Le juge: "Pourquoi il n'y pas de drapeaux marocains? "Me Mohamed Aghnaj: "Et pourquoi le drapeau marocain serait-il brandi lors d'un concert en Libye?"

A la Chambre criminelle près la Cour d'appel de Casablanca, le procès des 54 membres du Hirak suit son cours. Poussivement, s'entend. On en est toujours à l'interrogatoire. En ce matin du 9 mars, Bader Eddine Boulahjal était le 41e accusé à passer devant Ali Torchi, juge en charge du dossier. 

Au démarrage de l'audience, seulement 8 avocats sont présents. Les bancs du public sont quasi vides. Quelques proches ici et là, des journalistes et beaucoup de policiers. La salle 7 n'est jamais parue aussi grande. L'ambiance est morne. Comme le procureur général, on baille. On s'ennuie.

Surtout que, niveau interrogatoire, ça n'a pas volé très haut. La majeure partie des questions a porté sur les photos de Boulahjal, accusé de comploter contre la sûreté intérieure de l'Etat. Boulahjal est musicien. C'est le monsieur "Bendir" de Agraf Band, un groupe populaire à Al Hoceima. Et au-delà, semble-t-il. Une photo prise en Espagne le montre, de dos, portant un drapeau présenté communément comme celui de "la république du Rif". 

"Pourquoi précisément en Espagne?", questionne le juge. "Pff! Pourquoi précisément en Espagne? Un fan que je ne connais pas m'a remis le drapeau. J'ai pris une photo avec. Normal", répond l'accusé. "J'ai des photos avec d'autres fans, où j'ai brandi l'emblême national".

Le juge diffuse une deuxième photo. On y voit une foule et des drapeaux de Tamazgha. On distingue par ailleurs un drapeau libyen (dans sa version post-Kadhai: rouge, noir et vert, frappé d'un croissant et d'une étoile en blanc).

"Cette photo a été prise en Libye, lors du concert de Khalid Izik, un artiste rifain. Elle m'a plu, je l'ai partagée", explique Boulahjal. Le juge lui pose cette question, curieuse: "Pourquoi il n'y pas de drapeaux marocains?" Me Mohamed Aghnaj, de la défense, n'attend pas la réponse de l'accusé et adresse au juge une contre-question: "Et pourquoi le drapeau marocain serait-il brandi lors d'un concert en Libye?"

Autre photo. Elle a été prise à l'occasion d'une manifestation à Al Hoceima. L'accusé y apparaît en gilet orange. Le choix de la photo n'est pas anodin. Lors de l'enquête, un témoin a présenté Boulahjal comme "un cadre du Hirak" et "le bras droit de Nasser Zefzafi". Boulahjal faisait-il partie des coordonnateurs des manifs?

L'intéressé se défend: "Je suis sorti protester comme le reste des habitants. Pour des opportunités d'emploi et des hôpitaux. Pour le centre d'oncologie, surtout". Il y a cinq ans, dit-il, son père est décédé d'un cancer des poumons. Sa sœur jumelle souffre d'un cancer du sang. Une autre sœur a été contrainte de déménager à Agadir, son fils de onze ans ayant lui aussi contracté le mal.

Quant au témoin, il demande à la cour de le convoquer. "Je suis prêt pour une confrontation. C'est la clé de mon innocence car je suis ici à cause de son témoignage", fait savoir Boulahjal.

Des photos à charge et à décharge

Une photo, encore…

Elle a été postée sur la page Facebook de l'accusé. Elle date du 14 décembre 2015. Elle a été prise à Agadir, lors d'un concert dans une maison de jeunesse. On retrouve Boulahjal et son "Bendir". Les trois autres membres du groupe et leurs guitares. En arrière-fond, entre autres, les images de Mohand Abdelkrim El Khattabi, Moha Ouhammou Zayani et Assou Oubaslam, trois figures de la résistence marocaine.  

Silencieux jusque là, Hakim El Ouardi intervient pour la première fois: "Cette photo n'a aucun lien avec les griefs retenus contre l'accusé". Le procureur général demande donc que le cliché soit "écarté". Le procureur ne voudrait surtout pas que l'on "pense que l'on fait le procès des emblèmes de la résistance, dont nous sommes tous fiers".  

Me Aghnaj objecte. Il estime que le parquet est intervenu car l'image "contient tous les symboles de la résistance issus de toutes les régions du Royaume", une preuve qui selon lui décharge son client. Il demande au juge de retenir la photo en faveur de Boulahjal.

"La Cour présente des preuves à charge et à décharge, conformément à l'article 287 du code de procédure pénale. Le problème, c'est que les photos à décharge sont toujours accompagnées de moqueries, ou d'incompréhension", explique M. Ouardi. Or, il se trouve que cette même cour "ne projette que les photos de la BNPJ, qui sont toutes à charge", réplique Me Aghnaj.

"La Cour présente toutes les preuves contenues dans le dossier", s'interpose enfin le président, histoire de clore le débat. C'était compter sans… Hamid El Mahdaoui: "Vous faites le procès de l'art et de l'histoire!", lance le journaliste de l'intérieur du box des accusés. Le trublion est expulsé net. Scène classique, il est suivi par le reste des accusés. "La photo démonte les accusations de séparatisme", glisse Nasser Zefzafi.

Une chose est sûre: La photo a provoqué le seul débat de cette matinée… qui n'entrera probablement pas dans les annales de la Justice marocaine.

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A la Chambre criminelle près la Cour d'appel de Casablanca, le procès des 54 membres du Hirak suit son cours. Poussivement, s'entend. On en est toujours à l'interrogatoire. En ce matin du 9 mars, Bader Eddine Boulahjal était le 41e accusé à passer devant Ali Torchi, juge en charge du dossier. 

Au démarrage de l'audience, seulement 8 avocats sont présents. Les bancs du public sont quasi vides. Quelques proches ici et là, des journalistes et beaucoup de policiers. La salle 7 n'est jamais parue aussi grande. L'ambiance est morne. Comme le procureur général, on baille. On s'ennuie.

Surtout que, niveau interrogatoire, ça n'a pas volé très haut. La majeure partie des questions a porté sur les photos de Boulahjal, accusé de comploter contre la sûreté intérieure de l'Etat. Boulahjal est musicien. C'est le monsieur "Bendir" de Agraf Band, un groupe populaire à Al Hoceima. Et au-delà, semble-t-il. Une photo prise en Espagne le montre, de dos, portant un drapeau présenté communément comme celui de "la république du Rif". 

"Pourquoi précisément en Espagne?", questionne le juge. "Pff! Pourquoi précisément en Espagne? Un fan que je ne connais pas m'a remis le drapeau. J'ai pris une photo avec. Normal", répond l'accusé. "J'ai des photos avec d'autres fans, où j'ai brandi l'emblême national".

Le juge diffuse une deuxième photo. On y voit une foule et des drapeaux de Tamazgha. On distingue par ailleurs un drapeau libyen (dans sa version post-Kadhai: rouge, noir et vert, frappé d'un croissant et d'une étoile en blanc).

"Cette photo a été prise en Libye, lors du concert de Khalid Izik, un artiste rifain. Elle m'a plu, je l'ai partagée", explique Boulahjal. Le juge lui pose cette question, curieuse: "Pourquoi il n'y pas de drapeaux marocains?" Me Mohamed Aghnaj, de la défense, n'attend pas la réponse de l'accusé et adresse au juge une contre-question: "Et pourquoi le drapeau marocain serait-il brandi lors d'un concert en Libye?"

Autre photo. Elle a été prise à l'occasion d'une manifestation à Al Hoceima. L'accusé y apparaît en gilet orange. Le choix de la photo n'est pas anodin. Lors de l'enquête, un témoin a présenté Boulahjal comme "un cadre du Hirak" et "le bras droit de Nasser Zefzafi". Boulahjal faisait-il partie des coordonnateurs des manifs?

L'intéressé se défend: "Je suis sorti protester comme le reste des habitants. Pour des opportunités d'emploi et des hôpitaux. Pour le centre d'oncologie, surtout". Il y a cinq ans, dit-il, son père est décédé d'un cancer des poumons. Sa sœur jumelle souffre d'un cancer du sang. Une autre sœur a été contrainte de déménager à Agadir, son fils de onze ans ayant lui aussi contracté le mal.

Quant au témoin, il demande à la cour de le convoquer. "Je suis prêt pour une confrontation. C'est la clé de mon innocence car je suis ici à cause de son témoignage", fait savoir Boulahjal.

Des photos à charge et à décharge

Une photo, encore…

Elle a été postée sur la page Facebook de l'accusé. Elle date du 14 décembre 2015. Elle a été prise à Agadir, lors d'un concert dans une maison de jeunesse. On retrouve Boulahjal et son "Bendir". Les trois autres membres du groupe et leurs guitares. En arrière-fond, entre autres, les images de Mohand Abdelkrim El Khattabi, Moha Ouhammou Zayani et Assou Oubaslam, trois figures de la résistence marocaine.  

Silencieux jusque là, Hakim El Ouardi intervient pour la première fois: "Cette photo n'a aucun lien avec les griefs retenus contre l'accusé". Le procureur général demande donc que le cliché soit "écarté". Le procureur ne voudrait surtout pas que l'on "pense que l'on fait le procès des emblèmes de la résistance, dont nous sommes tous fiers".  

Me Aghnaj objecte. Il estime que le parquet est intervenu car l'image "contient tous les symboles de la résistance issus de toutes les régions du Royaume", une preuve qui selon lui décharge son client. Il demande au juge de retenir la photo en faveur de Boulahjal.

"La Cour présente des preuves à charge et à décharge, conformément à l'article 287 du code de procédure pénale. Le problème, c'est que les photos à décharge sont toujours accompagnées de moqueries, ou d'incompréhension", explique M. Ouardi. Or, il se trouve que cette même cour "ne projette que les photos de la BNPJ, qui sont toutes à charge", réplique Me Aghnaj.

"La Cour présente toutes les preuves contenues dans le dossier", s'interpose enfin le président, histoire de clore le débat. C'était compter sans… Hamid El Mahdaoui: "Vous faites le procès de l'art et de l'histoire!", lance le journaliste de l'intérieur du box des accusés. Le trublion est expulsé net. Scène classique, il est suivi par le reste des accusés. "La photo démonte les accusations de séparatisme", glisse Nasser Zefzafi.

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