Grand théâtre de Rabat: Les raisons du retard et du dépassement de budget

Attendu pour 2017, puis 2018, le grand théâtre de Rabat sera prêt, selon les responsables du projet, en juillet 2019, avec en prime un dépassement de budget de 25% au bas mot. En cause, un cafouillage entre les différentes parties prenantes du projet. Explications.

Le grand théâtre de Rabat prend forme. L’automobiliste qui emprunte le pont Hassan II pour aller d’une rive à l’autre du fleuve du Bouregreg peut d’ores et déjà apercevoir la forme atypique de ce qui sera l’attraction culturelle phare de la vallée du Bouregreg, signée par la célèbre Zaha Hadid, prêtresse de l’urbanisme contemporain.

C’est d’ailleurs le dernier projet signé par cette architecte anglaise d'origine irakienne avant son décès en mars 2016 d’une crise cardiaque. Zaha Hadid a laissé derrière elle un chantier titanesque d’une complexité qui en fait voir de toutes les couleurs aux responsables marocains.

En effet, si ce projet, de l’avis de tous, est un chef-d’œuvre d’une stature internationale, sa conception et sa construction ne sont pas un long fleuve tranquille. Selon nos informations, «le projet devra coûter presque le double du budget initial estimé à 120 millions d’euros (1,3 milliard de dirhams), à cause d’un retard de livraison d’au moins deux ans sur le calendrier initial».

Notre source assure que l’origine de cette situation est «un grand cafouillage entre les différentes parties prenantes du projet».

Divergence de méthodologies de travail

Pour rappel, le maître d’ouvrage est Bouregreg Cultures, filiale de l’Agence pour le développement de la vallée du Bouregreg dont le directeur actuel est Saïd Zarrou. Sont mobilisés sur le projet:

- Deux cabinets d’architectes, à savoir Zaha Hadid Architects et son partenaire marocain Omar Alaoui;

- Trois bureaux d’études: les bureaux d’ingénierie britanniques Max Fordham et AKP2, et leur sous-traitant marocain Novec mandaté en 2017 en remplacement de Omnium Technologique

- Ainsi que le groupement chargé des travaux mené par la SGTM.

Cela sans compter, les multiples consultants et experts qui ont été sollicités dans le cadre du projet.

Dès le début du chantier, "un problème de gouvernance s'est manifesté", nous assure deux sources concordantes.

S'ajoute à cela, une divergence de méthodologies de travail entre les intervenants britanniques et les marocains. Une source proche du dossier explique à Médias24 que les britanniques «se sont contentés des études de conception. Or, les Marocains, habitués au travail à la française, s’attendaient à recevoir des plans d’exécution».

Selon la littérature disponible au sujet du secteur du BTP, les études de conception fournissent une représentation détaillée de la configuration, de la structure, des technologies associées et de l’aspect du bien que l’on veut construire afin de donner une idée précise du résultat final attendu.

Les plans d’exécution, quant à eux, sont basées sur des études techniques qui détaillent la réalisation technique du projet: les échelles appropriées, les notes de calcul et les spécifications d’usage, les matériaux, les teneurs…

A cause de cette situation et d'une complexité technique du chantier plus grande que prévu, beaucoup de temps a été perdu, nous assurent plusieurs sources concordantes. La situation a empiré après le décès de Zaha Hadid, deux ans après le lancement des travaux.

"Un déficit de gouvernance de la part du maitre d'ouvrage a envenimé les relations entre les entreprises présentes sur le chantier", explique une source proche du dossier. Cela s'est traduit par une faible coordination entrainant retard et caffouilage. Plusieurs cadres ont été sommés de partir. Certaines entreprises ont quitté le chantier. D'autres ont été virées, comme c'est la cas de Omnium Technologique remplacé en 2017 par le cabinet NOVEC.  

Le chantier avançait donc laborieusement et cumulait les retards. 

Un coût d'environ 2 milliards de DH

Le grand théâtre de Rabat est un projet suivi directement par le Souverain et tout retard doit donc être évité. Malgré cela, un glissement de deux ans ou plus par rapport au calendrier initial est constaté. La fin des travaux, prévue au départ pour 2017 et annoncée pour le premier semestre 2019 par Saïd Zarrou en juillet dernier, «est maintenue pour juillet 2019», à en croire Lotfi Benchakroun, le directeur délégué de Bouregreg Cultures contacté par Médias24.

Pour lui, il n’y a ni retard dans le projet, ni problème avec les partenaires britanniques et encore moins un doublement du budget. «C’est un projet complexe sur lequel travaillent plusieurs consultants et qui nécessite beaucoup de coordination», nous déclare-t-il pour justifier le report de la fin des travaux.

Et d’ajouter: «nous n’avons aucun problème avec aucun bureau, que ce soit d’ingénierie ou d’architecture. Ce sont de fausses informations, le bureau d’étude britannique est toujours sur le chantier, nous venons de les rencontrer la semaine dernière».

Sur le volet financier, là encore le Directeur délégué de Bouregreg Cultures nie tout doublement de budget. «Les règles de dépassement des montants des marchés sont très strictes. Le dépassement, auquel nous avons droit, est de 10 % pour l’augmentation de la masse des travaux et 10 % en ce qui concerne les nouveaux prix», nous explique-t-il. «Pour le projet du grand théâtre de Rabat, les dépassements enregistrés restent dans la limite des 10% d’augmentation de la masse des travaux et nous faisons en sorte que les 10% relatifs aux nouveaux prix ne soient pas utilisés».

Lotfi Benchakroun évoque alors «un budget global intial du projet de 1,750 milliard de dirhams. En tenant compte de l'augmentation dans la masse des travaux, le budget actuel est d'environ 2 milliards. A ce montant, doivent s'ajouter les dépenses liées à l'exploitation et d'autres dépenses qui ne relèvent pas de la construction», calcule-t-il.

D’après nos recherches, le budget initial évoqué au moment du lancement des travaux en 2014 est de 1,3 milliard de dirhams. Puis, Said Zarrou a évoqué un budget de 1,6 milliard lors d’une récente sortie médiatique. Rapporté aux 2 milliards, les comptes sont loin d’un dépassement de 10%. Au mieux, nous sommes face à un dépassement de 25% (sur la base du budget évoqué par Zarrou).

Un projet complexe

Plusieurs responsables proches du dossier évoquent à chaque fois l’argument de la complexité de ce chantier pour expliquer en partie «le glissement de la date d’achèvement des travaux et celui du budget». «Regardez la philharmonie de Paris ou de Hambourg. Les budgets ont été triplés et le retard se compte en années. C’est normal dans ce genre de projet»,nous dit-on.

L’architecture est certes complexe. Médias24 a pu constater sur place l’avancement des travaux et leur complexité. «On a opté pour une conception en 3D pour éviter les problèmes de coordination et aboutir à des plans qui permettent la réalisation des travaux sans qu’il y ait des retards ou des problèmes sur le chantier», nous explique une source au chantier. «Les structures métalliques qui composent une partie externe du théâtre ont nécessité la réalisation de plus de 3.800 nœuds représentant le croisement jusqu’à 6 lignes métalliques. Nous avons donc dû réaliser des pièces uniques pour monter cette structure». Idem pour le bloc supérieur en béton du théâtre. «Plus de 2.500 moules tous uniques ont été fabriqués afin de réaliser cette forme curvée», nous explique-t-on.

Mais n'empêche, une bonne plannification et coordination depuis le démarrage du projet auraient pu permettre de limiter les dépassements de temps et de budget.

Aujourd’hui, les travaux des gros œuvres sont achevés. Tous les marchés sont adjugés, «sauf quelques marchés pour l’aménagement extérieur», nous assure-t-on. Le travail sur la façade a commencé et plusieurs autres travaux sont également entamés: les finitions intérieures, les lots secondaires architecturaux, les réseaux électriques et les réseaux de fluide pour la climatisation, la ventilation et la plomberie. L’implantation des fauteuils de l’auditorium et la mise en place des équipements scénographiques commenceront bientôt.

Article mise à jour : le 10 mai 2018. 

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Attendu pour 2017, puis 2018, le grand théâtre de Rabat sera prêt, selon les responsables du projet, en juillet 2019, avec en prime un dépassement de budget de 25% au bas mot. En cause, un cafouillage entre les différentes parties prenantes du projet. Explications.

Le grand théâtre de Rabat prend forme. L’automobiliste qui emprunte le pont Hassan II pour aller d’une rive à l’autre du fleuve du Bouregreg peut d’ores et déjà apercevoir la forme atypique de ce qui sera l’attraction culturelle phare de la vallée du Bouregreg, signée par la célèbre Zaha Hadid, prêtresse de l’urbanisme contemporain.

C’est d’ailleurs le dernier projet signé par cette architecte anglaise d'origine irakienne avant son décès en mars 2016 d’une crise cardiaque. Zaha Hadid a laissé derrière elle un chantier titanesque d’une complexité qui en fait voir de toutes les couleurs aux responsables marocains.

En effet, si ce projet, de l’avis de tous, est un chef-d’œuvre d’une stature internationale, sa conception et sa construction ne sont pas un long fleuve tranquille. Selon nos informations, «le projet devra coûter presque le double du budget initial estimé à 120 millions d’euros (1,3 milliard de dirhams), à cause d’un retard de livraison d’au moins deux ans sur le calendrier initial».

Notre source assure que l’origine de cette situation est «un grand cafouillage entre les différentes parties prenantes du projet».

Divergence de méthodologies de travail

Pour rappel, le maître d’ouvrage est Bouregreg Cultures, filiale de l’Agence pour le développement de la vallée du Bouregreg dont le directeur actuel est Saïd Zarrou. Sont mobilisés sur le projet:

- Deux cabinets d’architectes, à savoir Zaha Hadid Architects et son partenaire marocain Omar Alaoui;

- Trois bureaux d’études: les bureaux d’ingénierie britanniques Max Fordham et AKP2, et leur sous-traitant marocain Novec mandaté en 2017 en remplacement de Omnium Technologique

- Ainsi que le groupement chargé des travaux mené par la SGTM.

Cela sans compter, les multiples consultants et experts qui ont été sollicités dans le cadre du projet.

Dès le début du chantier, "un problème de gouvernance s'est manifesté", nous assure deux sources concordantes.

S'ajoute à cela, une divergence de méthodologies de travail entre les intervenants britanniques et les marocains. Une source proche du dossier explique à Médias24 que les britanniques «se sont contentés des études de conception. Or, les Marocains, habitués au travail à la française, s’attendaient à recevoir des plans d’exécution».

Selon la littérature disponible au sujet du secteur du BTP, les études de conception fournissent une représentation détaillée de la configuration, de la structure, des technologies associées et de l’aspect du bien que l’on veut construire afin de donner une idée précise du résultat final attendu.

Les plans d’exécution, quant à eux, sont basées sur des études techniques qui détaillent la réalisation technique du projet: les échelles appropriées, les notes de calcul et les spécifications d’usage, les matériaux, les teneurs…

A cause de cette situation et d'une complexité technique du chantier plus grande que prévu, beaucoup de temps a été perdu, nous assurent plusieurs sources concordantes. La situation a empiré après le décès de Zaha Hadid, deux ans après le lancement des travaux.

"Un déficit de gouvernance de la part du maitre d'ouvrage a envenimé les relations entre les entreprises présentes sur le chantier", explique une source proche du dossier. Cela s'est traduit par une faible coordination entrainant retard et caffouilage. Plusieurs cadres ont été sommés de partir. Certaines entreprises ont quitté le chantier. D'autres ont été virées, comme c'est la cas de Omnium Technologique remplacé en 2017 par le cabinet NOVEC.  

Le chantier avançait donc laborieusement et cumulait les retards. 

Un coût d'environ 2 milliards de DH

Le grand théâtre de Rabat est un projet suivi directement par le Souverain et tout retard doit donc être évité. Malgré cela, un glissement de deux ans ou plus par rapport au calendrier initial est constaté. La fin des travaux, prévue au départ pour 2017 et annoncée pour le premier semestre 2019 par Saïd Zarrou en juillet dernier, «est maintenue pour juillet 2019», à en croire Lotfi Benchakroun, le directeur délégué de Bouregreg Cultures contacté par Médias24.

Pour lui, il n’y a ni retard dans le projet, ni problème avec les partenaires britanniques et encore moins un doublement du budget. «C’est un projet complexe sur lequel travaillent plusieurs consultants et qui nécessite beaucoup de coordination», nous déclare-t-il pour justifier le report de la fin des travaux.

Et d’ajouter: «nous n’avons aucun problème avec aucun bureau, que ce soit d’ingénierie ou d’architecture. Ce sont de fausses informations, le bureau d’étude britannique est toujours sur le chantier, nous venons de les rencontrer la semaine dernière».

Sur le volet financier, là encore le Directeur délégué de Bouregreg Cultures nie tout doublement de budget. «Les règles de dépassement des montants des marchés sont très strictes. Le dépassement, auquel nous avons droit, est de 10 % pour l’augmentation de la masse des travaux et 10 % en ce qui concerne les nouveaux prix», nous explique-t-il. «Pour le projet du grand théâtre de Rabat, les dépassements enregistrés restent dans la limite des 10% d’augmentation de la masse des travaux et nous faisons en sorte que les 10% relatifs aux nouveaux prix ne soient pas utilisés».

Lotfi Benchakroun évoque alors «un budget global intial du projet de 1,750 milliard de dirhams. En tenant compte de l'augmentation dans la masse des travaux, le budget actuel est d'environ 2 milliards. A ce montant, doivent s'ajouter les dépenses liées à l'exploitation et d'autres dépenses qui ne relèvent pas de la construction», calcule-t-il.

D’après nos recherches, le budget initial évoqué au moment du lancement des travaux en 2014 est de 1,3 milliard de dirhams. Puis, Said Zarrou a évoqué un budget de 1,6 milliard lors d’une récente sortie médiatique. Rapporté aux 2 milliards, les comptes sont loin d’un dépassement de 10%. Au mieux, nous sommes face à un dépassement de 25% (sur la base du budget évoqué par Zarrou).

Un projet complexe

Plusieurs responsables proches du dossier évoquent à chaque fois l’argument de la complexité de ce chantier pour expliquer en partie «le glissement de la date d’achèvement des travaux et celui du budget». «Regardez la philharmonie de Paris ou de Hambourg. Les budgets ont été triplés et le retard se compte en années. C’est normal dans ce genre de projet»,nous dit-on.

L’architecture est certes complexe. Médias24 a pu constater sur place l’avancement des travaux et leur complexité. «On a opté pour une conception en 3D pour éviter les problèmes de coordination et aboutir à des plans qui permettent la réalisation des travaux sans qu’il y ait des retards ou des problèmes sur le chantier», nous explique une source au chantier. «Les structures métalliques qui composent une partie externe du théâtre ont nécessité la réalisation de plus de 3.800 nœuds représentant le croisement jusqu’à 6 lignes métalliques. Nous avons donc dû réaliser des pièces uniques pour monter cette structure». Idem pour le bloc supérieur en béton du théâtre. «Plus de 2.500 moules tous uniques ont été fabriqués afin de réaliser cette forme curvée», nous explique-t-on.

Mais n'empêche, une bonne plannification et coordination depuis le démarrage du projet auraient pu permettre de limiter les dépassements de temps et de budget.

Aujourd’hui, les travaux des gros œuvres sont achevés. Tous les marchés sont adjugés, «sauf quelques marchés pour l’aménagement extérieur», nous assure-t-on. Le travail sur la façade a commencé et plusieurs autres travaux sont également entamés: les finitions intérieures, les lots secondaires architecturaux, les réseaux électriques et les réseaux de fluide pour la climatisation, la ventilation et la plomberie. L’implantation des fauteuils de l’auditorium et la mise en place des équipements scénographiques commenceront bientôt.

Article mise à jour : le 10 mai 2018. 

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