Le relèvement des quotités tarifaires sur les importations de sucre est l’une des principales mesures douanières figurant dans le PLF 2019. Quelle est la raison de cette hausse ? Quelles sont les sociétés concernées ? Y aura-t-il un impact sur les industriels marocains ? Eléments de réponse.

La mesure figure en bonne place dans le PLF 2019. Si elle est avalisée, les importations de sucre granulé seront soumises, dès 2019, à des droits d’importations plus élevés– comme cela est synthétisé dans le tableau suivant:

D’après le document du PLF 2019, cette mesure intervient «pour protéger le secteur sucrier national contre la fluctuation des cours mondiaux».

Nabyl Lakhdar, directeur général de l’administration des Douanes et Impôts indirects, nous apporte un éclairage intéressant à la question: «Le relèvement des quotités douanières répond au besoin de protéger la filière sucrière nationale. Les cours mondiaux du sucre raffiné suivent une tendance baissière, ce qui risque de créer un appel d’air si l’on ne pratique pas un relèvement des droits d’importation. Dans un contexte où la Cosumar déploie une stratégie industrielle qui vise à maintenir la valeur ajoutée au Maroc».

Le patron des douanes lie également cette mesure à la future réforme de la compensation: «la compétitivité de la Cosumar va baisser en cas de réduction ou de suppression de la compensation. Il est donc logique de protéger cette société en relevant les taux d’importation».

Logique ? Après tout, la Cosumar a toujours le monopole du sucre au Maroc, alors même qu’il ne s’agit plus d'une société marocaine. Son capital est contrôlé par le Singapourien Wilmar – adossé à des institutionnels marocains. C’est également une société exportatrice. Dans ce contexte, est-il pertinent de renforcer la protection de la Cosumar ?

Oui, selon Nabyl Lakhdar. Car cette mesure du PLF 2019 répond également à des considérations d’ordre social, à savoir protéger une filière sucrière nationale composée de plus de 80.000 agriculteurs.

Quant aux exportations, elles sont rendues possibles grâce aux importantes capacités de production et de raffinage de la Cosumar, qui s’élèvent à près de 1,6 million de tonnes par an – alors que la production nationale ne dépasse pas les 400.000 tonnes. Selon nos sources, la société importe du sucre brut en admission temporaire (0% de droits de douane), pour l’exporter après raffinage. Ces volumes ne bénéficiant d’aucune forme de subvention ou de compensation.

>Une mesure essentiellement protectionniste

Qui sera donc concerné par l’augmentation des quotités douanières sur le sucre ? Apparemment pas grand monde à en croire Hakim Marrakchi, l’un des principaux industriels du secteur.

Les professionnels qui utilisent le sucre comme intrant sont essentiellement les limonadiers, aux côtés des entreprises membres de l’AB2C (association des biscuitiers, chocolatiers et confiseurs):

-Les limonadiers s’approvisionnent exclusivement sur le marché local.

-Les industriels membres de l’AB2C bénéficient quant à eux d’un droit spécial d’importation de 2,5%. «Ce taux spécial est appliqué afin de ne pas léser les industriels marocains face à la concurrence internationale, qui achète du sucre aux cours mondiaux et revend les produits finis au Maroc» explique Hakim Marrakchi.

Le droit spécial de 2,5% est tout de même conditionné par des quotas d’importation, de l’ordre de 50.000 tonnes pour les volumes destinés au marché local. S’y ajoute un quota de 20.000 tonnes en faveur des industries exportatrices, en admission temporaire (0%).

En somme, «hormis les membres de l’AB2C, aucun industriel n’a intérêt à importer du sucre granulé de l’étranger» souligne Hakim Marrakchi. Pourtant, compte tenu de la tendance baissière du marché mondial du sucre, il serait plus compétitif de s’approvisionner en important au cours mondial – autour de 370 dollars/tonne, que d’acheter du sucre directement auprès de la Cosumar – au prix de 4,20 DH/kg selon des industriels…

Les raisons sont multiples. Le marché mondial du sucre traverse un cycle complet en 18 mois environ. «Avec les mécanismes d’achat à terme, un importateur peut tout à fait sécuriser son approvisionnement à des niveaux de prix intéressants, inférieurs à ceux pratiqués au Maroc. Mais le facteur prix n’est pas le seul à prendre en compte», estime Hakim Marrakchi.

>Le poids des coûts logistiques

Selon cet industriel, les coûts logistiques représentent actuellement le principal frein à l’importation de grosses quantités de sucre. Le transport et surtout le stockage, compte tenu de la modestie des volumes brassés par les industriels nationaux.

«Le Maroc est un marché de petite taille sur l’échiquier mondial du sucre. Même lorsque des industriels se regroupent, les volumes importés en une seule transaction dépassent rarement les 12.000 tonnes, alors qu’un seul navire vraquier transporte en général une cargaison de 26.000 tonnes. En l’absence d’infrastructures de stockage, un importateur devra supporter des coûts logistiques d’environ 50 dollars/tonne. Ce qui n’est plus du tout compétitif» observe Marrakchi.

En résumé, la conjoncture de la protection douanière et des coûts logistiques à l’importation fait en sorte que la Cosumar exporte du sucre à l’étranger au cours mondial, mais revend le même sucre aux industriels nationaux à un prix supérieur…

«C’est l’un des effets pervers des monopoles. A mon sens, le régulateur doit s’assurer que les acteurs nationaux de la filière soient en mesure de s’approvisionner à un prix compétitif, pour que les industriels marocains soient logés à la même enseigne que leurs concurrents internationaux. Se substituer au marché par des systèmes compliqués de régulation engendre des distorsions. A un moment ou à un autre, il faut laisser s’exprimer le marché», estime Hakim Marrakchi.

Les industriels du secteur anticipent d’ores et déjà l’échéance 2020, qui verra le terme du contrat-programme de la filière sucrière. Certains tablent sur une reconduction pure et simple de ce contrat programme, tandis que d’autres "espèrent que l’Etat aura le courage de libéraliser le secteur". Parmi ces derniers, des industriels qui nourrissent même le rêve de construire leur propre raffinerie ! L’Etat choisira-t-il alors de laisser la Cosumar – société singapourienne, opérer dans un marché ouvert, d’autant plus que l’échéance 2020 pourrait voir les premiers pas de la décompensation du sucre ? L’avenir nous le dira…

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Le relèvement des quotités tarifaires sur les importations de sucre est l’une des principales mesures douanières figurant dans le PLF 2019. Quelle est la raison de cette hausse ? Quelles sont les sociétés concernées ? Y aura-t-il un impact sur les industriels marocains ? Eléments de réponse.

La mesure figure en bonne place dans le PLF 2019. Si elle est avalisée, les importations de sucre granulé seront soumises, dès 2019, à des droits d’importations plus élevés– comme cela est synthétisé dans le tableau suivant:

D’après le document du PLF 2019, cette mesure intervient «pour protéger le secteur sucrier national contre la fluctuation des cours mondiaux».

Nabyl Lakhdar, directeur général de l’administration des Douanes et Impôts indirects, nous apporte un éclairage intéressant à la question: «Le relèvement des quotités douanières répond au besoin de protéger la filière sucrière nationale. Les cours mondiaux du sucre raffiné suivent une tendance baissière, ce qui risque de créer un appel d’air si l’on ne pratique pas un relèvement des droits d’importation. Dans un contexte où la Cosumar déploie une stratégie industrielle qui vise à maintenir la valeur ajoutée au Maroc».

Le patron des douanes lie également cette mesure à la future réforme de la compensation: «la compétitivité de la Cosumar va baisser en cas de réduction ou de suppression de la compensation. Il est donc logique de protéger cette société en relevant les taux d’importation».

Logique ? Après tout, la Cosumar a toujours le monopole du sucre au Maroc, alors même qu’il ne s’agit plus d'une société marocaine. Son capital est contrôlé par le Singapourien Wilmar – adossé à des institutionnels marocains. C’est également une société exportatrice. Dans ce contexte, est-il pertinent de renforcer la protection de la Cosumar ?

Oui, selon Nabyl Lakhdar. Car cette mesure du PLF 2019 répond également à des considérations d’ordre social, à savoir protéger une filière sucrière nationale composée de plus de 80.000 agriculteurs.

Quant aux exportations, elles sont rendues possibles grâce aux importantes capacités de production et de raffinage de la Cosumar, qui s’élèvent à près de 1,6 million de tonnes par an – alors que la production nationale ne dépasse pas les 400.000 tonnes. Selon nos sources, la société importe du sucre brut en admission temporaire (0% de droits de douane), pour l’exporter après raffinage. Ces volumes ne bénéficiant d’aucune forme de subvention ou de compensation.

>Une mesure essentiellement protectionniste

Qui sera donc concerné par l’augmentation des quotités douanières sur le sucre ? Apparemment pas grand monde à en croire Hakim Marrakchi, l’un des principaux industriels du secteur.

Les professionnels qui utilisent le sucre comme intrant sont essentiellement les limonadiers, aux côtés des entreprises membres de l’AB2C (association des biscuitiers, chocolatiers et confiseurs):

-Les limonadiers s’approvisionnent exclusivement sur le marché local.

-Les industriels membres de l’AB2C bénéficient quant à eux d’un droit spécial d’importation de 2,5%. «Ce taux spécial est appliqué afin de ne pas léser les industriels marocains face à la concurrence internationale, qui achète du sucre aux cours mondiaux et revend les produits finis au Maroc» explique Hakim Marrakchi.

Le droit spécial de 2,5% est tout de même conditionné par des quotas d’importation, de l’ordre de 50.000 tonnes pour les volumes destinés au marché local. S’y ajoute un quota de 20.000 tonnes en faveur des industries exportatrices, en admission temporaire (0%).

En somme, «hormis les membres de l’AB2C, aucun industriel n’a intérêt à importer du sucre granulé de l’étranger» souligne Hakim Marrakchi. Pourtant, compte tenu de la tendance baissière du marché mondial du sucre, il serait plus compétitif de s’approvisionner en important au cours mondial – autour de 370 dollars/tonne, que d’acheter du sucre directement auprès de la Cosumar – au prix de 4,20 DH/kg selon des industriels…

Les raisons sont multiples. Le marché mondial du sucre traverse un cycle complet en 18 mois environ. «Avec les mécanismes d’achat à terme, un importateur peut tout à fait sécuriser son approvisionnement à des niveaux de prix intéressants, inférieurs à ceux pratiqués au Maroc. Mais le facteur prix n’est pas le seul à prendre en compte», estime Hakim Marrakchi.

>Le poids des coûts logistiques

Selon cet industriel, les coûts logistiques représentent actuellement le principal frein à l’importation de grosses quantités de sucre. Le transport et surtout le stockage, compte tenu de la modestie des volumes brassés par les industriels nationaux.

«Le Maroc est un marché de petite taille sur l’échiquier mondial du sucre. Même lorsque des industriels se regroupent, les volumes importés en une seule transaction dépassent rarement les 12.000 tonnes, alors qu’un seul navire vraquier transporte en général une cargaison de 26.000 tonnes. En l’absence d’infrastructures de stockage, un importateur devra supporter des coûts logistiques d’environ 50 dollars/tonne. Ce qui n’est plus du tout compétitif» observe Marrakchi.

En résumé, la conjoncture de la protection douanière et des coûts logistiques à l’importation fait en sorte que la Cosumar exporte du sucre à l’étranger au cours mondial, mais revend le même sucre aux industriels nationaux à un prix supérieur…

«C’est l’un des effets pervers des monopoles. A mon sens, le régulateur doit s’assurer que les acteurs nationaux de la filière soient en mesure de s’approvisionner à un prix compétitif, pour que les industriels marocains soient logés à la même enseigne que leurs concurrents internationaux. Se substituer au marché par des systèmes compliqués de régulation engendre des distorsions. A un moment ou à un autre, il faut laisser s’exprimer le marché», estime Hakim Marrakchi.

Les industriels du secteur anticipent d’ores et déjà l’échéance 2020, qui verra le terme du contrat-programme de la filière sucrière. Certains tablent sur une reconduction pure et simple de ce contrat programme, tandis que d’autres "espèrent que l’Etat aura le courage de libéraliser le secteur". Parmi ces derniers, des industriels qui nourrissent même le rêve de construire leur propre raffinerie ! L’Etat choisira-t-il alors de laisser la Cosumar – société singapourienne, opérer dans un marché ouvert, d’autant plus que l’échéance 2020 pourrait voir les premiers pas de la décompensation du sucre ? L’avenir nous le dira…

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