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Un conte moral pour les organismes de contrôle des médias 

Lundi 16 avril 2018 à 16h05
Un conte moral pour les organismes de contrôle des médias
 

QUITO– Pour comprendre les conséquences possibles des dénonciations constantes de la presse par le Président américain Donald Trump, il suffit de considérer le cas de l'Equateur, où le gouvernement de l'ancien Président Rafaël Correa a attaqué les médias des années durant.

Durant sa présidence de 2007 à 2017, Correa a mis en application un train de mesures visant à museler la liberté de la presse. Comme Trump, il a régulièrement utilisé les médias comme boucs émissaires pour fédérer ses partisans.

En 2015, Correa est parvenu à faire passer un amendement constitutionnel qui a recatégorisé les communications en tant que service public, comme l'eau ou l'électricité, ce qui lui a permis par ce moyen d'exercer davantage de contrôle de l'État sur le droit d'expression. Avec l'objectif affiché d'assurer "une couverture médiatique équilibrée," il a fait passer la loi de 2013 sur les  Communications équatoriennes et a décrété des règlements supplémentaires permettant au gouvernement de sévir contre les journalistes par des amendes, des excuses publiques forcées, voire même des peines de prison.

Comme Trump, Correa a parfois utilisé la télévision ou les émissions de radio pour dénoncer les journalistes en citant leurs noms. Par ailleurs, son gouvernement a à plusieurs reprises poursuivi des organes de presse en justice. Par exemple, Correa a intenté un procès de 80 millions de dollars contre El Universo, un des principaux journaux du pays. En fin de compte, le journal a été forcé de payer 40 millions de dollars en échange d'un "pardon."

Avec la diffusion de la désinformation en ligne qui provoque la perte de confiance dans les médias et dans d'autres types d'institutions, les réglementations visant à maintenir l'ordre dans certains genres de discours peuvent ressembler à une bonne idée. Il paraît évident que certaines des principales plateformes de distribution comme Facebook doivent être plus fortement réglementées.

Mais dans certains cas, les lois décrétées dans "l'intérêt public" peuvent en fait se retourner contre ce dernier. En même temps, les lois qui devaient avoir pour vocation première de soutenir le journalisme légitime ne proposent plus qu'une maigre protection contre ceux qui sont déterminés à être de mauvaise foi. J'ai appris ceci à mes dépens quand j'ai accompagné un groupe du Comité pour la protection des journalistes(CPJ) lors d'un voyage récent en Equateur.

En parlant avec ces journalistes équatoriens, il est clair que la plupart des politiques de médias de Correa et des pratiques de contrôle ont franchi la limite de la censure pure et simple. Les organes de presse qui n'ont pas fourni une couverture suffisante des rapports du gouvernement ont reçu des amendes, de même que les organes qui n'ont pas fait circuler les articles de presse étrangère qui se montraient favorables au gouvernement ou critiques à l’égard de personnalités d'opposition. A quelques occasions, certains organes de presse ont été même forcés de publier ou de diffuser de longs rapports d'avis divergents de la part de membres du gouvernement qui n'ont pas apprécié leur traitement dans les médias.

L'expérience de l'Equateur montre comment des lois qui semblent raisonnables sur le papier- comme celles qui garantissent aux sujets des histoires publiées dans la presse d'avoir un "droit de réponse"- peuvent facilement être détournées. Selon certains journalistes équatoriens, les membres du gouvernement refusent souvent de parler aux journalistes parce qu'ils savent que si une histoire à leur sujet est publiée, ils peuvent simplement forcer l'organe de presse à publier un long article non édité de leur cru. Bien que les organes de presse puissent faire appel dans certains cas au "droit de réponse", les actions de ce genre peuvent conduire à des procès longs et coûteux.

De même, les lois qui donnent les moyens à des citoyens ordinaires de se plaindre au sujet des articles de presse de pression sont facilement biaisées. Les membres du gouvernement trouvent souvent "des citoyens ordinaires" pour porter plainte contre des organes de presse en leur nom.

Le président équatorien actuel, Lenín Moreno, a promis d'adoucir les restrictions du pays sur les médias. Lors d'une réunion récente avec le CPJ, le secrétaire équatorien de la communication Andrés Michelena a déclaré que le gouvernement entendait réformer la loi sur les Communications équatoriennes cette année. Néanmoins, comme l'ont remarqué les journalistes que nous avons rencontrés, la lettre et l’esprit de la loi n'ont pas changé.

En général, les médias latino-américains ont tendance à être sous la coupe des élites, avec de riches propriétaires dont les intérêts sont représentés dans la manière dont les nouvelles sont rapportées. C'est pourquoi plusieurs politiciens de gauche, arrivés au pouvoir ces deux dernières décennies, ont juré de rendre les médias plus représentatifs des communautés sans voix et marginalisées.

Par exemple en Argentine, certaines formes de propriété croisée ont été interdites. Dans d'autres pays, des caméras et des licences de diffusion ont été allouées aux communautés indigènes sous-représentées. Dans certains cas, les gouvernements ont interrompu la programmation sur certaines chaînes privées de télévision pour diffuser des déclarations politiques. Sous Correa, le gouvernement a même assumé la direction éditoriale du plus ancien journal du pays, El Telégrafo.

En Equateur, ce qui a commencé comme un mouvement vers la diversité de médias il y a dix ans, a fini par éliminer une grande partie de la capacité du pays de produire des reportages d'enquête critique. Ceci n'est pas de bon augure pour l'avenir du pays. Le journalisme agressif et basé sur les faits est un bien public. En tant que quatrième pouvoir, les médias tiennent pour responsables les gouvernements et les sociétés, en rendant compte de la corruption, de la dégradation de l'environnement et d'autres violations de la confiance publique. Mais en Equateur, les journalistes doivent à présent craindre les conséquences de l'exercice de leur profession.

Comme de nombreux pays latino-américains, l'Equateur est profondément polarisé. Correa a toujours beaucoup de défenseurs à gauche qui citent les succès éblouissants de son gouvernement dans la réduction de la pauvreté et dans l'augmentation des dépenses de santé et d'éducation. Ils disent que la corruption durant la présidence de Correa n'était pas pire que sous les gouvernements précédents et ils applaudissent les efforts de son gouvernement dans son rôle de contrôle des médias, qu'ils considèrent comme malhonnêtes et comme des représentants des intérêts de droite et des entreprises.

Il y a une leçon à tirer ici pour les Etats-Unis et pour d'autres pays où la méfiance envers les médias est en hausse. Depuis les révélations selon lesquelles Facebook et Twitter ont joué un rôle majeur dans la diffusion de fausses informations en semant la méfiance et la tension raciale dans les élections de 2016 aux Etats-Unis, une clameur grandissante appelle désormais à des réglementations plus strictes. Mais des réglementations de ce genre peuvent être difficiles à mettre en application de manière juste et peuvent avoir des conséquences fortuites.

L'Equateur a appris à ses dépens que si le combat contre les fausses informations équivaut à la perte de la capacité à effectuer des reportages détaillés et factuels, en contrepartie de médias capables de jouer un rôle de surveillance, alors ce prix est trop élevé. Il faut espérer que l'on saura en tirer les leçons non seulement en Equateur, mais également dans les démocraties du monde entier.

© Project Syndicate 1995–2018

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