Hamid Bentahar : l’objectif doit être de doubler la taille du secteur touristique en 5 ans

Visiblement satisfait du résultat des urnes, qui a éliminé un parti à l’idéologie incompatible avec le tourisme, Hamid Bentahar affirme que le secteur privé est favorable à la reconduction de Nadia Fettah, pour ne pas perdre de temps avec un ministre néophyte. Il espère aussi doubler les chiffres , d’ici 2026.

Hamid Bentahar : l’objectif doit être de doubler la taille du secteur touristique en 5 ans

Le 15 septembre 2021 à 20h36

Modifié 16 septembre 2021 à 8h22

Visiblement satisfait du résultat des urnes, qui a éliminé un parti à l’idéologie incompatible avec le tourisme, Hamid Bentahar affirme que le secteur privé est favorable à la reconduction de Nadia Fettah, pour ne pas perdre de temps avec un ministre néophyte. Il espère aussi doubler les chiffres , d’ici 2026.

Médias24 : Comment jugez-vous le bilan de la ministre du Tourisme sortante depuis sa désignation en octobre 2019 ?

Hamid Bentahar : Il est difficile de juger l’action de Nadia Fettah qui a dû gérer la pire crise mondiale du secteur.

– Oui, mais durant les six mois précédant la pandémie, quel a été votre sentiment sur sa nomination, puis sur son action, sachant que c’est une technocrate avant d’être une politique ?

– Comme il s’agit d’une professionnelle qui a une grande capacité d’écoute, de synthèse et de compréhension, les professionnels du secteur privé l’ont accueillie favorablement, avec beaucoup d’espoir.

     – Entendez-vous par là qu’elle était la candidate idéale et que vous n’attendiez pas mieux ?

– En fait, quel que soit le candidat retenu, le tourisme reste un secteur très complexe. Il faut du temps pour être en mesure de maîtriser tous les dossiers… et donc de se faire une idée sur son efficacité..

     – Est-ce que Nadia Fettah a rapidement maîtrisé les codes ?

– Absolument, c’est une personne qui a amené une méthodologie, mais aussi de la sérénité, qui lui ont permis d’entrer très rapidement dans le vif du sujet.

     – Qu’en est-il de sa gestion de la crise qui a commencé six mois après sa nomination ?

– Pour moi, il convient de rendre hommage à son leadership qui a permis au tourisme d’être le premier secteur à définir des scénarios pour remédier à l’impact de la crise, avec un vrai travail de collaboration public-privé.

En effet, elle a réussi à renforcer la cohésion entre les acteurs des pôles public et privé en posant les différents scénarios d’impact, et en s’accordant pour trouver des solutions qui ont mené au fameux contrat-programme du 6 août dernier.

     – Dont les dispositions ne sont toujours pas appliquées…

– En effet, le bémol est que nous avons signé un contrat-programme, mais malheureusement et, comme d’habitude, nous attendons toujours son exécution à l’image de la vision 2010.

     – Alors qui est responsable, la ministre, la bureaucratie ?

– Pour être honnête, notre problème d’exécution est collectif, à savoir aussi bien du côté de l’État que des acteurs privés qui doivent tous s’améliorer en termes de discipline.

     – C’est quand même l’État qui détient les clés du processus d’application du contrat-programme ?

– C’est vrai, et pour s’en convaincre, il n’y a qu’à revenir aux conclusions des rapports de la Cour des comptes relatifs aux projets touristiques de la vision 2010 qui n’ont été exécutés qu’à hauteur de 2% .

     – Le problème d’exécution dure donc depuis au moins dix ans !

– Plutôt vingt ans, car si nous sommes capables d’élaborer de grandes stratégies, nous sommes toujours incapables de les exécuter rapidement sur le terrain.

Il est incroyable d’être assis sur de l’or et de ne pas être conscient de notre potentiel

     – Pourquoi ? Il y a bien une explication objective…

– Il faudrait au moins quarante-huit heures pour vous répondre, car en réalité, au moment de la conception des grandes stratégies, les rédacteurs ont élaboré des visions buffet afin de contenter tout le monde.

Du coup, pour appliquer leur contenu dans des régions totalement différentes, on se retrouve à devoir faire de la politique pour convaincre, et à courir plusieurs lièvres à la fois, avec peu de chances de résultat.

Hormis le manque d’exécution, quand la vision s’avère être un échec, nous avons tendance à identifier des coupables en oubliant le potentiel. Du coup, plus personne ne veut toucher à certains projets, comme par exemple le plan Azur, par peur d’être désigné coupable, alors que la valeur de ce projet reste énorme.

Il est incroyable d’être assis sur de l’or et de ne pas être conscient de notre potentiel qui est malheureusement sous-exploité, alors que nous avons des plages magnifiques, des hôtels de qualité…

Il faut aussi rappeler que lors de la dernière décennie, une certaine idéologie émanant du parti principal du gouvernement a délibérément ignoré le secteur du tourisme.

En effet, ce secteur a été stigmatisé. Certains ont même affirmé qu’il ne profitait qu’à une petite minorité, alors qu’il était et est toujours le plus grand pourvoyeur d’emplois du pays, aussi bien dans les coins reculés montagneux ou désertiques que dans les petites et grandes villes.

Pour vous donner un exemple parlant, dans le seul village d’Imlil, proche de la ville de Marrakech, il y a 6.000 chambres qui font vivre une bonne partie de la population locale (guides touristiques, etc.).

     – Alors comment expliquer que, lors de la campagne électorale, les partis politiques ont peu évoqué le tourisme dans leur programme ?

– C’est en effet surprenant, car ils parlent tous de création d’emplois dans l’industrie automobile et aéronautique, mais pas du tout, ou à peine, dans celle du tourisme ; alors que le monde entier mise sur ce secteur, parce que ce sont des emplois faciles à créer. Mais nous, on préfère les laisser au secteur informel.

Il y a aussi un problème de comptabilité, car si officiellement le Maroc compte 4.000 hébergements hôteliers classés, le site Booking.com, quant à lui, en recense pas moins de 12.000.

Cela fait une différence de 8.000 juste dans le secteur informel structuré, qui est non seulement capable de signer des contrats avec un site comme Booking, mais aussi de virer des devises ; ce qui n’a rien à voir avec les petits loueurs clandestins que l’on appelle vendeurs de clés à Essaouira, Agadir…

     – Structuré ou pas, l’informel fait beaucoup de mal aux opérateurs qui payent des impôts !

– Évidemment, car en réalité l’économie de l’hébergement est trois fois plus importante que les chiffres officiels du ministère ; et l’informel empêche toute gestion pertinente avec des tableaux de bord…

     – Depuis deux ans que la ministre est à son poste, aurait-elle pu faire mieux ?

– Elle a fait de son mieux, d’autant plus qu’elle a dû gérer une crise historique. Mais pour répondre à votre question différemment, je serais ravi qu’elle soit renommée à son poste, car pour tous les professionnels, elle est indéniablement la mieux placée pour le sortir de la crise, puis le booster comme il le mérite.

Notre principale crainte est de devoir tout recommencer à zéro avec quelqu’un qui ne connaît rien à ce secteur en pleine crise. Un éventuel successeur devra faire le tour des marchés, des compagnies aériennes, des tour-opérateurs… avant de comprendre le système ; ce qui prendra un, voire deux ans.

     – Seriez-vous déçu si Nadia Fettah n’était pas reconduite à son poste ?

– A titre personnel, oui, parce que d’une part, il faut lui laisser le temps d’exécuter les promesses de son contrat programme pour la relance de l’activité et, d’autre part, il est évident que nous ne perdrons pas de temps.

– Partagez-vous l’avis d’un confrère qui, tout en se réjouissant de l’arrivée d’un gouvernement mené par le RNI, nous déclarait que ce dernier n’avait plus d’excuse pour échouer comme le PJD ?

– Effectivement, le nouvel exécutif a une obligation de résultat, après que les électeurs lui aient donné les clés pour créer de l’emploi et de la prospérité.

Abdelilah Benkirane avait réussi à formater les esprits en martelant que le tourisme se limitait à l’hôtellerie

D’après moi, les électeurs ont fait le choix de l’efficacité avec des résultats visibles rapidement. Et le tourisme est une des clés de la réussite, car c’est le plus grand réservoir d’emplois potentiels, mais aussi de création de richesses.

Jusque-là, les partis n’assumaient pas ce choix, parce je pense que l’ancien chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane avait réussi à formater les esprits en martelant que le tourisme se limitait à l’hôtellerie ; alors qu’en réalité, c’est un écosystème pour lequel le gouvernement n’a jamais rien fait.

A contrario, si les recettes du secteur automobile ou aéronautique explosent, c’est parce qu’on a su créer un véritable écosystème avec des usines de construction et une multitude de sous-traitants autour.

Durant les dix dernières années au moins, cela n’a pas été le cas pour l’industrie du tourisme, car en dehors de la construction d’hôtels, il n’y a pas eu de création d’un écosystème avec des animations, des services…

Ce travail qui recèle un potentiel d’emplois énorme n’a pas été fait, parce que l’idéologie dominante l’interdisait ou qu’il y avait simplement des règlements de comptes entre ceux qui ont échoué à réussir.

– L’exemple de Moulay Hafid Elalamy, qui a su attirer des sociétés étrangères et construire un écosystème industriel, est-il un modèle à dupliquer ?

– Il y a beaucoup de modèles dans le monde, mais celui que vous citez est probant parce qu’il montre que le Maroc sait y faire et ne doit pas avoir de complexes.

Entre déserts, plage, montagne, gastronomie… notre potentiel de développement est en effet considérable, mais jusqu’à présent il est plus que sous-exploité.

La différence est que, dans l’industrie automobile ou même bancaire, il y a peu d’acteurs décisionnaires et, pour caricaturer, ils peuvent se réunir dans une petite salle pour trancher.

Alors que dans le secteur du tourisme, la situation est beaucoup plus difficile à gérer ou à unifier, sachant que dans l’hébergement uniquement, il y a 12.000 opérateurs qu’il faut mettre d’accord, sans compter les agents de voyages, les transporteurs, les restaurateurs…

Cette multiplicité d’intervenants rend plus complexe la tâche, surtout quand il faut répartir la richesse sur l’ensemble du territoire national ; alors que l’industrie automobile est concentrée dans deux villes (Tanger et Kénitra), l’aéronautique à Mohammédia, le centre financier dans la capitale économique…

     – Qu’attendez-vous du gouvernement d’ici la fin de son mandat en 2026 ?

– Malgré la crise qui va encore durer un ou deux ans, la durée de son mandat est suffisante pour doubler la taille du secteur.

Ainsi, si on se contente de créer les écosystèmes manquants autour des établissements hôteliers avec de l’animation qui stimulera le secteur, on passera facilement à 1 million d’emplois contre 500.000 aujourd’hui.

Pour cela, il faudra également reconstruire et étoffer la connectivité aérienne, car avec la seule capacité actuelle d’hébergement du Maroc, on peut doubler le nombre de touristes.

     – C’est-à-dire passer de 13 millions en 2019 à 26 en 2026 ?

– Absolument, car en 2019, le taux d’occupation moyen hôtelier était de 50% ; ce qui veut dire que la moitié de notre capacité d’accueil était libre et que notre outil de production était, il y a deux ans, capable d’absorber encore 13 millions de personnes, ce qui nous laisse une belle marge de progression.

De plus, malgré la crise, il ne faut pas oublier qu’il y a eu de nouvelles capacités d’accueil construites en 2020 et durant l’année courante.

     – Quelles sont les prévisions en termes d’entrées de devises ?

– Si le gouvernement s’occupe sérieusement de formaliser les emplois de qualité du secteur informel, comme les logements Airbnb, dont les recettes restent à l’étranger, le secteur encaissera davantage de devises et parviendra à réduire la saisonnalité de plusieurs destinations comme Saïdia ou la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma.

De la même manière, le doublement des arrivées entraînera celui des entrées de devises, soit 156 milliards de dirhams dans cinq ans, contre 78 MMDH en 2019.

Pour peu que le gouvernement mette en place toutes les mesures exposées précédemment qui amélioreront la compétitivité de notre secteur, ces objectifs sont plus qu’atteignables. Au vu de ce potentiel énorme, je considère que c’est carrément un péché, voire un crime, de ne pas l’exploiter.

     – N’est-ce pas trop demander au gouvernement ?

– Non car, en réalité, nous souhaitons un gouvernement qui soit capable de co-construire la main dans la main avec le secteur privé ; seul, il sera incapable d’y arriver.

     – Mais sans la volonté politique qui manquait jusque-là, il n’y aura pas de véritable développement…

– En effet, il faut un nouveau regard qui prenne conscience du fait que le tourisme est une véritable poule aux œufs d’or et que nous avons suffisamment perdu de temps !

     – Pour conclure, ces élections ont-elles rendu le secteur bien plus optimiste qu’avant ?

– Sans aucun doute, nous avons beaucoup plus confiance dans l’avenir que dans le passé.

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