Dans le Maroc rural, la sécheresse donne plus de fil à retordre que le Covid

Loin des préoccupations sanitaires, qui semblent plutôt réservées aux grandes villes, les populations du monde rural s’inquiètent davantage du manque d’eau auquel elles font face, et qui pénalise lourdement leurs productions agricoles. La crise sanitaire, même si elle les a incontestablement impactés, paraît déjà si loin.

Dans le Maroc rural, la sécheresse donne plus de fil à retordre que le Covid

Le 21 juin 2021 à 17h36

Modifié 21 juin 2021 à 17h56

Loin des préoccupations sanitaires, qui semblent plutôt réservées aux grandes villes, les populations du monde rural s’inquiètent davantage du manque d’eau auquel elles font face, et qui pénalise lourdement leurs productions agricoles. La crise sanitaire, même si elle les a incontestablement impactés, paraît déjà si loin.

Dans le monde rural, le Covid-19 a laissé des traces, mais en a-t-il laissé autant que la sécheresse ? Mohamed Mahdi et Hind Ftouhi, tous deux sociologues du monde rural, sont allés s’enquérir des conditions de vie des populations rurales après 15 mois de crise sanitaire.

Des récits qu’ils ont recueillis ressort une inquiétude concernant le manque d’eau et ses répercussions sur la production agricole, la réduction des transferts d’argent en provenance d’autres villes ou de l’étranger, et l’incertitude du lendemain… La vie semble donc revenue « à la normale », car ce sont bien ces problématiques qui rythment – et rythmaient leur quotidien, crise sanitaire ou pas.

Les constats et témoignages ci-dessous ont tous été collectés par Mohamed Mahdi et Hind Ftouhi.

La rareté de l’eau, véritable épidémie ?

« Le Covid est toujours là, mais c’est la sécheresse qui pose problème. L’agriculture est en état d’arrêt. Les palmiers n’ont pas donné de dattes. Même ceux qui ont des puits ne trouvent plus d’eau. Les gens ont du mal à assurer leurs besoins car ils ne parviennent plus à produire. Je connais des jeunes qui ne partaient jamais en ville ; ils restaient travailler dans l’exploitation familiale. Mais cette année, ils ont dû partir chercher du travail ailleurs, même ceux qui ont de la terre et des puits, car l’eau est rare », témoigne une habitante de Ksar Tissergate, près de Zagora.

« Cette année, nous n’avons pas senti les effets du Covid. Nous avons vendu les pastèques à bon prix. Me concernant, j’ai vendu ma production à 70.000 DH/ha pour environ 25.000 dirhams dépensés pour produire un hectare. Avec la levée des restrictions, il n’y a pas eu de complications. Par contre, il y a un problème d’eau. Il n’y a pas eu une goutte de pluie cette année. Et même si mon forage n’a pas tari, l’eau pompée a diminué par rapport aux années passées », explique pour sa part un jeune producteur de pastèques originaire de Oued Mird, dans l’extension de l’oasis de Ktaoua, toujours dans la province de Zagora.

« Le Covid nous a affectés à travers nos enfants émigrés qui travaillent en ville ou à l’étranger. Avec toutes les restrictions, le travail n’est pas très disponible ; ils arrivent à peine à couvrir leurs besoins, « yallah hazzin ryosshom ». Les transferts ont diminué mais ça commence à s’améliorer. Le manque d’eau affecte l’agriculture. Notre source de revenus dans la vallée, ce sont les dattes. Mais le manque d’eau fait crever les palmiers. C’est le travail de trente ou quarante ans qui est réduit à néant », raconte enfin un agriculteur dans l’oasis de Fezouata.

« Les témoignages recueillis dressent un tableau sombre sur le vécu de ces paysans et mettent le doigt sur les fragilités de leurs écosystèmes et, de façon plus générale encore, sur les difficultés de l’agriculture familiale au Maroc, qui proviennent de deux sources majeures d’incertitude : le climat et le marché », explique Mohamed Mahdi, joint par Médias24. « Les effets des séquelles de la période du Covid-19 sur les familles d’agriculteurs varient en fonction des régions agro-écologiques du pays (plaine fertile ou non fertile, montagne, oasis, steppe, pré-Sahara et Sahara) et du modèle d’exploitation agricole en leur sein », poursuit-il.

« L’un des critères de différenciation des exploitations agricoles familiales pourrait être la place et l’importance du revenu généré par les activités de l’exploitation dans le revenu global. Ce dernier est composé des revenus de l’exploitation (tirés de la production végétale et animale) et des revenus drainés par les activités exercées hors exploitation (journalier, commerce, transport, BTP, etc.) et par les transferts. Les exploitations agricoles familiales qui souffrent le plus sont celles qui dépendent hautement du revenu agricole. Autrement dit, plus une famille dépend des revenus agricoles, plus elle est fragile ; les familles qui s’en sortent le mieux sont celles qui diversifient les sources de revenus. »

Mohamed Mahdi en donne un exemple : « Dans les communautés du versant sud du Haut-Atlas, marquées par une ancienne tradition d’émigration à l’étranger et dans les villes marocaines, et par une forte mobilité de travail vers les centres proches, les familles ne vivent que peu des revenus agricoles et comptent plus sur des revenus drainés par le travail hors exploitation des membres de la famille, des transferts et les aides communautaires ».

Et un autre : « Dans la plaine du Saïss, à potentiel agricole important, la part du revenu agricole dans le revenu global est très élevée, ce qui place l’économie des familles paysannes dans une forte dépendance du marché et à la merci de ses fluctuations. Dans les régions d’élevage extensif (l’Oriental, le Moyen Atlas, le pré-Sahara et le Sahara), les familles d’éleveurs vivent dans une quasi-spécialisation et dépendent majoritairement des revenus générés par la vente du bétail. »

« Une troisième année de sécheresse, c’est beaucoup plus grave que le Covid »

Yassine Jamali, vétérinaire et agriculteur à El Kelâa des Sraghna, dans la région Marrakech-Safi, constate, lui aussi, que les effets de la crise sanitaire pèsent moins dans la balance que ceux de la sécheresse. « Les gens ont été incontestablement beaucoup plus impactés par la très mauvaise récolte céréalière que par le Covid. Bien sûr, ils ont été impactés dans leur quotidien par le fait qu’il n’y avait plus de marchés hebdomadaires. Or ce sont les lieux où ils s’approvisionnent et vendent leurs produits, leur bétail, pour avoir un peu de visibilité et faire tourner la marmite. Sur cela, oui, ça a été difficile. D’ailleurs, à partir du moment où on a levé l’interdiction sur les marchés hebdomadaires, la vie a repris son cours. Mais même si je n’irais pas jusqu’à dire que la population ne s’est pas rendue compte qu’il y avait une pandémie, il faut dire que dans une région aride, la pluie compte beaucoup plus que toute autre chose. La crise sanitaire passe au second plan. Le Covid-19 est arrivé en 2020, lors d’une très mauvaise année climatique qui suivait deux mauvaises années. C’était donc la troisième mauvaise année, et c’était beaucoup plus grave que le Covid. Heureusement, l’année 2021 a été très bonne sur le plan pluviométrique. Cela a masqué les effets de la crise sanitaire », raconte-t-il à Médias24.

Il ajoute : « En termes de déplacement, j’ai entendu dire que des exploitants agricoles avaient eu du mal à avoir des ouvriers puisque les déplacements, en période de confinement, étaient très limités. Chez nous, on ne s’en est pas rendu compte parce que les déplacements se font à toute petite échelle. Les gens viennent d’un rayon de 8 km maximum ; il n’y a donc eu aucun souci pour se déplacer. »

Des propos qui rejoignent ceux formulés par Mohamed Mahdi, lorsqu’il explique que « le paysan a été confiné à sa manière, dans son douar et pas dans son foyer. Le monde rural a le privilège du grand espace et de la liberté du mouvement que requièrent les activités quotidiennes des femmes et des hommes pour nourrir le bétail, irriguer les champs, entretenir les plantes, etc. ; activités qui ne peuvent être remises à plus tard. Si bien que le confinement n’a suspendu ni l’activité agricole, ni la vie communautaire ».

Désormais, place à la vaccination. « Les gens vont se faire vacciner au dispensaire du village », explique Yassine Jamali, qui salue un système vaccinal « très fluide, très bien organisé ».

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