Mustapha Sehimi: « Pour composer le gouvernement, un format réduit devrait prévaloir »

INTERVIEW. En sus de la débâcle du PJD, Mustapha Sehimi estime que les scores obtenus par le trio de tête ont également créé la surprise. Quelles sont les raisons de ce succès ? Le PAM aura-t-il sa place dans la majorité ? Voici les réponses de Mustapha Sehimi, qui analyse les élections, les scores et les perspectives de coalition. 

Mustapha Sehimi: « Pour composer le gouvernement, un format réduit devrait prévaloir »

Le 9 septembre 2021 à 16h32

Modifié 9 septembre 2021 à 18h36

INTERVIEW. En sus de la débâcle du PJD, Mustapha Sehimi estime que les scores obtenus par le trio de tête ont également créé la surprise. Quelles sont les raisons de ce succès ? Le PAM aura-t-il sa place dans la majorité ? Voici les réponses de Mustapha Sehimi, qui analyse les élections, les scores et les perspectives de coalition. 

Médias24 : Quelles sont vos premières impressions après les résultats provisoires annoncés dans la nuit du 8 au 9 septembre, et que retenez-vous de cet événement ? 

Mustapha Sehimi : Il s’agit d’abord d’une victoire de la démocratie. Le calendrier électoral officiel a été respecté, la campagne électorale a eu lieu et s’est bien déroulée, malgré quelques incidents isolés.

Les éléments les plus frappants relatifs à ces élections sont, en premier lieu, l’augmentation notable du nombre d’électeurs inscrits, avec près de 18 millions de personnes, soit une augmentation de 14,5% par rapport au corps électoral de 2016. Quelque chose s’est produit sur le plan civique et a conduit davantage d’électeurs à s’inscrire sur les listes électorales.

Les 3 millions de nouveaux inscrits attestent d’un regain de ferveur civique. Parmi eux, l’on compte 2,3 millions de jeunes âgés entre 18 et 22 ans. Ce qui prouve qu’un sens civique s’exprime au niveau des jeunes, souvent qualifiés de dépolitisés, départisés et désintéressés de la politique.

Ces éléments ont conduit à l’amélioration de la participation électorale, qui a été au-delà de ce que l’on pouvait escompter, puisqu’elle a atteint 50,3%, soit 8 points de plus par rapport aux élections législatives d’octobre 2016 qui étaient à 42,3% ; et un peu moins que les 53% des élections communales et régionales de 2015. En tout cas, il y a une tendance à la mobilisation citoyenne avec un taux de participation élevé, alors que tous les observateurs prédisaient un taux d’environ 45%.

Autre élément qui traduit cet engouement et un intérêt plus marqué pour ces trois scrutins qui ont eu lieu le même jour, c’est le nombre élevé de candidatures. Avec cinq candidats pour un siège dans les communes et arrondissements et 15 candidats pour un seul siège dans les conseils de région, ou encore 17 candidats pour un siège parlementaire, cette augmentation perceptible témoigne d’un regain d’intérêt, pas uniquement au niveau des électeurs, mais également au niveau des candidats.

Quant à la participation des femmes candidates, il convient de relever qu’elles représentent un tiers, non négligeable, au niveau des élections des membres de la Chambre des représentants (34%). Elles constituent également 30% du total des candidatures aux élections communales et 40% aux élections régionales. Les femmes ne se contentent pas de voter, mais entrent dans le processus électoral en tant que candidates.

Le problème qui va se poser est celui de leur taux d’éligibilité. Auront-elles un meilleur taux d’éligibilité que les hommes ? Cela reste à voir de manière plus affinée. En tout cas, la pratique électorale des précédents scrutins montre que le taux d’éligibilité des femmes est beaucoup plus faible que celui des hommes, et ce pour des raisons sociologiques, culturelles, économiques, etc.

            – Comment qualifier ces résultats faisant l’effet d’un véritable séisme politique ? 

– La grande surprise est, en premier lieu, la débâcle totale de la formation islamiste du PJD, qui avait 124 sièges sortants dans le Parlement de 2016-2021, et se retrouve avec le dixième seulement de ses effectifs parlementaires, soit 12 députés (chiffre provisoire).

C’est une grande surprise pour tout le monde. Personne n’a vu venir un tel effondrement. La direction du PJD ne comptait jamais descendre aussi bas. Selon les simulations faites par la direction du PJD, le parti tablait sur 80 sièges en raison de l’effet mécanique de l’application du quotient électoral, mais également à la suite de l’usure de ses dirigeants.

Au-delà des chiffres, ces résultats traduisent la fin d’une séquence historique et politique marquée par une formation islamiste qui a eu deux mandats et dont les résultats ne sont pas probants. S’ils l’avaient été, ils auraient eu la faveur des électeurs, mais ce n’est pas le cas. Ils ont épuisé tout leur ressort potentiel de réformes. C’est un parti qui ne peut pas donner plus ni mieux pour une troisième législature.

C’est un déclin idéologique du courant à référentiel islamiste. Cela se vérifie dans les espaces maghrébin et arabe. Il y a eu une vague qui lui était favorable dans les années 90-2000 avec l’administration américaine, estimant que c’était un facteur de stabilité. Nous sommes aujourd’hui dans une autre séquence historique, où la mouvance à référentiel islamiste n’est plus considérée comme vecteur de stabilité ni de réforme.

Les citoyens ont changé et ne considèrent plus le PJD comme un moteur et un vecteur de changement. Ce vote est une normalisation de la vie politique marocaine avec des partis de modernité relevant de la social-démocratie, respectueux des valeurs de la société, mais en même temps engagés dans la réforme, la mondialisation, l’insertion du Maroc et d’un nouveau modèle de développement.

La surprise est venue aussi du côté des gagnants. Le RNI a obtenu un résultat au-delà de ce qu’il espérait. Il se retrouve avec 97 députés alors qu’il en avait 37, soit une progression de 60 sièges. Cela tient au fait que le RNI, qui a couvert toutes les circonscriptions, a été en ordre de bataille, depuis plus de deux ans, pour préparer ces scrutins et cela a porté ses fruits.

Le PAM a également fait la surprise. Avec 82 députés, il arrive 2e mais perd 20 sièges par rapport au Parlement sortant. Le PAM a limité les dégâts puisqu’il traverse une situation difficile liée à la démission de son ancien secrétaire général, Ilyas El Omari ; à la crise qui s’en est suivie ainsi qu’à la démission de son successeur Hakim Benchemas ; aux divisions internes au sein du parti ; mais aussi au fait qu’une vingtaine de ses députés, au moins, ont été des transhumants qui sont allés vers le RNI.

A noter aussi les très bons résultats du parti de l’Istiqlal qui avait 46 sièges au Parlement sortant et qui en obtient 78. Cela tient aux opérations réussies par son secrétaire général, Nizar Baraka. La première est d’avoir réussi à réunifier les rangs du parti qui étaient divisés entre ceux qui faisaient partie du camp de l’ancien secrétaire général, Hamid Chabat, et ceux qui étaient en dehors. Cela a pris du temps avant de se réaliser, car il a fallu retisser les liens.

Le travail de terrain est un autre élément qui a joué en faveur de Nizar Baraka. Il a passé près de deux ans à visiter toutes les régions et structures du Royaume, mais aussi à porter la bonne parole. Il a également été servi par la position du parti qui est dans l’opposition depuis juillet 2013, après la décision prise par Hamid Chabat. Par la suite, Nizar Baraka a rompu avec le populisme de son prédécesseur et a mis au point un positionnement interpellatif et critique des politiques publiques du gouvernement El Otmani.

Il s’agit donc d’une opposition réactive, constructive, critique, mais qui réfléchit à des mesures alternatives. Il a notamment été aidé pas l’Association des économistes istiqlaliens, qui a réalisé un travail de think-tank et a nourri la production politique du parti.

Nizar Baraka a mené une campagne silencieuse et discrète. Une campagne de contact et de terrain. Tous ces efforts ont donné des résultats.

A noter aussi le bon score de l’USFP qui avait 20 députés et qui grimpe à 35, ainsi que celui du PPS qui passe de 12 à 20 sièges. En revanche, le MP stagne avec 26 sièges, contre 27 en 2016. Idem pour l’UC qui en avait 19, et qui en a obtenu 18 cette année.

Contrairement à ce que l’on pouvait penser, 8 partis sur les 31 qui étaient encore en compétition ont obtenu 368 sièges. Le RNI, le PAM, le PI, l’USFP, le MP, le PPS, l’UC et le PJD cumulent ainsi 368 sièges sur les 380 dont les résultats ont été annoncés. Autrement dit, ils ont amassé plus de 95% des sièges, ne laissant aux 23 autres partis que 12 sièges. Il en reste encore 15 à pourvoir mais ces 23 partis n’auront, au mieux, qu’une vingtaine de sièges en tout. L’analyse que l’on faisait, selon laquelle l’application du coefficient électoral allait permettre une plus large représentation partisane, n’est pas vérifiée dans les faits.

– Comment expliquer l’absence d’une représentation partisane plus large, comme cela était attendu ? 

– L’électeur est intelligent et astucieux. Il a choisi de voter pour des partis à dimension nationale à travers des votes utiles. Certains ont effectué des votes politiques ou idéologiques, comme c’est le cas pour le PJD. D’autres ont choisi le vote utile « non-PJD », en allant vers le RNI, l’Istiqlal, etc.

– Quelles sont les perspectives de coalition pour constituer la majorité ? 

– L’expérience montre que lorsqu’il y a trop de partis, il y a des problèmes de réglages et de coordination. Un format réduit paraît prévaloir, notamment à travers une première variante qui est celle du RNI, évidemment, avec l’Istiqlal et l’USFP, soit un total de 210 voix ; c’est-à-dire 12 sièges de plus que la majorité absolue.

Dans une seconde variante, la question qui se pose est de savoir si le PAM se retrouvera dans la majorité. Arithmétiquement parlant, le RNI n’a pas besoin du PAM, et s’il le fait rentrer, il y aura des représentations plus réduites pour chacune des composantes du gouvernement. Il existe aussi un contentieux entre le PAM et le RNI et les autres partis, car le PAM a un accord politique avec le PJD. Le secrétaire général du PAM, Abdellatif Ouahbi, s’est beaucoup rapproché du PJD, espérant que ce dernier forme le troisième gouvernement et qu’il y trouve sa place.

Arithmétiquement, la majorité existe avec 3 partis ou 4, sans le PAM. Il sera difficile de lui accorder une place, surtout que politiquement parlant, ce n’est pas utile. Le PAM se veut porteur de la modernité que l’on retrouve du côté du RNI et de l’USFP. Il se veut également porteur des valeurs de la tradition marocaine, et celle-ci est portée par l’Istiqlal.

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