Vaccination : Des experts au Maroc répondent aux interrogations de confrères expatriés

La campagne de vaccination imminente au Maroc a fait réagir un groupe d'experts internationaux d’origine marocaine qui ont adressé au ministre de la santé un écrit pour soulever certaines interrogations concernant notamment le vaccin chinois. Leurs interrogations ont fait réagir les experts nationaux qui ont apporté les réponses. 

Vaccination : Des experts au Maroc répondent aux interrogations de confrères expatriés

Le 2 décembre 2020 à 16h35

Modifié 11 avril 2021 à 2h49

La campagne de vaccination imminente au Maroc a fait réagir un groupe d'experts internationaux d’origine marocaine qui ont adressé au ministre de la santé un écrit pour soulever certaines interrogations concernant notamment le vaccin chinois. Leurs interrogations ont fait réagir les experts nationaux qui ont apporté les réponses. 

Le Maroc fait partie des premiers pays dans le monde qui entameront leur campagne de vaccination. Le Royaume se prépare pour le lancement de la première phase de la campagne de vaccination au cours de ce mois de décembre en utilisant le vaccin Sinopharm pour lequel le Maroc a participé aux essais cliniques.

Alors que les préparatifs sont en cours et que l’échéance est imminente, un collectif qui se présente comme un groupe d’experts internationaux d’origine marocaine dans les domaines du développement de vaccins, immunologie, épidémiologie, virologie et de différentes disciplines de la médecine, faisant partie du réseau international des Compétences Médicales des Marocains du Monde (C3M), soumet des interrogations sur le vaccin chinois dans un écrit adressé au ministre de la Santé Khalid Ait Taleb.  

« Nous avons appris via les médias le prochain lancement de la vaccination massive des citoyens marocains. Un des vaccins candidats semble être le vaccin inactivé développé par l’Institut de biotechnologie de Wuhan, partie du holding étatique chinois dit Sinopharm (China National Pharmaceutical Group Co., Ltd.). Notre attention a été retenue par une série d’interrogations scientifiques légitimes concernant ce vaccin, les démonstrations de son innocuité et efficacité et son adéquation par rapport aux souches circulantes du virus au Maroc et actuellement. Nous nous permettons ainsi de revenir vers vous au sujet de ces questions », avance le Dr Samir Kaddar, président du C3M.

Dans son courrier, Dr Samir Kaddar précise que « l’objectif est de contribuer à informer les citoyens et de renforcer leur confiance dans le vaccin via une communication factuelle, soutenue par des données cliniques robustes ». 

Les interrogations des experts marocains du monde 

Ce groupe d’experts soulève 5 questions, que nous restituons ici comme formulées dans leur courrier :

– Bien que le virus soit resté relativement stable au niveau génétique, des mutations plus ou moins importantes ont été détectées y compris dans la région codante pour la protéine de surface, S, cible principale des anticorps neutralisants. Il serait important de s’assurer que la souche vaccinale utilisée dans le vaccin Sinopharm (prélevée en Chine très tôt après la déclaration de l’épidémie) soit protectrice contre les souches circulantes au Maroc.

– Afin de renforcer la confiance des citoyens dans le vaccin, il est important que Sinopharm communique de manière officielle sur les résultats de la phase III, à l’instar des autres laboratoires pharmaceutiques. Ce vaccin a semble-t-il été utilisé chez des militaires en Chine ; il serait opportun d’accéder à ces données.

– L’histoire du développement des vaccins nous apprend que même pour des technologies considérées comme maitrisées, l’on n’est jamais à l’abri de surprises. En effet, le Vaccin RSV dans les années 90 s’est transformé en catastrophe sanitaire aux USA (2 enfants décédés à cause du vaccin) pour des raisons peu connues ; mais les procédés d’inactivation ou d’adsorption sur l’adjuvant à base d’aluminium ont été suspectés. https://www.nature.com/news/2008/081212/full/news.2008.1302.html

– Selon les informations dont nous disposons, l’essai clinique au Maroc a englobé environ 600 volontaires ce qui semble statistiquement insuffisant pour permettre de calculer l’efficacité en termes de protection contre la maladie. Par ailleurs lors de votre interview par le média Alyoum-24, il nous a semblé que vous comptez considérer la bonne immunogénicité (anticorps neutralisants induits sur les volontaires marocains) du vaccin comme suffisante pour approuver le dit-vaccin au Maroc ? Si tel était le cas, nous souhaitons entreprendre une discussion avec le comité afin de l’avertir sur les risques et danger d’une telle approche.

– Nous estimons qu’un plan pharmacovigilance mis en place au Maroc comme dans les autres pays est crucial pour détecter les effets secondaires à long terme, surtout au vu de la nouveauté de ce virus. Pouvez-vous nous parler de ce plan ? Nous sommes disposés à collaborer avec le comité pour lister les effets potentiels et proposer les approches permettant de les détecter.

« Partant de ces acquis, nous réaffirmons notre engagement sincère à collaborer avec votre département scientifique et restons disponibles pour une discussion scientifique avec vous et avec les membres du comité scientifique pilotant ce vaccin au Maroc. Nous serons honorés de contribuer à enrichir le débat autour de ce vaccin », conclut Dr Samir Kaddar. 

Les réactions après cette publication n’ont pas tardé du côté des experts nationaux qui ont mal accueilli l’intervention de la diaspora. Deux éminents professeurs marocains ont réagi publiquement pour répondre aux différents points soulevés par le groupe d’experts appartenant au C3M.

Le premier est le professeur Ahmed Rhassane El Adib. Il est professeur en anesthésie-réanimation au CHU Mohammed VI de Marrakech et chef de l’un des services de réanimation de la ville ocre. Il est également responsable pédagogique du Centre de simulation et d’innovation en sciences de la santé à la Faculté de médecine et de pharmacie de l’Université Cadi Ayyad. Le second est le Pr Azeddine Ibrahimi, directeur de Medbiotech, laboratoire de biotechnologie de la Faculté de médecine et de pharmacie de l’Université Mohammed V à Rabat. 

Dans une publication sur sa page facebook, le Pr Ahmed Rhassane El Adib avance : « des collègues et des chercheurs particulièrement à l’étranger se posent des questions !!! Pour ma part, je trouve certainement ces questions pertinentes ; mais le problème n’est pas seulement scientifique, et il faut en être bien conscient ».

Il faut casser l’épidémie même avec une vaccination itérative

« Le problème c’est que l’objectif de tout ce qui se fait au Maroc est de casser l’épidémie le plus vite possible. Le Maroc comme les pays africains n’a pas les moyens de supporter à long terme. Nos services de réanimation ne pourront pas s’occuper de tout le monde Covid et non-Covid. Nous allons avoir des milliers de morts par des pathologies non-Covid non prises en charge à temps, tant que le système est hypothéqué par la Covid », explique-t-il.  

Pour le Pr El Adib, « les pays qui s’en sortiront avec le moins de dégâts et même pourraient devenir des forces économiques et stratégiques sont ceux qui vont s’en débarrasser les premiers (il suffit de diriger le regard vers l’Asie) ». Pour se débarrasser de l’épidémie, il existe deux options possibles. « L’immunité collective naturelle : on en est encore très très très loin, aucune garantie avec les sauts mutationnels du virus. Une 3ème vague, voire une 4ème ou plus, ne sont pas exclues (ex: grippe espagnole). Le prix de l’attente est extrêmement lourd en vies humaines, en bilan économique et surtout surtout sur l’avenir des jeunes générations », explique le Pr El Adib. 

La seconde option détaillée par le professeur est « l’immunité collective par vaccin : 60% de la population vaccinée est suffisante pour en finir le plus vite possible et avec le moins de dégâts possibles, même au prix de vaccinations itératives si nécessaire ».

« Quoique le recul offert maintenant à la fois sur l’immunité naturelle et l’immunité liée aux vaccins en essai, est au minimum de 9 mois. Et beaucoup d’études très récentes dont africaines nous rassurent sur un délai beaucoup plus prolongé à la fois grâce aux anticorps neutralisants, à l’immunité cellulaire et même l’immunité croisée », assure-t-il.

« Nous avons la chance d’avoir une clairvoyance de la plus haute autorité (qui a pris d’énormes décisions qui ne sont pas anodines sur le plan géostratégique…) de pouvoir se procurer en premier les vaccins les plus avancés et les plus sécurisés dont celui de Sinopharm issu d’une technique connue et rodée, et dont les résultats de phase I, II et préliminaires de la phase III sont supérieurs à nos espérances. Cette démarche ne nous laisse aucunement le choix que de réussir le challenge d’avoir les 60% tous ensemble, sinon ce serait du gâchis et du non-sens. Et le maillon qui doit être conscient et réussir le plus ce challenge n’est autre que nous : professionnels de la santé… Plus que jamais, nous sauverons encore plus de vies et nous allons participer à garantir l’avenir de nos jeunes générations en plaçant notre pays comme puissance pour le bien de tout un continent », conclut le professeur. 

« Il y a de la place pour tous « 

De son côté, la publication du Pr Azeddine Ibrahimi a été axée sur l’apport des experts marocains sur le volet de la recherche scientifique dans le domaine de la Covid en réponse à ce qu’il considère comme « une campagne étrangère systématique menée par de nombreux « universitaires marocains à l’étranger » pour rabaisser le chercheur marocain local et le Comité scientifique national et tout ce qu’ils entreprennent pour faire face à la Covid-19… »

« Il y a de la place pour tous… », écrit-il. « Je voudrais dans ce post, partager avec nos universitaires de la diaspora ce que notre coalition marocaine locale a fait, et j’espère qu’ils en feront de même et partageront avec nous leurs recherches et leurs connaissances sur la période du Covid afin que nous puissions les employer correctement dans l’élaboration des plans et stratégies marocaines », lâche le professeur Azeddine Ibrahimi. 

« Bien que je trouve beaucoup d’aspects positifs dans le fait que nombre de nos compétences à travers le monde soient aujourd’hui intéressées par la recherche scientifique au Maroc à la lumière de la pandémie de Covid, j’espère que leur intérêt pour la recherche scientifique au Maroc se poursuivra à tout moment et que l’intérêt n’est pas seulement un « caprice coronien » (…) et que nous, les chercheurs locaux et le comité scientifique, restons seuls, à nous battre chaque jour pour la recherche scientifique marocaine au profit du patient marocain et pour tous les Marocains », poursuit-il en étalant l’étendue de la recherche menée par les experts marocains.

« Malgré le confinement et le manque de moyens, notre coalition, comme de nombreux chercheurs marocains au Maroc, s’est engagée dans de nombreux projets dans le domaine du Covid-19, et nous avons publié de nombreux articles dans des revues internationales, la plupart dans le premier classement », avance le directeur du laboratoire de biotechnologie de la Faculté de médecine et de pharmacie de l’Université Mohammed V à Rabat, en donnant plusieurs exemples de recherches menées au Maroc, notamment en relation avec le code génétique du virus SARS-CoV 2 en circulation dans le royaume. 

« Le déchiffrage et la lecture du code de plus de 24 virus Covid dans notre laboratoire de référence et analyse de 48 génomes des virus présents au Maroc et leur comparaison avec le génome de référence de Wuhan. Nous menons actuellement une enquête nationale sur plus de 500 génomes », avance le Pr Ibrahimi qui énumère plusieurs autres recherches scientifiques. 

« L’analyse informationnelle de plus de 35 000 génomes du virus Covid-19 dans plus de 80 pays. Cette recherche a permis d’identifier ses caractéristiques dans chaque pays et la diversité du virus dans le monde, et de confirmer dans un précédent international que les vaccins développés seront, si Dieu le veut, universels. Ces recherches ont également permis de fournir le terrain scientifique au Maroc pour participer à des essais cliniques internationaux de vaccins ainsi que de les acquérir auprès de multiples entreprises », ajoute-t-il

Dans la continuité des exemples de recherches menées au Maroc, le Pr Ibrahimi cite aussi  » la publication de la première carte de trois génomes marocains ». « Cette étape est le premier pas sur la voie de l’identification du génome de référence marocain », commente-t-il. 

Il cite aussi le « développement d’outils locaux de diagnostic, à travers de nouvelles technologies autres que celles actuellement utilisées, le développement d’un algorithme et d’une plateforme numérique afin d’utiliser les images radiographiques, le scanner et l’échographie comme moyen de diagnostic de la maladie et la signature d’un partenariat avec la société « Merck Life Sciences » pour la mise en place d’une plateforme de développement de l’ingénierie des protéines thérapeutiques ».

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