EXCLUSIF. Dans une interview à Médias 24, Nabil Ayouch revient sur la polémique qu’il se défend d’avoir provoquée ou alimentée. “Peiné“, il réagit aux attaques dont a fait l’objet son film.

Médias 24: Vous voilà devenu à votre corps défendant, une victime avec l’interdiction de diffusion au Maroc de votre long-métrage «Much love, Zine li fik».

Nabil Ayouch: Absolument, mais je vous avoue que je m’en serais bien passé.

-En même temps, vous avez échappé au peloton d’exécution, c’est déjà pas mal…

-Je n’en suis pas si sûr car il y a encore beaucoup de gens qui demandent ma tête sur internet, il y a même une page Facebook qui réclame ma mise à mort.

En tout état de cause, sachez que je suis très triste par ce qui s’est passé et très choqué.

-Est-ce à dire que vous ne vous attendiez pas du tout à cette interdiction?

-Comment aurais je pu m’attendre à ça? Vous savez qu’il y a quand même des lois au Maroc.

Pour interdire un film ou plutôt pour refuser de lui octroyer un visa d’exploitation, encore faut-il que ses producteurs en fassent la demande alors que je n’ai fait aucune demande en ce sens.

-Le Centre Cinématographique Marocain vous a-t-il notifié la décision du ministère de la communication?

Absolument pas, à ce jour je n’ai reçu aucun papier officiel. Dans la mesure où je n’ai pas fait de demande, comment aurait-il pu me répondre?

-Avez-vous eu des contacts récents avec des équipes du CCM.

-A Cannes, j’ai effectivement eu des contacts avec eux mais à aucun moment, il n’a été question de visa de censure.

Je comptais demander le visa d’exploitation 3 à 4 semaines avant la sortie effective du film en salles. Comme la date de sortie n’était pas encore arrêtée définitivement, ce n’était pas du tout d’actualité.

Hier soir [lundi 25 mai, ndlr], quand j’ai appris que le ministère de la communication avait décidé d’interdire mon film, j’ai été extrêmement surpris car cette décision est non seulement illégale mais anticonstitutionnelle.

-Y a-t-il des recours possibles ou des voies d’appel pour annuler cette interdiction?

-Certainement, car que je sache, nous sommes encore dans un Etat de droit.

Ce qui a été décidé hier ne va pas dans ce sens et il existe des recours probables devant la justice et d’autres instances constitutionnelles comme le Conseil National des Droits de l’Homme (CNDH).

Je ne peux pas vous dire tout de suite comment je vais procéder mais il est évident que face à une décision unilatérale infondée, je ne peux pas rester muet et me laisser faire.

-Ne pensez vous pas que la publication sur le net d’extraits de votre film ont desservi votre cause?

-Je m’inscris en faux contre ces allégations car ce n’est pas moi qui ai balancé ces extraits sur la toile.

Le festival de Cannes a demandé à l’attachée de presse française du film de lui donner quatre extraits, ce qui a été validé et fait.

Je pensais que c’était pour les chaînes de télévision qui voulaient faire des reportages sur les films programmés à Cannes. Ce que je ne savais pas, c’est que ces extraits ont été mis sur le site internet du festival et des petits malins en ont profité pour les récupérer et les balancer sur le net.

Ce n’était pas du tout une volonté délibérée de ma part de créer un buzz ou quoi que ce soit d’ailleurs.

-Contrairement à ce qui se dit, la publication de ces extraits vous a donc échappé et ne faisait pas partie d’une opération de communication pour vendre votre film?

-Totalement, et au-delà de cette réalité, qu’est-ce qu’il y a de si grave dans ces extraits, il y a 3 nanas et un mec qui parlent dans un taxi auquel il faut rajouter une scène de danse.

On est bien loin d’un film pornographique, il faut se calmer car on est très loin de certains films qui ont été projetés à Cannes et pourtant personne n’a crié au scandale.

Toutes ces fausses allégations de créer le buzz à des fins commerciales ont été montées en épingle pour mieux m’accuser.

-Lundi devant le parlement, une manifestation ne vous a pas ménagé. Vous avez fait l’objet d’insultes à caractère antisémite et même d’appels au meurtre.

-J’ai vu tout ça, c’est simplement surréaliste et hallucinant. Je pense que le rôle de l’Etat devrait être de calmer les choses au lieu de mettre de mettre de l’huile sur le feu.

-Considérez-vous cette interdiction était inévitable du fait que le ministère de la communication est dirigé par un membre du PJD?

-Je ne me positionne pas par rapport à des partis politiques qu’ils soient du PJD ou d’ailleurs. Je suis un cinéaste qui fait des films dans un pays où il y a des règles et dont je respecte les lois.

Pour tourner un film, je demande une autorisation préalable de tournage. On me la donne et quand le film est fini, on me donne un visa de censure ou pas.

Ce dernier peut prendre la forme d’une interdiction aux moins de 12 ans ou même de 16 ans car il y a plusieurs manières d’encadrer la sortie d’un film.

Ce que je constate, c’est que la loi a été enfreinte par le ministère de la communication. Ce n’est pas à lui d’octroyer un visa d’exploitation. C’est la commission de contrôle du CCM qui est en charge de la délivrance de l’autorisation ou de l’interdiction d’un film.

-Concrètement, qu’allez vous faire pour contester cette décision que vous qualifiez d’illégale ?

-Je vais commencer par faire appel à des conseillers juridiques pour connaître les recours possibles.

-Hormis l’interdiction, vous attendiez vous à une telle virulence de réactions négatives ou révoltées?

-Il y a eu un torrent de boue et d’insultes. C’est surréaliste, honteux scandaleux et surtout très grave que l’Etat laisse faire car cela dépasse l’entendement.

Evidemment que je ne m’y attendais pas et c’est totalement anormal qu’il y ait des réactions pareilles face à un sujet de film qui n’engage pas l’avenir du pays et ne porte pas sur un enjeu politique majeur.

A mon sens, cela révèle une immense frustration et un manque d’habitude de débat public démocratique.

Si on traite de cette manière, un réalisateur qui fait juste des films, je n’ose pas imaginer comment on traite les vrais criminels.

-On vous accuse de vous enrichir avec le malheur des autres.

-Si j’étais devenu riche en faisant des films, cela se saurait depuis longtemps.

A partir du moment où on veut vous casser, on dit tout et n’importe quoi et tous les coups deviennent permis. Je refuse de me mettre au niveau de ce genre de détracteurs.

-Rentrez vous dans vos frais ou gagner vous de l’argent quand vous faites un film?

Jamais au grand jamais car je n’arrive même pas à amortir les frais de production des mes films. Je suis obligé de me tourner vers le circuit international pour limiter les dégâts. C’est la seule manière de rentabiliser un film tourné au Maroc.

Chez nous, nous n’avons pas de marché et il existe trop peu de salles pour rentrer dans ses frais. A cela, il faut ajouter le marché piraté qui pénalise tous les producteurs de films au Maroc.

-L’interdiction laisse entendre que les autorités ne connaissaient pas le sujet du film ?

-Ce n’est pas le cas car avant d’obtenir l’autorisation de tournage du film, nous sommes tenus de déposer le synopsis et scénario. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’étais optimiste car le CCM savait à quoi s’attendre.

Le ministère de la Communication n’a rien à voir dans ce processus et il a fait preuve d’ingérence alors qu’il n’est pas partie prenante.

-Cette décision va-t-elle avoir des conséquences sur la suite de votre carrière au Maroc ?

-Il y a beaucoup de gens intelligents et ouverts au Maroc et je refuse de tout voir en noir même si mes détracteurs se déchaînent sur internet.

Dans l’ensemble, nous disposons d’une presse ouverte et d’une société civile favorables à ce film.

S’il y a beaucoup de choses fausses colportées, il y a aussi des gens qui veulent que leur pays avance. Ces derniers sont capables de s’autocritiquer et de se regarder sans concessions dans un miroir.

Je ne vais donc pas abandonner à cause de certains qui se bornent à proférer des insultes gratuites.

-Avez-vous essayé de vous mettre à la place de vos détracteurs?

-Je peux tout comprendre à partir du moment où on s’exprime dans un cadre démocratique et dans le respect de certaines règles élémentaires de bienséance.

Me mettre à la place de gens qui m’insultent et appellent à ma mort, c’est au dessus de mes forces.

-Cela ne vous empêchera pas de donner une carrière internationale à votre film?

Bien sûr que non, mais je ne fais pas des films pour qu’ils soient vus uniquement à l’international mais avant tout pour qu’ils soient visionnés au Maroc.

C’est une réalité de mon pays dont je parle et j’ai envie qu’elle soit vue avant tout au Maroc.

Pour produire ce film, en fonds propres sans aucune aide de l’Etat marocain, nous avons mouillé notre chemise, on y a mis tout notre cœur et notre âme, et c’est pour cela que je suis si déçu de cette interdiction.

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EXCLUSIF. Dans une interview à Médias 24, Nabil Ayouch revient sur la polémique qu’il se défend d’avoir provoquée ou alimentée. “Peiné“, il réagit aux attaques dont a fait l’objet son film.

Médias 24: Vous voilà devenu à votre corps défendant, une victime avec l’interdiction de diffusion au Maroc de votre long-métrage «Much love, Zine li fik».

Nabil Ayouch: Absolument, mais je vous avoue que je m’en serais bien passé.

-En même temps, vous avez échappé au peloton d’exécution, c’est déjà pas mal…

-Je n’en suis pas si sûr car il y a encore beaucoup de gens qui demandent ma tête sur internet, il y a même une page Facebook qui réclame ma mise à mort.

En tout état de cause, sachez que je suis très triste par ce qui s’est passé et très choqué.

-Est-ce à dire que vous ne vous attendiez pas du tout à cette interdiction?

-Comment aurais je pu m’attendre à ça? Vous savez qu’il y a quand même des lois au Maroc.

Pour interdire un film ou plutôt pour refuser de lui octroyer un visa d’exploitation, encore faut-il que ses producteurs en fassent la demande alors que je n’ai fait aucune demande en ce sens.

-Le Centre Cinématographique Marocain vous a-t-il notifié la décision du ministère de la communication?

Absolument pas, à ce jour je n’ai reçu aucun papier officiel. Dans la mesure où je n’ai pas fait de demande, comment aurait-il pu me répondre?

-Avez-vous eu des contacts récents avec des équipes du CCM.

-A Cannes, j’ai effectivement eu des contacts avec eux mais à aucun moment, il n’a été question de visa de censure.

Je comptais demander le visa d’exploitation 3 à 4 semaines avant la sortie effective du film en salles. Comme la date de sortie n’était pas encore arrêtée définitivement, ce n’était pas du tout d’actualité.

Hier soir [lundi 25 mai, ndlr], quand j’ai appris que le ministère de la communication avait décidé d’interdire mon film, j’ai été extrêmement surpris car cette décision est non seulement illégale mais anticonstitutionnelle.

-Y a-t-il des recours possibles ou des voies d’appel pour annuler cette interdiction?

-Certainement, car que je sache, nous sommes encore dans un Etat de droit.

Ce qui a été décidé hier ne va pas dans ce sens et il existe des recours probables devant la justice et d’autres instances constitutionnelles comme le Conseil National des Droits de l’Homme (CNDH).

Je ne peux pas vous dire tout de suite comment je vais procéder mais il est évident que face à une décision unilatérale infondée, je ne peux pas rester muet et me laisser faire.

-Ne pensez vous pas que la publication sur le net d’extraits de votre film ont desservi votre cause?

-Je m’inscris en faux contre ces allégations car ce n’est pas moi qui ai balancé ces extraits sur la toile.

Le festival de Cannes a demandé à l’attachée de presse française du film de lui donner quatre extraits, ce qui a été validé et fait.

Je pensais que c’était pour les chaînes de télévision qui voulaient faire des reportages sur les films programmés à Cannes. Ce que je ne savais pas, c’est que ces extraits ont été mis sur le site internet du festival et des petits malins en ont profité pour les récupérer et les balancer sur le net.

Ce n’était pas du tout une volonté délibérée de ma part de créer un buzz ou quoi que ce soit d’ailleurs.

-Contrairement à ce qui se dit, la publication de ces extraits vous a donc échappé et ne faisait pas partie d’une opération de communication pour vendre votre film?

-Totalement, et au-delà de cette réalité, qu’est-ce qu’il y a de si grave dans ces extraits, il y a 3 nanas et un mec qui parlent dans un taxi auquel il faut rajouter une scène de danse.

On est bien loin d’un film pornographique, il faut se calmer car on est très loin de certains films qui ont été projetés à Cannes et pourtant personne n’a crié au scandale.

Toutes ces fausses allégations de créer le buzz à des fins commerciales ont été montées en épingle pour mieux m’accuser.

-Lundi devant le parlement, une manifestation ne vous a pas ménagé. Vous avez fait l’objet d’insultes à caractère antisémite et même d’appels au meurtre.

-J’ai vu tout ça, c’est simplement surréaliste et hallucinant. Je pense que le rôle de l’Etat devrait être de calmer les choses au lieu de mettre de mettre de l’huile sur le feu.

-Considérez-vous cette interdiction était inévitable du fait que le ministère de la communication est dirigé par un membre du PJD?

-Je ne me positionne pas par rapport à des partis politiques qu’ils soient du PJD ou d’ailleurs. Je suis un cinéaste qui fait des films dans un pays où il y a des règles et dont je respecte les lois.

Pour tourner un film, je demande une autorisation préalable de tournage. On me la donne et quand le film est fini, on me donne un visa de censure ou pas.

Ce dernier peut prendre la forme d’une interdiction aux moins de 12 ans ou même de 16 ans car il y a plusieurs manières d’encadrer la sortie d’un film.

Ce que je constate, c’est que la loi a été enfreinte par le ministère de la communication. Ce n’est pas à lui d’octroyer un visa d’exploitation. C’est la commission de contrôle du CCM qui est en charge de la délivrance de l’autorisation ou de l’interdiction d’un film.

-Concrètement, qu’allez vous faire pour contester cette décision que vous qualifiez d’illégale ?

-Je vais commencer par faire appel à des conseillers juridiques pour connaître les recours possibles.

-Hormis l’interdiction, vous attendiez vous à une telle virulence de réactions négatives ou révoltées?

-Il y a eu un torrent de boue et d’insultes. C’est surréaliste, honteux scandaleux et surtout très grave que l’Etat laisse faire car cela dépasse l’entendement.

Evidemment que je ne m’y attendais pas et c’est totalement anormal qu’il y ait des réactions pareilles face à un sujet de film qui n’engage pas l’avenir du pays et ne porte pas sur un enjeu politique majeur.

A mon sens, cela révèle une immense frustration et un manque d’habitude de débat public démocratique.

Si on traite de cette manière, un réalisateur qui fait juste des films, je n’ose pas imaginer comment on traite les vrais criminels.

-On vous accuse de vous enrichir avec le malheur des autres.

-Si j’étais devenu riche en faisant des films, cela se saurait depuis longtemps.

A partir du moment où on veut vous casser, on dit tout et n’importe quoi et tous les coups deviennent permis. Je refuse de me mettre au niveau de ce genre de détracteurs.

-Rentrez vous dans vos frais ou gagner vous de l’argent quand vous faites un film?

Jamais au grand jamais car je n’arrive même pas à amortir les frais de production des mes films. Je suis obligé de me tourner vers le circuit international pour limiter les dégâts. C’est la seule manière de rentabiliser un film tourné au Maroc.

Chez nous, nous n’avons pas de marché et il existe trop peu de salles pour rentrer dans ses frais. A cela, il faut ajouter le marché piraté qui pénalise tous les producteurs de films au Maroc.

-L’interdiction laisse entendre que les autorités ne connaissaient pas le sujet du film ?

-Ce n’est pas le cas car avant d’obtenir l’autorisation de tournage du film, nous sommes tenus de déposer le synopsis et scénario. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’étais optimiste car le CCM savait à quoi s’attendre.

Le ministère de la Communication n’a rien à voir dans ce processus et il a fait preuve d’ingérence alors qu’il n’est pas partie prenante.

-Cette décision va-t-elle avoir des conséquences sur la suite de votre carrière au Maroc ?

-Il y a beaucoup de gens intelligents et ouverts au Maroc et je refuse de tout voir en noir même si mes détracteurs se déchaînent sur internet.

Dans l’ensemble, nous disposons d’une presse ouverte et d’une société civile favorables à ce film.

S’il y a beaucoup de choses fausses colportées, il y a aussi des gens qui veulent que leur pays avance. Ces derniers sont capables de s’autocritiquer et de se regarder sans concessions dans un miroir.

Je ne vais donc pas abandonner à cause de certains qui se bornent à proférer des insultes gratuites.

-Avez-vous essayé de vous mettre à la place de vos détracteurs?

-Je peux tout comprendre à partir du moment où on s’exprime dans un cadre démocratique et dans le respect de certaines règles élémentaires de bienséance.

Me mettre à la place de gens qui m’insultent et appellent à ma mort, c’est au dessus de mes forces.

-Cela ne vous empêchera pas de donner une carrière internationale à votre film?

Bien sûr que non, mais je ne fais pas des films pour qu’ils soient vus uniquement à l’international mais avant tout pour qu’ils soient visionnés au Maroc.

C’est une réalité de mon pays dont je parle et j’ai envie qu’elle soit vue avant tout au Maroc.

Pour produire ce film, en fonds propres sans aucune aide de l’Etat marocain, nous avons mouillé notre chemise, on y a mis tout notre cœur et notre âme, et c’est pour cela que je suis si déçu de cette interdiction.

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