Sonny Rollins : Le monde du jazz perd son dernier colosse
Avec la disparition récente de Sonny Rollins à l’âge de 95 ans, le jazz a perdu l'une de ses dernières figures les plus monumentales. Surnommé le « Colosse du saxophone », ce musicien a laissé derrière lui une œuvre immense qui a traversé plus de six décennies, influençant plusieurs générations d’artistes et redéfinissant l’art de l’improvisation.
Le monde de la musique a appris avec émotion le décès de Sonny Rollins, survenu le 25 mai à son domicile de Woodstock dans l’État de New York. Si son âge avancé laissait présager cette issue, sa disparition n’en a pas moins provoqué une immense vague d’hommages à travers la planète. Tous ont tenu à rendre hommage à ce ténor d'exception qui par son exigence et sa liberté audacieuse de création aura profondément marqué l’histoire du jazz.
Un monument du jazz s'éteint
Figure incontournable de ce répertoire musical né au début du XXè siècle, Sonny Rollins était en effet l’un des plus grands saxophonistes-ténor de l’histoire du jazz aux côtés de ses contemporains Bird (Charlie Parker), Trane (John Coltrane), Prez (Lester Young) ou encore Mister Bean (Coleman Hawkins).
Dernier représentant encore en vie de la génération qui a façonné "la musique classique américaine" de l’après-guerre et accompagné l’essor du bebop puis du hard bop, sa disparition marque ainsi la fin d’une époque prolifique.
Né à New York en 1930 dans une famille d’origine caribéenne, Theodore Walter Rollins grandit à Harlem, véritable creuset musical du jazz qui abritait de nombreux clubs fameux comme le Minton's Playhouse ou le Cotton Club. Très tôt attiré par les cuivres et en particulier par le sax-ténor, il développe très vite un son puissant qui lui est propre.
Un souffle de Colosse
Pour les profanes, son surnom de « Saxophone Colossus » qui est inspiré de l’album éponyme publié en 1956, est considéré aujourd’hui comme l’un des chefs-d’œuvre absolus du jazz.
Loin d’être exhaustifs, des titres comme St. Thomas, ou Moritat (Mack the Knife) comptent parmi les classiques incontournables du jazz. Devenues de grands standards, ces compositions lui ont permis d’inscrire son nom au panthéon du « Great American Songbook » aux côtés de figures majeures comme Cole Porter ou George Gershwin.
Contrairement à nombre de ses contemporains, dont certains sont restés figés dans l’âge d’or du jazz, Sonny Rollins n'a, à l'image de Miles Davis, jamais cessé d'évoluer et de remettre son art en question. Au sommet de sa gloire, il n'a ainsi pas hésité à surprendre son monde en interrompant sa carrière pendant près de trois ans pour perfectionner son jeu.
Un pont vers l’excellence
Selon sa biographie "The life and music of Sonny Rollins", soucieux de ne déranger personne, il passera des heures à travailler seul sur le pont de Williamsburg, à New York, cherchant inlassablement un son idéal voire parfait à l'instar de la note bleue immédiatement reconnaissable par les afficionados qui dépasse la simple justesse technique.
A ce propos, l'inénarrable bassiste Marcus Miller nous déclarait dans une interview exclusive accordée à Medias24 que les musiciens qu'on arrive à identifier à la première note sont plus qu'exceptionnels et que pour sa part, il était déjà pétri de bonheur quand il arrivait à se faire reconnaitre à la deuxième ou troisième note
De la retraite artistique de Sonny Rollins naîtra "The Bridge", considéré comme l’un des albums les plus marquants de l’histoire du jazz avec notamment cette ballade qui se suffit à elle-même et se passe de commentaire.
Au fil d’une carrière de plus de soixante ans, ce maître de l'improvisation a collaboré avec les plus grandes figures du jazz, de Miles Davis à Thelonious Monk, en passant par Dizzy Gillespie et Max Roach, fréquentant aussi bien les scènes que les studios légendaires de Rudy Van Gelder pour des labels comme Bluenote ou Prestige.
Sachant que sa capacité à construire des variations mélodiques infinies à partir d’un thème simple a fait de lui une référence absolue pour les saxophonistes du monde entier, son influence a largement dépassé le cercle des jazzophiles et continue d’inspirer près d'un siècle après sa naissance de très nombreux musiciens de tous horizons.
De Bernard Pivot aux Rolling Stones : un héritage universel
Si ce musicien est avant toute chose associé au jazz, son œuvre a en réalité touché un public beaucoup plus large.
Ainsi, son interprétation du célébrissime morceau « The night have a thousand eyes » a servi de générique à la cultissime émission littéraire « Bouillon de culture » de Bernard Pivot qui a fait entrer son univers dans les foyers de millions de français férus de littérature bien au-delà du cercle des simples amateurs de jazz.
En outre, le saxophoniste a également laissé son empreinte dans l'histoire du rock and roll grâce à l'amateur éclairé de jazz qu'était Charlie Watts. Sur les conseils avisés du batteur historiques des Rolling Stones, il participe en 1981 à l'album « Tattoo You » où il signera des chorus mémorables sur les titres « Waiting on a Friend » ou « Slave » illustrant ainsi sa capacité à franchir les frontières entre jazz et musique populaire.
Sans jamais renoncer à son niveau d'exigence artistique, cette ouverture à d'autres univers musicaux a certainement contribué à en faire une des figures les plus respectées et les plus influentes de la musique contemporaine.
Malgré des problèmes respiratoires qui avaient progressivement réduit ses apparitions publiques, dont l’auteur de ces lignes eut le privilège d’être témoin à Paris, Sonny Rollins est resté artistiquement actif jusqu’en 2012, poursuivant son œuvre avec une énergie admirable jusqu’à l’âge canonique de 81 ans.
Si sa disparition laisse orphelins les amateurs de jazz, cette figure du XXe et XXIe siècles lègue pour l'éternité une œuvre monumentale qui continuera d'inspirer musiciens et mélomanes bien au-delà de son époque.
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