physiquement éloigné des autres, rester isolé en cas de maladie et éviter les foules.

Lorsque c’est possible, des campagnes de dépistage comme en Slovaquie, pour identifier les personnes qui peuvent être infectieuses mais qui ne sont pas symptomatiques, peuvent aussi être très utiles.

On ne sait pas quelle intervention non pharmaceutique fonctionne le mieux contre la Covid, mais nous pouvons voir à partir des exemples de pays comme la Nouvelle-Zélande et le Vietnam qu’une approche globale des contrôles non pharmaceutiques peut réussir à contenir le Covid.

– Concernant les futures campagnes de vaccination, une infrastructure informatique spécifique sera-t-elle nécessaire pour surveiller ceux qui devront être vaccinés et pour contrôler leur efficacité ?

– Absolument, les épidémiologistes recommandent la création d’un registre de vaccination Covid pour surveiller les effets secondaires potentiels qui pourraient se développer à terme.

En effet, lors de la vaccination d’un très grand nombre de personnes, des effets secondaires très rares peuvent être observés ; sachant qu’avec un nouveau vaccin, nous ne sommes pas en mesure de connaître les réactions allergiques ou les autres conséquences indésirables.

A partir de là, la surveillance des personnes vaccinées sera donc très importante pour assurer la sécurité à long terme.

De plus, le fait de savoir si les personnes vaccinées ont contracté ou pas la Covid fournira des informations utiles sur l’efficacité du vaccin.

– Avec les données actuelles, y-a-t-il un agenda de retour à une sorte de normalité dans le monde ?

– Le délai de retour à la normalité sera probablement assez long car avec l’interdépendance mondiale, la pandémie continuera à être un problème partout, jusqu’à ce que presque tous les pays aient la maladie sous contrôle.

Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir qu’actuellement, l’infection se répand et ne cesse de croître dans des pays comme les USA et le Royaume-Uni en Europe qui met en danger tous les autres pays.

– Dans un tout autre registre, que pense la scientifique que vous êtes du film « Hold-Up » qui prétend expliquer les origines de la pandémie par un complot orchestré par les gouvernements et les laboratoires médicaux ?

– Les théories du complot c’est un phénomène qui se propage encore plus facilement que la Covid.

Depuis janvier, les gens cherchent à savoir pourquoi certaines personnes, régions ou pays ont été touchés, dans l’espoir qu’ils seront eux-mêmes en sécurité et n’auront pas à se soucier de l’infection ; et dans le même temps, ils recherchent désespérément un coupable à l’origine de cette pandémie.

Bien qu’il soit peut-être plus facile de désigner un responsable à la crise sanitaire, la vérité est qu’il était très prévisible qu’une pandémie se produise à un moment donné de cette décennie.

En réalité, nous avons eu des pandémies assez régulièrement mais celle de la Covid est bien pire que les précédentes comme celles du SRAS ou du H1N1 ; à cause des mauvaises réponses de plusieurs gouvernements qui préféraient croire que cela n’allait pas être un problème pour eux.

Ainsi, des pays comme la Mongolie, qui ont pris de fortes précautions dès le début, au lieu de prétendre que cette crise ne présentait aucun risque, ont pu réduire au minimum les cas de Covid.

Au final, l’épidémie initiale de la Covid est un phénomène naturel et sa portée actuelle est en réalité un échec de la gouvernance locale, nationale et mondiale. Mais ce n’est pas un complot.

– En conclusion, y a-t-il des points relatifs à cette pandémie qu’il faut souligner à notre lectorat ?

Le plus important à retenir sur cette pandémie est que nous sommes tous dans le même bateau.

Nos actions individuelles ont des conséquences pour toutes les personnes qui nous entourent, et bien que nous ne puissions pas être sûrs de nous protéger parfaitement, toutes les précautions que nous prendrons assureront une meilleure sécurité pour le plus grand nombre.

Dans la mesure du possible, les individus doivent donc prendre, encore une fois, des mesures de sécurité pour éviter les foules, maintenir l’hygiène des mains et porter des masques.

De leur côté, les gouvernements doivent renforcer la confiance avec leurs communautés, en augmentant la capacité de dépistage pour identifier les personnes infectées et en leur fournissant des moyens pour s’isoler jusqu’à ce qu’elles ne soient plus contagieuses.

En conclusion, on peut dire que les traitements et les vaccinations deviendront probablement des solutions à l’avenir, mais ils constituent la dernière ligne de défense, car nous pouvons faire mieux si nous empêchons les infections de se produire.

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