On raconte que (saison 2, VII) : La bataille des Trois Rois, dernière croisade

Wad al-Makhazin, l’un des affluents du Loukos, à mi-chemin entre les villes de Larache et de Ksar el-Kébir au nord du Maroc, a été, le 4 août 1578, le théâtre de « la dernière croisade de la Chrétienté méditerranéenne » pour reprendre l’expression de F. Braudel. L’historien Nabil Mouline nous en dévoile les détails.

On raconte que (saison 2, VII) : La bataille des Trois Rois, dernière croisade

Le 11 août 2021 à 11h13

Modifié 11 août 2021 à 11h13

Wad al-Makhazin, l’un des affluents du Loukos, à mi-chemin entre les villes de Larache et de Ksar el-Kébir au nord du Maroc, a été, le 4 août 1578, le théâtre de « la dernière croisade de la Chrétienté méditerranéenne » pour reprendre l’expression de F. Braudel. L’historien Nabil Mouline nous en dévoile les détails.

La bataille de Wad al-Makhazin (dans l’historiographie marocaine), de Ksar el-Kébir ou des Trois Rois (dans l’historiographie européenne) peut être considérée comme le plus grand désastre de l’histoire portugaise et comme l’un des succès militaires les plus éclatants de l’histoire du Maroc. Cette bataille sonne en effet le glas de la grandeur du Portugal et de son indépendance et permet au Maroc de jouir d’une réputation et de s’ériger en puissance régionale durant une courte période.

L’ennemi proche

Après la consolidation de leur position dans la péninsule ibérique et l’avancée de la Reconquista, les Castillans et les Portugais portent leur regard sur les côtes marocaines. Poussés par un idéal de croisade mais aussi par l’appât du gain, les Portugais projettent de contrôler le détroit de Gibraltar en occupant les territoires africains de celui-ci. Leur regard se tourne naturellement sur la ville de Ceuta, terminus multiséculaire du commerce caravanier. L’occupation de la Cité peut engendrer d’importants bénéfices symboliques et matériels : la ville est investie par surprise en 1415. C’est le point de départ des grandes découvertes !

L’absence de réaction marocaine, à cause de la situation politique et économique désastreuse dans laquelle se trouve le pays, encourage les puissances ibériques, notamment le Portugal, à aller de l’avant dans leurs projets expansionnistes. Tous les ports importants du Maroc, à l’exception de Rabat-Salé, ont été occupés au début du XVIe siècle.

La réaction marocaine

Si les conquêtes ibériques provoquent de très vives émotions parmi les populations, notamment les élites religieuses, la réaction « étatique » tarde néanmoins à se mettre en place à cause de la désagrégation du pouvoir central représenté jusqu’en 1465 par les Mérinides. Ce n’est qu’après plusieurs décennies de quasi-léthargie que la résistance commence à s’organiser autour des confréries soufies, notamment au sud du pays.

Toutefois, les effets de cette mobilisation restent très limités compte tenu de l’absence d’une force fédératrice que la dynastie des Wattasides (1472-1553) n’arrive pas à incarner. L’apparition des sharifs Zaydanides (les Saadiens de l’historiographie officielle, 1510-1658), famille qui prétend descendre du Prophète, sur la scène politique marocaine change progressivement la donne. Grâce à un projet politique clair et une aura religieuse certaine, ils réussissent à créer une certaine union autour d’eux. Ils lancent alors deux dynamiques concomitantes : l’unification du Maroc et le jihad contre les Portugais. Entre 1510 et 1550, ils parviennent, en conjuguant la force militaire à la manœuvre diplomatique, à libérer une bonne partie des présides, particulièrement Agadir (Santa Cruz), Safi et Asila.

Le rêve du retour

Ces pertes sont vécues au Portugal comme un véritable drame. Elles symbolisent à elles seules la crise politique, économique et morale que traverse le pays, épuisé par plusieurs décennies d’efforts et de luttes sur quatre continents. Il fallait donc se ressaisir. Et comme le sommet de la gloire et de l’honneur consiste, dans les mentalités portugaises de cette époque, en la croisade, il fallait absolument non seulement reprendre les places fortes de la côte marocaine mais aussi soumettre et convertir l’ensemble du pays.

Élevé dans cette atmosphère, le roi Sébastien (1557-1578) personnifie ainsi l’idéal d’une cause, celui de la régénération du Portugal. Cela dit, cette dimension « romantique », cache de véritables enjeux stratégiques : contrôler le détroit du Gibraltar pour se prémunir contre les Ottomans et les corsaires, sécuriser les routes maritimes en partance ou de retour d’Afrique, des Indes et des Amériques et faire du Maroc un grenier à blé. En résumé, pour protéger la métropole et sauver leur thalassocratie, les Lusitaniens doivent avoir un prolongement géographique, politique et économique au Maroc.

Dès 1572, Sébastien décide de se lancer à la conquête du Maroc et commence des préparatifs sommaires. Il crée alors un corps d’élite, inspecte à plusieurs reprises ses troupes et ses installations militaires et galvanise l’opinion générale. Deux années plus tard, il tente une première intrusion contre l’avis de ses principaux conseillers. Il réunit son corps d’élite et s’embarque vers les côtes marocaines dans le but déclaré d’inspecter les présides de Ceuta et de Tanger. Mais la vigilance des troupes locales et le nombre réduit du corps expéditionnaire rendent l’aventure hasardeuse après plusieurs escarmouches. Considérant cette expédition comme une opération de reconnaissance, le jeune roi regagne sa capitale sous les ovations de ses sujets. Il est plus déterminé que jamais à se rendre maître du pays. Il attend seulement des conditions plus favorables.

Une occasion en or

Et quel meilleur signe annonciateur de la future conquête que l’éclatement d’une crise dynastique au Maroc ? Le pouvoir du sultan Mohammed al-Moutawakkil (1574-1576) est contesté par ses frères et ses oncles. Grâce au soutien militaire ottoman et à l’appui d’une grande partie des élites locales, ‘Abd al-Malik al-Mou‘tasim (1576-1578) réussit à renverser son neveu en 1576. Le sultan déchu tente par tous les moyens de revenir au pouvoir durant plusieurs mois. En vain. Il se résout à demander le soutien des puissances chrétiennes. Il se tourne tout d’abord vers le roi Philippe II d’Habsbourg (1559-1598) qui l’éconduit aimablement. Il entre alors en contact avec le roi Sébastien en 1577. La transaction entre les deux hommes est sans ambiguïté : le trône contre la rétrocession de l’ensemble des ports marocains. Le jeune roi peut préparer sa « croisade » dans l’euphorie, malgré les réticences des grands de son royaume et l’opposition de son oncle Philippe II. Ce dernier, qui vient tout juste de signer des trêves avec les souverains ottoman et marocain pour pouvoir se consacrer aux affaires européennes, essaie sans succès de le dissuader, particulièrement lors de l’entrevue de Guadalupe.

Une expédition d’une telle envergure exige la mobilisation de moyens logistiques conséquents et une coordination rigoureuse. Or il n’en est rien. La ferveur qui entoure l’expédition pousse ses promoteurs à commettre des erreurs fatales. Le roi Sébastien réunit ainsi presque dans la hâte une armée d’environ 10000 hommes, pratiquement toutes les forces armées portugaises, auxquels s’ajoutent environ 7000 mercenaires venus des quatre coins de l’Europe et un petit contingent de fidèles de Mohammed al-Moutawakkil. En plus d’être peu nombreuse, notamment par rapport aux troupes marocaines, cette armée souffre de plusieurs problèmes (l’impréparation des soldats, l’absence de généraux expérimentés et l’action désordonnée, etc.). Par exemple, le corps expéditionnaire quitte Lisbonne le 24 juin 1578, c’est-à-dire en début d’été. Choisir un tel timing, avec le genre d’armures que portent les combattants, est plus que hasardeux. En outre, l’armée lusitanienne est accompagnée d’un grand nombre de religieux, de domestiques et de femmes, ce qui la ralentit grandement et pèse sur ses ressources.

La confrontation

Les troupes portugaises arrivent à Asila trois semaines plus tard. Ce débarquement est loin d’être une surprise pour le sultan ‘Abd al-Malik qui, informé de longue date des préparatifs de l’ennemi, s’efforce de convaincre Sébastien d’y renoncer en lui proposant des concessions territoriales autour des présides occupés. Il essuie un refus sec. Il décide donc de proclamer le jihad dans l’ensemble du pays et mobilise les élites religieuses, notamment les chefs des confréries, pour galvaniser la population. Il parvient très rapidement à mettre sur pied une armée de 30000 soldats réguliers, bien entraînés et bien équipés, et environ 20000 volontaires. Bien qu’atteint d’une maladie, dont l’origine reste mystérieuse, le sultan supervise son armée, secondé par son frère et héritier présomptif Ahmad et le chambellan Rédouane.

La rencontre a eu lieu non loin de la rivière de Wad al-Makhazin, le lundi 4 août 1578, vers 11 heures du matin. Les troupes portugaises engagent la bataille par plusieurs offensives victorieuses. Mais grâce à sa supériorité numérique et à un très bon dispositif tactique, l’armée marocaine finit par prendre rapidement le dessus. Avant la fin de la journée, les Portugais sont mis en déroute : des milliers de soldats gisent sur le champ de bataille et plusieurs milliers d’autres sont capturés. Les trois principaux protagonistes ont trouvé la mort : le jeune roi Sébastien tombe au combat, le sultan déchu se noie en essayant de fuir et le sultan ‘Abd al-Malik, très malade, succombe sur son lit de campagne. Cette bataille qui ne dure que quelques heures a néanmoins des conséquences importantes sur l’histoire du Portugal et du Maroc.

Après la bataille

Une longue période de crise économique, politique et morale s’ouvre au Portugal après cette déroute militaire. Ce pays y perd son armée, une grande partie de sa classe dirigeante et son roi. Ce dernier disparaît sans laisser d’héritier. Le vieux cardinal Henri, dernier représentant légitime de la maison d’Avis, rend l’âme quelques mois plus tard. La couronne du Portugal échoit donc au plus proche parent du roi défunt : Philippe II d’Habsbourg. Le Portugal, et ses possessions d’outre-mer, tombent ainsi entre les mains de leur principal concurrent en 1580 : l’Espagne. L’Union ibérique ne prend fin que 62 ans plus tard suite à une série de soulèvements proto-nationalistes.

La défaite de Wadi al-Makhazin et la perte de l’indépendance constituent un véritable traumatisme qui marque durablement la mémoire portugaise pour donner naissance à une sorte de messianisme : le sébastianisme. Sébastien, le souverain vaincu, a été érigé en figure légendaire représentant les ambitions temporelles et spirituelles du Portugal. Caché par les soins de la providence, le roi reviendra un jour pour libérer le pays, rétablir la prospérité et reprendre l’œuvre impériale interrompue afin d’instaurer une monarchie universelle. Cette doctrine d’inspiration biblique fait des Portugais le nouveau peuple élu, véritable dépositaire des valeurs universelles du christianisme. D’autres mythes viennent s’ajouter à ce messianisme par la suite pour le renforcer. Le sébastianisme donne lieu à des moments d’ébullition politico-mystiques durant l’époque moderne. Le phénomène se transplante même au Brésil pour justifier plusieurs révoltes populaires au XIXe siècle.

De mythe théologico-politique, le sébastianisme se transforme au XXe siècle en un véritable mythe littéraire. De nombreux auteurs en font une expression de la volonté de reconstruction identitaire et un symbole de renouveau national.

De son côté, le Maroc ne peut profiter de la débâcle portugaise et de la surprise espagnole pour « libérer » les présides occupés. Ahmad al-Mansour (1578-1603), le nouveau sultan, fait face à plusieurs problèmes intérieurs et internationaux. Il doit tout d’abord imposer son autorité à l’ensemble du territoire en éliminant des prétendants, en déjouant plusieurs complots de cour et en tenant au respect les tribus. Au niveau international, il doit protéger l’indépendance du Maroc contre les prétentions ottomanes en jouant la carte de l’apaisement durant les premières années de son règne avec les puissances chrétiennes, notamment l’Espagne. La bataille n’engendre donc aucun gain territorial mais assure aux troupes marocaines une réputation d’invincibilité jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Par contre, les profits symboliques et financiers ont été bien réels comme le reflètent si bien les deux titres honorifiques du sultan Ahmad : al-Mansour (le Victorieux par Dieu) et al-Dhahabi (l’Aurifère). Le souverain chérifien utilise cette victoire, interprétée comme un signe d’élection divine, pour légitimer son pouvoir au niveau « national » et asseoir petit à petit son prestige au niveau international. Les sommes colossales qu’il reçoit pour libérer les captifs chrétiens lui facilitent la tâche. Par exemple, l’État et les grandes familles du Portugal paient environ 400000 cruzados, somme extrêmement importante pour l’époque, dans le but de libérer seulement 80 nobles. Le prestige et la richesse du sultan sont tels que même les milieux artistiques européens, comme le montre bien les écrits de Shakespeare et le tableau de Rubens, s’en font les échos.

À long terme, le principal résultat de la bataille des Trois Rois au Maroc a été le règne d’Ahmad al-Mansour. Ce prince, qui n’était pas destiné à gouverner et qui arrive presque par hasard au pouvoir, a été le créateur du système de légitimation et de gouvernement de la monarchie marocaine –le Makhzan– qui reste quasi-inchangé jusqu’au début du XXe siècle et dont plusieurs éléments demeurent extrêmement vivaces encore de nos jours.
Par ailleurs, la bataille des Trois Rois ne laisse qu’un souvenir évasif et discontinu dans la mémoire collective à cause des vicissitudes politiques, notamment le changement dynastique, la récurrence des interrègnes à l’époque moderne, et la faiblesse de la production littéraire et historique. Certains nationalistes essaient tant bien que mal durant une partie du XXe siècle d’exhumer et de réinventer cet événement dans le cadre de la construction d’une identité et d’un récit nationaux.

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