Pour son troisième concert marocain, Marcus Miller a illuminé la quinzième édition du festival Mawazine. Médias 24 a rencontré le pape de la quatre cordes, qui réussit toujours et encore à communier avec les mélomanes avisés et les profanes en quête d’un ailleurs musical.

Un pur moment de bonheur et de lévitation musicale, comme on en vit peu dans nos contrées. Samedi 21 mai au soir, un des rares musiciens vivants inscrits au panthéon du jazz a donné un concert exceptionnel, qui a ravi les sens de son public composé en majorité de profanes. Tour à tour funky, groovy, jazzy, il s’est même prêté pour le final à une fusion envoûtante, avec le mâallem Hamid El Kasri et sa troupe de cinq gnaouas.

Comme tous les mélomanes du monde, les connaisseurs présents sur la scène du Bouregreg se sont fait un devoir de l’appeler Marcus, tout comme ils l’auraient fait avec Miles (Davis) ou Jimi (Hendrix).

"Une raccourci pas si innocent, quand on sait que la perte du patronyme est le signe d’être arrivé au niveau ultime de la perfection. Miller est en effet à la basse ce que Davis était à la trompette et Hendrix à la guitare : une signature musicale unique, aussi reconnaissable qu’imitée en vain", dixit mon très illustre confrère Bruno Pfeiffer, chroniqueur musical au journal Libération que je salue bien bas pour ce résumé on ne peut plus exhaustif et pointu.

Pour ceux qui ne connaissent pas ce fabuleux OVNI, Marcus a composé 6 albums encensés par la critique musicale et comme sideman, ce véritable Who’s Who de la musique du 20e siècle a collaboré avec A.Franklin, D.Gillespie, S.Dogg, F.Sinatra, E.Clapton, H.Hancock, Miles Davis et bien d’autres.

Avant de monter sur scène, Marcus s’est prêté de bonne grâce, tout de noir vêtu, y compris baskets et chapeau pork pie aux questions de notre rédaction, qui lui avait déjà consacré un portrait musical. Généreux, il donnera, lundi 23 mai, une master-class à de jeunes musiciens au Boultek de Casablanca, avant de jammer avec quelques-uns d'entre eux.. 

- M24 : Votre dernier album toujours jazzy et groovy semble beaucoup plus personnel que les précédents …

- MM : C’est vrai, j’ai pensé qu’il était temps de revenir à mes racines et à ma génétique. Récemment, j’ai fait un test ADN, qui a révélé que mes arrières grands-parents venaient du Cameroun et du Nigéria. Ceci a été le point de départ pour célébrer mon ascendance à travers un album qui parle d’esclavage en musique. Cela n’est pas pour me déplaire, car il y a de très bons bassistes en Afrique.

Les sonorités de cet album font appel au blues chanté par mes ancêtres, qui travaillaient dans les champs de coton, au répertoire du jazz, au Rythm and Blues (RnB), au rock, mais aussi au hip-hop.

J’y ai mis toutes les notes qui peuvent provoquer des émotions, car un message groovy ou jazzy doit avoir du sens pour transcender les cultures et les langues.

-Avec les années, comment évolue votre musique ?

-J’essaye de faire en sorte de me renouveler, mais mon objectif assumé est de délivrer un son qui ne soit pas passif, pour forcer l’auditeur à décider s’il l’aime ou pas. Comme pour mes précédents albums, Afrodeezia doit s’imposer au public, pour qu’il le sente davantage qu’il ne l’écoute.

Mon inspiration vient de partout, mais les labels «Blue note» (jazz), «Stax» et «Motown» (soul), «Chess Records» (blues) sont très présents dans mes compositions musicales.

Elle vient aussi de mon quotidien, comme le délicieux petit-déjeuner marocain que j’ai avalé ce matin et également de votre magnifique tee-shirt, à l’effigie de Hendrix.

(Marcus Miller en compangie de notre chroniqueur culturel, Samir Elouardighi)

-Je vous l’échange volontiers contre votre couvre-chef.

-No way, avec tout le respect que je dois à Jimi, mon pork pie ne bouge pas de ma tête, mais à notre prochaine rencontre, si vous venez à New York, je vous promets de vous en offrir un de ma collection.

-Pourquoi  avoir retenu le titre «Afrodeezia» ?

-L’Afrique a toujours été une source d’inspiration pour les musiciens de jazz et plus particulièrement pour les Afro-américains, car même inconsciemment, le rythme de ce continent coule dans leur sang.

Ce n’est que lors de mes visites récentes au Sénégal et au Maroc que j’ai pris conscience de son apport musical, en découvrant notamment l’ancêtre de la basse (guembri) chez mes cousins gnaoua d’Essaouira.

Les descendants d’esclaves ont tout perdu : culture, noms, maisons langues. Comme la musique est tout ce qui leur reste, Afrodeezia se veut une célébration de l’Afrique, qui est le berceau des civilisations

-Quel jugement portez-vous sur cette phrase du guitariste-compositeur Frank Zappa, qui disait que le jazz n’était pas mort, mais qu’il commençait à sentir drôlement mauvais ?

-(Rires), Zappa, qui était un génie comme on en fait plus, n’avait pas complètement tort, mais je suis beaucoup moins inquiet pour l’avenir du jazz qu’il y a vingt ans.

Cela va mieux que dans le passé, où les musiciens se cantonnaient à essayer de jouer comme leurs aînés,le faisaient, il y a 50 ans. Cela n’enlevait rien à leur mérite, mais pour survivre, ce répertoire doit se régénérer constamment.

-Pensez-vous que Roy Hargrove ou Christian Scott, qui se sont récemment produits au Maroc (Tanjazz et Essaouira) puissent un jour égaler Miles Davis, dont vous avez été très proche ?

-Je n’ai aucun problème à affirmer que ces jeunes trompettistes sont géniaux, d’autant plus que j’ai eu l’occasion de partager la scène avec eux plusieurs fois.

Ceci dit, même si je les adore et apprécie leur travail, il est impossible de remplacer quelqu’un comme Miles, car des Michael Jordan ou Jaco Pastorius, il n’y en a qu’un seul par siècle.

Plus important encore, Miles est venu à une époque prolifique aux Etats-Unis mais ne s’est pas contenté de composer des chefs-d’œuvre uniquement au début de sa carrière. Il s’est renouvelé jusqu’à la fin, en changeant le cours de la musique au moins cinq fois en cinquante ans de carrière.

Les musiciens comme lui qu’on arrive à identifier à la première note jouée sont exceptionnels et pour ma part, je suis très content quand j’arrive à me faire reconnaitre à la deuxième ou troisième note

-Vous voulez dire que même des musiciens reconnus comme vous n’ont pas cette capacité ?

-Comment dépasser quelqu’un qui a révolutionné la musique et a inspiré le répertoire rock et celui de la musique classique? On peut changer les mélodies mais les musiciens et compositeurs qui inventent un nouveau beat (rythme) et l’impose à l’histoire, c’est quasi-impossible.

Miles avait pour comme hygiène de vie deux formules magiques :

-          “Don't play what's there; play what's not there (ne joue pas ce qui est là-bas, joue ce qui n’est pas là-bas).

-          Pourquoi jouer tant de notes alors qu’il suffit de jouer les plus belles ?

Comment voulez-vous rivaliser avec cette philosophie musicale ?

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Pour son troisième concert marocain, Marcus Miller a illuminé la quinzième édition du festival Mawazine. Médias 24 a rencontré le pape de la quatre cordes, qui réussit toujours et encore à communier avec les mélomanes avisés et les profanes en quête d’un ailleurs musical. 

Un pur moment de bonheur et de lévitation musicale, comme on en vit peu dans nos contrées. Samedi 21 mai au soir, un des rares musiciens vivants inscrits au panthéon du jazz a donné un concert exceptionnel, qui a ravi les sens de son public composé en majorité de profanes. Tour à tour funky, groovy, jazzy, il s’est même prêté pour le final à une fusion envoûtante, avec le mâallem Hamid El Kasri et sa troupe de cinq gnaouas.

Comme tous les mélomanes du monde, les connaisseurs présents sur la scène du Bouregreg se sont fait un devoir de l’appeler Marcus, tout comme ils l’auraient fait avec Miles (Davis) ou Jimi (Hendrix).

"Une raccourci pas si innocent, quand on sait que la perte du patronyme est le signe d’être arrivé au niveau ultime de la perfection. Miller est en effet à la basse ce que Davis était à la trompette et Hendrix à la guitare : une signature musicale unique, aussi reconnaissable qu’imitée en vain", dixit mon très illustre confrère Bruno Pfeiffer, chroniqueur musical au journal Libération que je salue bien bas pour ce résumé on ne peut plus exhaustif et pointu.

Pour ceux qui ne connaissent pas ce fabuleux OVNI, Marcus a composé 6 albums encensés par la critique musicale et comme sideman, ce véritable Who’s Who de la musique du 20e siècle a collaboré avec A.Franklin, D.Gillespie, S.Dogg, F.Sinatra, E.Clapton, H.Hancock, Miles Davis et bien d’autres.

Avant de monter sur scène, Marcus s’est prêté de bonne grâce, tout de noir vêtu, y compris baskets et chapeau pork pie aux questions de notre rédaction, qui lui avait déjà consacré un portrait musical. Généreux, il donnera, lundi 23 mai, une master-class à de jeunes musiciens au Boultek de Casablanca, avant de jammer avec quelques-uns d'entre eux.. 

- M24 : Votre dernier album toujours jazzy et groovy semble beaucoup plus personnel que les précédents …

- MM : C’est vrai, j’ai pensé qu’il était temps de revenir à mes racines et à ma génétique. Récemment, j’ai fait un test ADN, qui a révélé que mes arrières grands-parents venaient du Cameroun et du Nigéria. Ceci a été le point de départ pour célébrer mon ascendance à travers un album qui parle d’esclavage en musique. Cela n’est pas pour me déplaire, car il y a de très bons bassistes en Afrique.

Les sonorités de cet album font appel au blues chanté par mes ancêtres, qui travaillaient dans les champs de coton, au répertoire du jazz, au Rythm and Blues (RnB), au rock, mais aussi au hip-hop.

J’y ai mis toutes les notes qui peuvent provoquer des émotions, car un message groovy ou jazzy doit avoir du sens pour transcender les cultures et les langues.

-Avec les années, comment évolue votre musique ?

-J’essaye de faire en sorte de me renouveler, mais mon objectif assumé est de délivrer un son qui ne soit pas passif, pour forcer l’auditeur à décider s’il l’aime ou pas. Comme pour mes précédents albums, Afrodeezia doit s’imposer au public, pour qu’il le sente davantage qu’il ne l’écoute.

Mon inspiration vient de partout, mais les labels «Blue note» (jazz), «Stax» et «Motown» (soul), «Chess Records» (blues) sont très présents dans mes compositions musicales.

Elle vient aussi de mon quotidien, comme le délicieux petit-déjeuner marocain que j’ai avalé ce matin et également de votre magnifique tee-shirt, à l’effigie de Hendrix.

(Marcus Miller en compangie de notre chroniqueur culturel, Samir Elouardighi)

-Je vous l’échange volontiers contre votre couvre-chef.

-No way, avec tout le respect que je dois à Jimi, mon pork pie ne bouge pas de ma tête, mais à notre prochaine rencontre, si vous venez à New York, je vous promets de vous en offrir un de ma collection.

-Pourquoi  avoir retenu le titre «Afrodeezia» ?

-L’Afrique a toujours été une source d’inspiration pour les musiciens de jazz et plus particulièrement pour les Afro-américains, car même inconsciemment, le rythme de ce continent coule dans leur sang.

Ce n’est que lors de mes visites récentes au Sénégal et au Maroc que j’ai pris conscience de son apport musical, en découvrant notamment l’ancêtre de la basse (guembri) chez mes cousins gnaoua d’Essaouira.

Les descendants d’esclaves ont tout perdu : culture, noms, maisons langues. Comme la musique est tout ce qui leur reste, Afrodeezia se veut une célébration de l’Afrique, qui est le berceau des civilisations

-Quel jugement portez-vous sur cette phrase du guitariste-compositeur Frank Zappa, qui disait que le jazz n’était pas mort, mais qu’il commençait à sentir drôlement mauvais ?

-(Rires), Zappa, qui était un génie comme on en fait plus, n’avait pas complètement tort, mais je suis beaucoup moins inquiet pour l’avenir du jazz qu’il y a vingt ans.

Cela va mieux que dans le passé, où les musiciens se cantonnaient à essayer de jouer comme leurs aînés,le faisaient, il y a 50 ans. Cela n’enlevait rien à leur mérite, mais pour survivre, ce répertoire doit se régénérer constamment.

-Pensez-vous que Roy Hargrove ou Christian Scott, qui se sont récemment produits au Maroc (Tanjazz et Essaouira) puissent un jour égaler Miles Davis, dont vous avez été très proche ?

-Je n’ai aucun problème à affirmer que ces jeunes trompettistes sont géniaux, d’autant plus que j’ai eu l’occasion de partager la scène avec eux plusieurs fois.

Ceci dit, même si je les adore et apprécie leur travail, il est impossible de remplacer quelqu’un comme Miles, car des Michael Jordan ou Jaco Pastorius, il n’y en a qu’un seul par siècle.

Plus important encore, Miles est venu à une époque prolifique aux Etats-Unis mais ne s’est pas contenté de composer des chefs-d’œuvre uniquement au début de sa carrière. Il s’est renouvelé jusqu’à la fin, en changeant le cours de la musique au moins cinq fois en cinquante ans de carrière.

Les musiciens comme lui qu’on arrive à identifier à la première note jouée sont exceptionnels et pour ma part, je suis très content quand j’arrive à me faire reconnaitre à la deuxième ou troisième note

-Vous voulez dire que même des musiciens reconnus comme vous n’ont pas cette capacité ?

-Comment dépasser quelqu’un qui a révolutionné la musique et a inspiré le répertoire rock et celui de la musique classique? On peut changer les mélodies mais les musiciens et compositeurs qui inventent un nouveau beat (rythme) et l’impose à l’histoire, c’est quasi-impossible.

Miles avait pour comme hygiène de vie deux formules magiques :

-          “Don't play what's there; play what's not there (ne joue pas ce qui est là-bas, joue ce qui n’est pas là-bas).

-          Pourquoi jouer tant de notes alors qu’il suffit de jouer les plus belles ?

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