Meurtre des Marocains au Mali: voici l’analyse d’un fin connaisseur de la région, Lemine Ould Salem

Lemine Ould Mohamed Salem est un journaliste mauritanien , très connu dans la région et en France. Son métier l'a conduit à approcher de près les régions du Sahel, du Nord-Ouest africain et de l'Afrique en général; il s'est rendu de nombreuses fois au Sahel, sur le terrain, et ce d'autant plus qu'il habite une partie du temps à Bamako ou Dakar.

Lemine Ould Mohamed Salem.

Meurtre des Marocains au Mali: voici l’analyse d’un fin connaisseur de la région, Lemine Ould Salem

Le 12 septembre 2021 à 16h48

Modifié 13 septembre 2021 à 8h35

Lemine Ould Mohamed Salem est un journaliste mauritanien , très connu dans la région et en France. Son métier l'a conduit à approcher de près les régions du Sahel, du Nord-Ouest africain et de l'Afrique en général; il s'est rendu de nombreuses fois au Sahel, sur le terrain, et ce d'autant plus qu'il habite une partie du temps à Bamako ou Dakar.

Ce diplômé en droit public et sciences politiques a publié des reportages inédits et révélé des informations secrètes. Ses ouvrages « Le Ben Laden du Sahara, sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar » (Éditions de La Martinière, 2014) et « L’histoire secrète du Jihad, d’Al Qaida à l’Etat islamique » (Flammarion, 2018) ont été des événements et l’ont étiqueté meilleur spécialiste de la question terroriste dans la région du Sahel, étiquette qu’il récuse avec une modestie non feinte.

Il a répondu à nos questions concernant l’agression armée contre des chauffeurs routiers marocains au Mali survenue samedi 11 septembre et qui a fait deux morts et un blessé. Le protocole opératoire de cette opération suscite en effet des interrogations.

Médias24: Lorsque vous avez appris les événements du Mali survenus samedi, à quoi avez-vous pensé ? Quelles ont été vos premières réactions et interrogations ?

Lemine Ould Mohamed Salem: Immédiatement, j’ai pensé à une attaque crapuleuse car je connais cette région, je l’ai traversée plusieurs fois et j’y étais presque le même jour l’année passée, sur cette même route.

On est plus habitué à des attaques criminelles, coupeurs de routes notamment, que d’attaques jihadistes. Jusque-là, la région était plutôt épargnée par le jihadisme. Mon premier réflexe m’a mené vers des attaques criminelles, comme il y en a toujours eu dans cette région.

Le fait qu’ils n’aient rien pris, semble-t-il, dans les camions, me pousse à me poser la question de savoir s’il ne s’agit pas éventuellement, je dis bien éventuellement, de l’initiative isolée d’un petit chef local, qui pourrait être affilié à un groupe jihadiste.

Dans cette région, depuis 3 ou 4 ans, on entend parler de temps en temps, de petits groupes de prédicateurs ayant quasiment le même discours que les salafistes jihadistes du nord du Mali.

L’une des hypothèses: le groupe de Adnane Abou Oualid Sahrawi, natif de Laâyoune, ex-membre du polisario, qui a fait allégeance à Daech

Il y a aussi un scénario extrême, le JNIM (Jamaât nosrat al islam wel mouslimine) de Iyad Ag Ghali qui est affilié à Al Qaida. Le mode opératoire est très différent de celui auquel Al Qaida et le JNIM nous ont habitués. Ils n’ont pas l’habitude de s’attaquer à des civils.

Ils s’attaquent aux représentants des forces de l’ordre, parfois à des étrangers pour les utiliser comme monnaie d’échange. Le JNIM, affilié à Al Qaida, dont les éléments sillonnent parfois cette région, ne s’attaquent pas à des civils, sauf erreur commise par un groupe isolé.

Contrairement au groupe dissident et qui a fait allégeance à l’Etat islamique au grand Sahara, que dirige Adnane Abou Oualid Sahrawi, de son vrai nom Mohamed Al Lahbib Ould Joummani, qui est un natif de Laâyoune.

Ce groupe, conformément à la pratique des groupes affiliés à l’ex-Etat islamique, ne distingue pas du tout entre civils et militaires ou représentants de l’Etat.

Le groupe de Adnane Abou Oualid Sahrawi (Mohamed Al Lahbib Ould Joummani) est situé à près de 1000 km de là, à la rencontre des trois frontières Mali, Burkina Faso et Niger. Il s’est déjà rendu coupable de la presque totalité des massacres de civils dans l’Est du Mali et dans l’Ouest du Niger.

L’attaque de ce samedi n’a toujours pas été revendiquée, il est donc permis de l’attribuer avec prudence à des jihadistes.

L’hypothèse première est un groupe affilié au JNIM de Iyad Ag Ghali, peut-être une initiative locale. La deuxième hypothèse est celle d’un acte du Groupe affilié à l’Etat islamique du Grand Sahara qui a l’habitude de ce genre d’attaques; dans ce cas, comment a-t-il pu traverser plus de 1000 km dans une zone où habituellement c’est son rival d’Al Qaida qui est présent?

Je dois ajouter que cette route empruntée par le camion marocain et que j’ai déjà empruntée moi-même l’année dernière, n’est pas du tout sécurisée, il n’y a pas de militaires.

-Est-ce que Mohamed Al Lahbib Ould Joummani a eu des liens avec le polisario?

-Oui. En 1991, à l’issue du cessez-le-feu, il avait rejoint les camps du polisario à Tindouf. Il semble avoir fait des études à l’université de Constantine puis comme beaucoup de jeunes de cette région, il a rejoint les réseaux de l’ex-GSPC qui commençaient déjà à vouloir s’implanter au-delà des frontières algériennes. Il a fini par gravir les échelons petit à petit, jusqu’à devenir en 2011, un des fondateurs du MUJAO, une filiale d’Al Qaida en Afrique de l’Ouest, essentiellement formée par des Arabes maliens et mauritaniens. Plus tard, quand l’ex-Etat islamique est apparu en Irak et en Syrie, il a fait scission et a fait allégeance au calife autoproclamé Al Baghdadi.

-La situation au Sahel est inquiétante. Comment sera l’avenir? quelles solutions? Que faut-il faire?

-Le Sahel est dans une situation très très inquiétante depuis plusieurs années. Ce qui est sûr, c’est que le terrorisme s’accroît, s’étend, se répand. Certains pays restent à l’abri pour le moment.

Je pense que les jihadistes sont en mesure d’élargir encore leur périmètre d’action à des pays qui ne sont pas encore concernés. Tout simplement parce que le Mali et le Burkina Faso qui sont le ventre mou du Sahel ne maîtrisent plus tout le territoire. Les deux tiers du Mali ne sont plus contrôlés par l’État, en dépit de 8 ans d’intervention française.

Le G5 Sahel manque de moyens; les armées ne sont pas du même niveau; les contextes politiques de la région pèsent sur la gestion de ces questions sécuritaires. Et je pense aussi que l’absence de confiance suffisante entre les différentes armées et les différents États, alourdit les relations et hypothèque le potentiel d’efficacité.

Cela étant, le phénomène jihadiste dans le Sahel n’est pas « tombé avec la pluie ». C’est le résultat d’un long processus, d’une série de causes beaucoup plus locales qu’externes, notamment l’absence d’État de droit, la mauvaise gouvernance, l’extension de la corruption, la mauvaise réponse souvent apportée par les gouvernements à des problèmes comme l’accès aux ressources entre les différentes communautés ethniques et tribales, le comportement des forces de l’ordre. Je pense que la solution est à la fois sécuritaire et politique. Il faut explorer des solutions politiques.

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