Abdelali Barouki : « Si l’Espagne préfère la carte algérienne, Rabat pourrait revoir ses rapports avec Madrid »

Après la révélation du transfert secret du chef du polisario, dans un hôpital espagnol, le Maroc a manifesté sa réprobation qui prend l’allure d’une crise entre les deux pays. L’occasion d’interroger Abdelali Barouki, chercheur hispanophone à l’université Mohammed V, sur les conséquences d’une décision qui pourrait impacter l’avenir des relations hispano-marocaines.

Abdelali Barouki : « Si l’Espagne préfère la carte algérienne, Rabat pourrait revoir ses rapports avec Madrid »

Le 28 avril 2021 à 22h30

Modifié 29 avril 2021 à 12h08

Après la révélation du transfert secret du chef du polisario, dans un hôpital espagnol, le Maroc a manifesté sa réprobation qui prend l’allure d’une crise entre les deux pays. L’occasion d’interroger Abdelali Barouki, chercheur hispanophone à l’université Mohammed V, sur les conséquences d’une décision qui pourrait impacter l’avenir des relations hispano-marocaines.

Médias24: Au regard de plusieurs éléments comme le report incessant d’une rencontre de haut-niveau entre les Chefs de gouvernement marocain et espagnol, fallait-il s’attendre à l’attitude inamicale voire hostile de Pedro Sanchez ?

Abdelali Barouki: La politique espagnole vis-à-vis du Maroc a toujours été contradictoire, que ce soit au niveau de ses acteurs officiels, civils ou même partisans.

Si la rencontre de haut-niveau a été reportée pour des raisons inconnues, à un moment où les deux pays étaient pourtant prêts à se rencontrer, l’Espagne a surpris en jouant le bras-de-fer avec le Maroc, en touchant le point le plus sensible pour notre pays, à savoir la question du Sahara marocain.

     -Si Jeune Afrique a affirmé que Sanchez avait donné sa parole au président algérien Tebboune que Brahim Ghali ne serait pas inquiété par la justice de son pays, faut-il en déduire que le pouvoir exécutif pourra avoir le dernier mot ?

Il faut rappeler qu’il a été convoqué par la justice espagnole en 2012 et en 2016 pour répondre d’accusations de génocide, d’homicides, d’actes terroristes, de torture et disparition de sahraouis à Tindouf et que le juge José de la Mata du Tribunal National a fini par lancer un mandat d’arrêt contre lui.

Si les deux pouvoirs exécutif et judiciaire sont censés être séparés en Espagne, je pense que les autorités espagnoles ont agi de cette manière car elles pensaient que l’entrée de Ghali sur leur territoire resterait secrète.

Après la révélation du transfert, elles ont décidé d’assumer les conséquences de leur manœuvre avec l’Algérie, même si les déclarations des responsables espagnols a posteriori reflètent une profonde surprise d’avoir été percés à jour par les services marocains.

Sachant qu’une grande pression est exercée par la société civile anti-polisario et notamment par le biais des victimes du terrorisme du polisario, je pense qu’elle finira par porter ses fruits, au moins pour que le cas Brahim Ghali soit internationalisé et pris au sérieux par les autorités espagnoles.

-Dans le cas où la justice espagnole exécute le mandat d’arrêt contre le fugitif Brahim Ghali, jugez-vous possible une condamnation et une incarcération du chef du polisario ?

-Normalement, c’est ce que devrait faire la justice espagnole, pour démontrer que la démocratie et la séparation des pouvoirs ne sont pas une simple vue de l’esprit dans le pays ibérique.

A ce propos, il ne faut pas oublier que l’Espagne a récemment reçu un avertissement de l’UE à cause du retard qu’elle a enregistré pour renouveler les membres de son Conseil du Pouvoir Judiciaire.

-Dans le cas où comme l’a assuré récemment Abdulah Arabi, dirigeant du polisario en Espagne, qu’une fois soigné, Brahim Ghali pourrait quitter «sans problème l’Espagne pour reprendre ses fonctions», jusqu’où pourrait aller le Maroc ? Un rappel d’ambassadeur?

-L’attitude la plus digne pour les dirigeants du gouvernement espagnol serait de collaborer avec la justice en appliquant le mandat d’arrêt contre le fugitif Brahim Ghali.

Mais si le gouvernement priorise ses intérêts avec l’Algérie, le Maroc doit au moins déclarer son intention de réviser ses relations avec l’Espagne, comme il l’avait fait il y a quelques années avec l’UE.

Sachant que les deux pays ont beaucoup de choses en commun qui les unissent plus qu’elles ne les séparent, il ne faudrait cependant pas que cette décision soit prise sous la pression de cette affaire.

Ceci-dit, dans les moments de tension, assez fréquents entre les deux voisins, notamment quand il s’agit de la question territoriale marocaine que les espagnols appréhendent (Sebta et Melilia), le Maroc doit, comme il l’a toujours fait, exprimer son mécontentement et opter pour la raison d’Etat.

-Pensez-vous que les récentes tentatives d’émigration de plusieurs jeunes vers Sebta aient été délibérément ignorées par les autorités du Maroc pour montrer à l’Espagne ce qu’elle risque ?

-Selon le côté où on se trouve, les dernières vagues de jeunes marocains vers Ceuta peuvent être interprétées de différentes manières.

Ainsi, les Espagnols ont toujours avancé que le Maroc utilisait la question migratoire comme une carte de pression contre l’Espagne et indirectement sur l’UE, pour attirer l’attention sur le rôle qu’il joue dans les frontières continentales afin de solliciter plus de soutien financier et logistique.

Pour sa part, la Maroc a exprimé officiellement qu’il n’acceptera plus de jouer le rôle du gendarme des frontières de l’UE et qu’une collaboration responsable, durable était plus que nécessaire.

En réalité, ces vagues d’émigration sont souvent utilisées par les médias espagnols pour cultiver une image très négative du Maroc qui serait un pays en crise qui n’hésite pas à exporter ses migrants.

-Comment expliquez le fait que l’Allemagne en froid avec le Maroc ait refusé d’accueillir Ghali alors que le voisin espagnol qui a beaucoup à perdre avec le Maroc ait accepté de le faire?

-Pour justifier son choix, l’Espagne a affirmé que l’accueil de Ghali, même sous un nom et une identité falsifiés, était basé essentiellement sur des raisons humanitaires.

Il faut cependant rappeler que la société civile espagnole et certains partis politiques comme Podemos défendent la tenue d’un « référendum pour l’autodétermination » au Sahara marocain et n’hésitent pas à soutenir à différent niveaux les dirigeants du mouvement séparatiste du polisario.

En effet, les Espagnols considèrent qu’ils ont une responsabilité historique à l’égard de ces habitants et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils garantissent une aide humanitaire et financière aux camps de Tindouf.

Logiquement, cette responsabilité historique doit être assumée par l’ex-colonisateur qui doit chercher une solution viable comme le plan d’autonomie marocain pour mettre fin au problème et ne pas prolonger ce conflit à travers le soutien des camps de Tindouf et des séparatistes sahraouis.

A contrario, l’Allemagne, géographiquement beaucoup plus éloignée, n’a pas accepté de le recevoir parce que Ghali avait non seulement une identité falsifiée mais aussi pour la bonne raison qu’elle a pris conscience de la sensibilité de la question après le dernier incident avec son ambassade a Rabat.

-Comment l’Algérie a-t-elle pu convaincre le chef du gouvernement espagnol d’accueillir sur son territoire Ghali qui est pourtant recherché par sa justice? Certains parlent même d’une contrepartie avec des facilités et des conditions financières avantageuses de livraison de gaz algérien ?

-Je ne pense pas que ce soit une question d’intérêts car les intérêts espagnols avec l’Algérie sont sans comparaison avec ceux du Maroc.

En effet, le Maroc est tout de même le premier partenaire commercial de l’Espagne en Afrique et l’Espagne est son premier partenaire en Europe depuis 2015.

Si le gaz algérien est un produit vital pour l’économie espagnole, je pense que le gouvernement ibérique a accepté d’accueillir Ghali car il ne s’attendait pas du tout à ce que cette manœuvre soit révélée par les services secrets marocains qui ont « grillé » leurs homologues algériens et espagnols.

-Lors d’une conférence de presse tenue mardi 27 avril, la ministre des AE, Arancha Sanchez a rappelé «l’excellence» des relations entre l’Espagne et le Maroc en ajoutant cependant que son gouvernement respecterait la loi en vigueur en Espagne «y compris l’obligation de collaborer avec la justice espagnole». Faut-il y voir un changement d’attitude après la réaction énergique du Maroc ?

-Après chaque crise politique entre nos deux pays, le gouvernement espagnol a l’habitude d’être élogieux à l’égard du Maroc en s’appuyant sur le volume des intérêts commerciaux et économiques.

Mais cette nouvelle crise montre que les Espagnols n’ont pas compris que depuis 2020, la stratégie marocaine avait complètement changé sur la question territoriale, que la raison d’Etat était devenue prioritaire sur les intérêts commerciaux et économiques qui lient les deux pays.

C’est pourquoi l’Espagne devra s’adapter à cette nouvelle situation si elle veut conserver sa position de partenaire privilégié.

-Après le tweet de l’ancien président catalan, Carles Puigdemont qui a affirmé à « ses chers amis du Maroc », qui avaient refusé de reconnaître l’indépendance de la Catalogne que « l’Espagne ne tenait jamais ses promesses », peut-on imaginer que le Maroc change de position ?

-Si lors du referendum d’indépendance de la Catalogne, le Maroc avait exprimé son appui à l’unité territoriale espagnole, le tweet de Puigdemont est un clin d’œil pour le Maroc qui peut être aussi considéré comme un message pour l’avenir aux Espagnols.

Sachant que le Maroc est un pays souverain, il est tout à fait imaginable qu’il choisisse d’accueillir un opposant ou un séparatiste espagnol comme cet indépendantiste qui est réfugié en Belgique.

Malgré le traité d’amitié et de bon voisinage, le gouvernement espagnol ne devra donc pas oublier de respecter ce traité et d’être à la hauteur de ces engagements.

     -Au regard de cette actualité, y-a-t-il une chance de voir l’Espagne reconnaître la marocanité du Sahara ?

-Si dernièrement, les médias et les partis d’opposition espagnols ont reproché au gouvernement sa passivité après la reconnaissance de la marocanité du Sahara par les Etats-Unis, il semble qu’avec la composition actuelle du gouvernement qui inclut Podemos, il lui sera difficile de reconnaître le Sahara marocain.

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