Mohamed El Brini est un éditeur de presse mythique. Après avoir dirigé et développé le quotidien Al Ittihad Al Ichtiraki, il avait fondé Al Ahdath Al Maghribia, une grande réussite éditoriale, dans le fond et dans la forme, dans l’audience et dans les finances. Ce militant de gauche connu, ce journaliste et éditorialiste respecté, vient de publier ses mémoires «Al Kahf Wa Arraqim», où il nous plonge dans les coulisses d'une crise interne qui a secoué l'USFP et qui l'a poussé à quitter le journal Al Ittihad Al Ichtiraki avec une blessure et un sentiment d'injustice. Entretien.

Médias24 : Lors de la crise qui a secoué le parti de l'USFP pendant l'été de 1995 à l'occasion du retour de Mohamed Fquih Basri, Aberrahman El Youssoufi a exigé votre départ du journal Al Ittihad Al Ichtiraki. C’est la condition qu’il avait posée pour revenir sur sa démission et reprendre la direction du parti. Vous avez été obligé de quitter la direction d'un journal que vous aviez dirigé pendant 12 ans ...

Mohamed El Brini : Je n'ai pas démissionné, j'ai offert le journal, qui était en mon nom, au parti. Je n'avais pas été nommé par un conseil d'administration, qui aurait pu décider de me retirer cette responsabilité.

Le fait d'abandonner le premier journal au Maroc, très solide financièrement et qui a réussi à aménager des locaux modernes, était un choix fait pour ne pas envenimer la situation au sein du parti.

El Youssoufi et ses amis ont considéré que tout ce que j'avais fait dans le journal était dirigé contre eux. Ils avaient même estimé que j'étais contre Mohamed Fquih Basri. Pour eux, j'étais manipulé par une minorité au sein du parti ou encore par des ennemis de l'USFP. C'était l'habillage politique de leur décision.

En réalité, ce sont mes choix professionnels qui m'ont valu cette animosité.

-Vous avez fait aussi vos choix politiques…

-J'avais mes points de vue politiques. Je considérais que Fquih Basri allait revenir au Maroc. Il avait bénéficié depuis des années de la grâce royale et Abderrahmane El Yousfi était démissionnaire du parti depuis 1993.

Que le retour de Fquih Basri soit supervisé par El Yousfi en personne ne posait pas de problèmes pour moi, mais, seulement, Fquih Basri n'était pas membre de l'USFP. De plus, il était contre les choix du parti.

Ses amis au sein de l'USFP voulaient que le parti renonce à ses choix entérinés lors du congrès extraordinaire de 1975. El Yousfi et ses amis ont voulu que le parti se mobilise pour réserver un accueil national à Basri.

Avec d’autres membres du parti, je considérais que si on voulait superviser ce retour, il fallait réunir le comité central, pour lui expliquer les raisons. S'il voulait rejoindre le parti, il aurait fallu qu'il sache à quel point il lui a fait du mal et à ses militants.

-Mais on vous reprochait de ne pas couvrir comme il se doit le retour de Basri…

-Ils avaient élaboré un programme de propagande à l'occasion de ce retour et personne ne m'en avait parlé. Ils ont voulu me mettre devant le fait accompli.

Ils voulaient un journal de langue de bois à l'instar de ce qui se passait au parti Baath. Nous, nous avions travaillé pendant 12 ans pour construire un modèle de presse partisane, nous nous étions inspirés des expériences des autres, nous avions traversé des crises, pour atteindre un résultat que nous considérions bon. Nous avions le premier journal du Maroc. Nous avions construit un journal crédible, et nous refusions de revenir en arrière.

J'ai donc résisté. J'ai refusé de publier des articles de Mohamed Lahbib Forkani, qu'il avait rédigés pour célébrer le retour de Fquih Basri .

Il est incompréhensible et simpliste, d'exiger le départ du directeur du journal, pour qu'El Youssoufi revienne au parti, sachant que les initiatives venant du parti pour le convaincre de revenir sur sa démission s’étaient multipliées depuis 1993.

-Lors de votre dernière rencontre avec El Youssoufi, il vous a dit que vous étiez l'acteur apparent principal dans la crise qui a frappé l'USFP en 1995. Est-ce que vous n'étiez pas, à travers le journal, le porte-parole d'un courant, mené par le premier secrétaire adjoint, Mohamed El Yazghi, et opposé au retour de Abderrahman El Yousfi et celui de Basri ?…

-Je ne mélangeais jamais mes convictions politiques avec mes activités professionnelles.

Je n'ai jamais été d'accord avec le secrétaire général de la CDT, mais je n'ai jamais interdit la couverture de ses activités ni de publier ses opinons.

Nous avons fait beaucoup de sacrifices pour exercer le journalisme autrement. Il aurait été inadmissible de trahir nos choix. Mes positions professionnelles étaient plus importantes que mes positions politiques.

Au sein du parti, il y avait deux tendances. Ceux qui respectent les choix du congrès extraordinaire, et ceux qui sont restés nostalgiques de Fquih Basri.

Le fait de m’accuser de travailler pour quelqu'un d'autre, n'était qu'un prétexte pour justifier la demande de mon départ.

-Beaucoup de commentateurs ont estimé lors des premières négociations pour l'alternance qu'El Yazghi voulait la participation à un gouvernement dirigé par Feu M'hamed Boucetta, pour empêcher le retour d'El Youssoufi.

-Après la mort de feu Aberrahim Bouabid, tout le monde ne voulait pas qu’El Youssoufi devienne le premier secrétaire du parti, sachant qu'il était la seule personnalité capable de diriger le parti après Bouabid. Parmi ces opposants, se trouvaient des amis de Fquih Basri.

Il y avait également ceux qui voulaient retarder la désignation du premier secrétaire, jusqu'au retour de Fquih Basri, sachant qu'il bénéficiait de la grâce royale, et rien n'empêchait son retour. El Yazghi s'est rendu de mon bureau chez El Youssoufi pour le convaincre de devenir premier secrétaire.

Aucun dirigeant du parti n'a remis en question la légitimité de Abderrahman El Youssoufi. En ce qui concerne l'alternance, Boucetta et El Yazghi étaient plus exigeants qu'El Youssoufi. Ils avaient exigé le départ du ministre de l'Intérieur Driss Basri, alors que Hassan II tenait à ce qu'il reste pour six mois supplémentaires après l’éventuelle alternance.

Si El Youssoufi avait décidé de rentrer au Maroc, sans Fquih Basri, il n'y aurait jamais eu de crise. Ce sont les amis de Fquih Basri qui ont créé des problèmes à El Youssoufi à l'occasion de la nouvelle constitution en 1992 et ce sont eux qui ont été contre le candidat unique entre l'Istiqlal et l'USFP.

- Fquih Basri avait déclaré qu'il ne comptait pas rejoindre le parti. Pourtant, on vous a reproché de ne pas couvrir comme il se doit son retour au Maroc…

-A mon avis, il y avait deux projets politiques.

Le premier qui défendait le choix démocratique consacré par le congrès de 1975, et le second qui cherchait à renier le choix démocratique.

Ce second projet était la condition de Fquih Basri pout revenir au parti. Il ne faut pas oublier que Basri voulait constituer un grand mouvement sous le nom de la Koutla historique, qui serait composé de membres de mouvements de la gauche, de la droite et des islamistes. Et je pense qu’El Youssoufi n’était pas d’accord avec le projet de Basri.

-Pourquoi ?

-El Youssoufi s’était mobilisé pour la réussite du congrès extraordinaire de 1975. Il avait envoyé un message aux congressistes. Il avait beaucoup soutenu Abderrahim Bouabid.

El Youssoufi n'a jamais prôné la violence. C'était un militant des droits de l'homme. Et je pense qu'El Youssoufi avait son propre projet, en soutenant le retour de Fquih Basri.

-Lequel ?

-Je pense qu'il y avait des discussions avec le palais. Je ne sais malheureusement pas ce qui s'est passé. Je crois qu'il avait son propre projet et pour le réaliser, il fallait contrôler le parti et il a commencé par la presse. Car lorsque je suis parti, il a demandé au comité central la démission d'El Yazghi de la direction du journal et du poste de secrétaire général adjoint.

Aberrahman El Youssoufi a demandé au comité central de lui donner les pleins pouvoirs pour préparer le congrès, mais cette demande n’a pas été acceptée.

Il cherchait à maîtriser la situation, à éviter les surprises, comme ce qui s'est passé en 1992, lorsque le comité central a refusé de voter en faveur de la nouvelle constitution.

Il faut rappeler que le parti disait auparavant que les postes électifs ne l'intéressaient pas, il mettait l'accent sur son idéologie et son programme. Mais avec El Youssoufi, le parti a commencé à chercher à avoir le maximum d'élus, et on choisissait des gens capables de se faire élire, on ne posait plus de questions sur la manière.

Tout cela m'amène à penser qu’El Youssoufi avait un projet qu'il voulait concrétiser et il a réussi à le faire. Il est devenu le premier socialiste à être désigné Premier ministre.

-Pensez-vous que ses proches au sein du parti ou Fquih Basri étaient au courant de ses projets ?

-Ses amis lui ont créé beaucoup de problèmes.

Fquih Basri à qui il a tenu à réserver un retour triomphal, pour qui il s'était battu contre tout le monde, a publié à travers la presse marocaine la fameuse lettre, une bombe où il prétendait que El Youssoufi et Bouabid étaient favorables au coup d'Etat manqué en 1972 par le général Oufkir.

Heureusement que le Roi savait quelles étaient les vraies intentions de Fquih Basri. Ce dernier voulait, à travers la publication de cette lettre, faire échouer le projet de la monarchie et des démocrates au Maroc. Basri cherchait à faire échouer toute l’action de Bouabid, d’El Youssoufi et du parti, pour que le Maroc retourne à la normale et que la confiance revienne. Et il cherchait, surtout, à faire échouer l'alternance.

-Est que toute cette crise n’était pas une revanche contre la mémoire de Abderrahim Bouabid ? Par exemple, le jour du retour de Fquih Basri, vous aviez publié un édito où vous rendiez hommage à Bouabid. On vous l’a reproché par la suite...

-Je ne sais pas.

Abderrahim Bouabid avait été malmené lors du 5ème congrès en 1989. Il a été mis en minorité, il a même quitté le congrès, sachant que grâce à lui, l'USFP est resté un parti. Ce que Fquih Basri a fait dans les années 60 et 70, risquait de provoquer l'interdiction du parti. Il y avait même eu une interdiction provisoire en 1973.

Ses agissements exacerbaient les divergences au sein du parti, avec un risque d’implosion. Bouabid était venu témoigner devant le tribunal suite aux événement de Moulay Bouaaza, il a défendu Fquih Basri, malgré leurs divergences. Il a réussi, à maintes reprises, à sortir Basri de prison et à obtenir sa grâce. Bouabid était un vrai démocrate, il acceptait, contrairement aux autres, la contradiction.

-Bouabid a négocié avec Fquih Basri son retour au Maroc...

-Il a eu des discussions très poussées avec lui. Il est allé le voir à Paris. Il m'en a informé et m'a communiqué un numéro de téléphone pour me tenir au courant et publier l'information s'ils arrivent à un accord.

Une matinée, ils ont discuté de ce retour et l'après-midi Basri a donné, sans informer Bouabid, une interview à AFP, dont le contenu allait, en principe, mettre un terme à toute négociation.

-Dans vos mémoires, vous écrivez que Abderrahim Bouabid était devenu furieux lorsqu’il a découvert que Fquih Basri négociait avec Driss Basri…

-C'est l'une des facettes de la personnalité de Fquih Basri. Au moment où Bouabid bataillait pour qu’il retourne au Maroc, ce dernier négociait avec Driss Basri et il a tenu à l'écart le parti et Bouabid. Il négociait avec les gens qui étaient responsable des années de plomb. Bouabid était furieux parce qu'il avait senti que Fquih Basri s'est rabaissé à  négocier avec ses ennemis.

-Lorsque vous avez été convoqué par le bureau politique suite aux reproches qui vous ont été adressés à cause de la manière dont vous avez couvert le retour de Fquih Basri, on a remarqué que vous n'avez pas été défendu par vos amis au sein du bureau…

-Il y avait des membres du bureau qui sympathisaient avec moi et comprenaient ma position. Il y avait des dirigeants qui ont défendu mes choix professionnels, comme Mohamed Lahbabi, Mohamed Guessouss, Mohamed Elyazghi. Mais les choix qui s'imposaient à eux étaient difficiles et je les comprends. Tout le monde voulait le retour d’El Youssoufi. Si j'étais à leur place, j'aurais fait comme eux.

-Mais la manière dont tout cela s’est passé vous a profondément déplu…

 -La manière avec laquelle on m'a poussé à quitter le journal était pénible.

J'ai passé plus de 12 ans à construire quelque chose pour eux, en faisant beaucoup de sacrifices. Ils profitaient, eux et le parti, de la crédibilité du journal et à la fin, on vous traite comme si vous étiez un criminel et même pire.

Après toutes ces années, voilà ce que j’avais recueilli. Si El Youssoufi m'avait téléphoné et demandé de partir, j'aurais légué le journal.

J'avais beaucoup de divergences avec Bouabid, mais il acceptait la contradiction.

Lorsque l'affaire Salman Rochdi a éclaté, Mohamed Bahi tenait une chronique hebdomadaire, Rissalat Bariz – La lettre de Paris. Il avait alors envoyé un article ou il défendait l'écrivain, qui était l'objet d'une Fatwa de Khomeiny et tous les extrémistes étaient contre lui.

Il y avait des pressions sur le parti, et Bouabid m'avait demandé de voir les textes de Bahi avant leur publication. Je lui ai soumis un article, et il m'a dit de ne pas le publier. Je suis alors allé chez lui, et on a discuté.

Bouabid avait un point de vue politique et il voulait protéger le parti qui subissait des pressions liées à l'affaire Salman Rochdi, alors que moi, j'avais un point de vue professionnel.

On ne s'est pas mis d'accord. J’ai manifesté le souhait de démissionner, il a refusé, en me demandant d'adresser ma démission à la commission administrative. J'ai répondu que c'était lui qui m'avait confié le journal. On s'est quitté et le lendemain, je suis resté chez moi. En apprenant mon absence, Bouabid m'appelle chez moi, pour me proposer d'enlever quelques phrases de l'article et de le publier. Il a toujours défendu le professionnalisme.

Le journalisme, c'était ma responsabilité et la bataille de ma vie. Le problème n'était pas de partir, mais la manière de partir. Ça, c'est blessant.

-Dans vos mémoires, vous n’évoquez pas suffisamment Elyazghi et vous lui reprochez de ne pas démentir publiquement les allégations au sujet de liens entre Al Ahdath Almaghribia et lui..

-Nos relations sont restées très fortes. J'ai travaillé sous sa direction juste après l'assassinat de Omar Benjelloun. Il nous laissait travailler librement, il a soutenu beaucoup de nos initiatives au journal.

C'était un grand ami, mais c'est un homme politique, il ne faut pas se leurrer. Il m'a déconseillé de lancer Al Ahdath Almaghribia, étant sûr que ce serait un échec.

Mais après le lancement du journal, la rumeur disait qu'il était derrière ce projet, alors que moi, j'avais refusé d'être le porte-parole de qui que ce soit. Je l'ai dit à El Youssoufi. L'actuel premier secrétaire  de l'USFP Driss Lachgar m'avait proposé une aide que j'ai déclinée. J'ai dit à tout le monde que je voulais créer une entreprise et construire un journal indépendant avec une ligne éditoriale de gauche. Nous avons bien dit que nous n'allions pas défendre telle ou telle tendance.

Mais j’ai été surpris de voir qu’Elyazghi a laissé courir la rumeur et en se taisant, il l'a encouragée il ne l'a jamais démentie. J'ai senti que ça lui plaisait, ça le servait. Entre amis on ne fait pas ce genre de choses.

-C'est une rumeur qui a été utilisée par les islamistes contre le journal.

 -Ça affaiblissait le journal et renforçait la position de tous ceux qui cherchaient à nous discréditer. Elyazghi n'a pas démenti cette rumeur. Il reste toujours un ami, mais son comportement a renforcé l'idée que j'ai des hommes politique marocains. Ils n’hésitent pas à vous écraser si vous êtes un obstacle devant leurs ambitions.

-Abderrahman El Youssoufi, lui aussi, était contre votre projet de créer un journal. Quelles étaient selon vous les raisons de ce refus ?

-Il voulait me neutraliser. On m'avait convaincu de l'accompagner, de l’aider à se familiariser avec les rouages du journal. Je lui ai envoyé une lettre pour lui expliquer que le parti s'est comporté avec moi d'une façon regrettable, et que j'étais victime de ses décisions. Dans la lettre je réitérais mes positions professionnelles.

Je voulais travailler dans la presse du parti. Je ne voulais pas de postes de responsabilité, mais je ne peux pas trahir mes convictions professionnelles.

Lorsque je suis allé informer El Youssoufi de mon ambition de créer un nouveau journal, il m'a répondu qu'il ne comprenait pas mes raisons. Je lui ai exposé ces raisons. Il m'a dit que le journal a besoin de moi, je lui ai dit que j'étais prêt de renoncer à mon projet. Mais s'ils veulent que je revienne, ils doivent tenir compte de mes conditions.

Je voulais préserver le journal, je refusais tout retour en arrière, je voulais qu’il garde sa crédibilité mais ils n'ont jamais voulu que le journal respecte les règles professionnelles, parce que ça les prive d'un instrument de propagande.

En fait, ils ne voulaient pas que je crée un journal et ne voulaient pas que je revienne au journal du parti. Moi, je ne pouvais pas rester oisif. Je voulais exercer mon métier, en respectant les règles professionnelles et le lecteur.

-Un jour, El Youssoufi arrive avec Fquih Basri, et vous demande de lui faire visiter le journal..

 -Il voulait m'humilier, Comme s'il me disait: "Toi qui étais contre le retour de Fquih Basri, toi qui as refusé de mobiliser le journal pour célébrer son retour, toi qui ne l'aimes, tu vas lui faire visiter le journal". J'étais indigné.

-Pourtant, des personnalités comme Mohamed Abed El Jabri, vous avaient convaincu de revenir pour aider El Youssoufi au niveau du journal. Est-ce qu'il a été mis au courant des initiatives de ce dernier ?

-Il ne pouvait pas ne pas être au courant. Mohamed Abed El Jabri était son ami intime. Mohamed Elyazghi et Mustapha Karchaoui, eux aussi, m'ont demandé de me mettre à la disposition d’El Youssoufi et l'accompagner pour gérer le journal. J'ai rejoint le journal, mais j'ai senti qu'il n'avait pas besoin de moi. Je suis resté dans la salle de rédaction sans rien faire.

-Après 23 ans, vous sortez les mémoires de ce mois d'été brûlant. Est-ce que c'est une sorte de catharsis pour vous ?

 -En partie oui, j'ai beaucoup souffert en me taisant toutes ces années. Je me suis tu pour ne pas dire des choses qui pouvaient faire mal au parti ou à des personnes.

Maintenant que je me suis libéré de toutes ces considérations, j'ai essayé de dire ma vérité, parce que jusqu'à maintenant, c'est leur vérité qui a prévalu. Je suis conscient que certains ne vont pas être contents.

-Est-ce vous avez omis des révélations dans ces mémoires ?

-Tout ce qui est important, je l'ai dit. Je ne prenais pas de notes avant, mais pendant cette crise je l'ai fait.

Je ne savais pas ce que j'allais en faire. J'avais, à un moment, envisagé de parler de tout ça lors d'une réunion du comité central. C'était lors d'une réunion de crise du comité central, au cours de laquelle on voulait accuser des membres du parti, dont moi-même, d’avoir provoqué la mort de Mohamed Bahi. J'ai rédigé un réquisitoire pour le lire, pour me défendre.

-Vous avez reconstruit en quelque sorte le quotidien Al Ittihad Al Ichtiraki et vous en aviez fait le premier journal marocain. Ensuite, vous avez créé Al Ahdath Al Maghribia et en avez fait le premier quotidien marocain. Pourquoi avoir quitté ce journal que vous avez créé et qui a marqué l’histoire de la presse marocaine…

 -Il fallait bien que je prenne ma retraite.

La presse–papier est en crise depuis la révolution numérique. Actuellement, tout le monde est à la recherche d'un modèle économique pour la presse marocaine. La presse-papier chez nous se meurt, j'étais conscient de ces changements, j'ai réfléchi, j’ai essayé d'opérer des changements, mais je n'ai pas réussi à créer ce nouveau journal.

Donc, je me suis dit que je suis arrivé à terme de ce que je pouvais faire. Je reconnais que je n'ai plus les idées qui aideraient à créer un nouveau journal. Je dois laisser cette mission aux jeunes, parce qu'ils sont plus aptes à créer un nouveau journal que moi.

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Mohamed El Brini est un éditeur de presse mythique. Après avoir dirigé et développé le quotidien Al Ittihad Al Ichtiraki, il avait fondé Al Ahdath Al Maghribia, une grande réussite éditoriale, dans le fond et dans la forme, dans l’audience et dans les finances. Ce militant de gauche connu, ce journaliste et éditorialiste respecté, vient de publier ses mémoires «Al Kahf Wa Arraqim», où il nous plonge dans les coulisses d'une crise interne qui a secoué l'USFP et qui l'a poussé à quitter le journal Al Ittihad Al Ichtiraki avec une blessure et un sentiment d'injustice. Entretien.

Médias24 : Lors de la crise qui a secoué le parti de l'USFP pendant l'été de 1995 à l'occasion du retour de Mohamed Fquih Basri, Aberrahman El Youssoufi a exigé votre départ du journal Al Ittihad Al Ichtiraki. C’est la condition qu’il avait posée pour revenir sur sa démission et reprendre la direction du parti. Vous avez été obligé de quitter la direction d'un journal que vous aviez dirigé pendant 12 ans ...

Mohamed El Brini : Je n'ai pas démissionné, j'ai offert le journal, qui était en mon nom, au parti. Je n'avais pas été nommé par un conseil d'administration, qui aurait pu décider de me retirer cette responsabilité.

Le fait d'abandonner le premier journal au Maroc, très solide financièrement et qui a réussi à aménager des locaux modernes, était un choix fait pour ne pas envenimer la situation au sein du parti.

El Youssoufi et ses amis ont considéré que tout ce que j'avais fait dans le journal était dirigé contre eux. Ils avaient même estimé que j'étais contre Mohamed Fquih Basri. Pour eux, j'étais manipulé par une minorité au sein du parti ou encore par des ennemis de l'USFP. C'était l'habillage politique de leur décision.

En réalité, ce sont mes choix professionnels qui m'ont valu cette animosité.

-Vous avez fait aussi vos choix politiques…

-J'avais mes points de vue politiques. Je considérais que Fquih Basri allait revenir au Maroc. Il avait bénéficié depuis des années de la grâce royale et Abderrahmane El Yousfi était démissionnaire du parti depuis 1993.

Que le retour de Fquih Basri soit supervisé par El Yousfi en personne ne posait pas de problèmes pour moi, mais, seulement, Fquih Basri n'était pas membre de l'USFP. De plus, il était contre les choix du parti.

Ses amis au sein de l'USFP voulaient que le parti renonce à ses choix entérinés lors du congrès extraordinaire de 1975. El Yousfi et ses amis ont voulu que le parti se mobilise pour réserver un accueil national à Basri.

Avec d’autres membres du parti, je considérais que si on voulait superviser ce retour, il fallait réunir le comité central, pour lui expliquer les raisons. S'il voulait rejoindre le parti, il aurait fallu qu'il sache à quel point il lui a fait du mal et à ses militants.

-Mais on vous reprochait de ne pas couvrir comme il se doit le retour de Basri…

-Ils avaient élaboré un programme de propagande à l'occasion de ce retour et personne ne m'en avait parlé. Ils ont voulu me mettre devant le fait accompli.

Ils voulaient un journal de langue de bois à l'instar de ce qui se passait au parti Baath. Nous, nous avions travaillé pendant 12 ans pour construire un modèle de presse partisane, nous nous étions inspirés des expériences des autres, nous avions traversé des crises, pour atteindre un résultat que nous considérions bon. Nous avions le premier journal du Maroc. Nous avions construit un journal crédible, et nous refusions de revenir en arrière.

J'ai donc résisté. J'ai refusé de publier des articles de Mohamed Lahbib Forkani, qu'il avait rédigés pour célébrer le retour de Fquih Basri .

Il est incompréhensible et simpliste, d'exiger le départ du directeur du journal, pour qu'El Youssoufi revienne au parti, sachant que les initiatives venant du parti pour le convaincre de revenir sur sa démission s’étaient multipliées depuis 1993.

-Lors de votre dernière rencontre avec El Youssoufi, il vous a dit que vous étiez l'acteur apparent principal dans la crise qui a frappé l'USFP en 1995. Est-ce que vous n'étiez pas, à travers le journal, le porte-parole d'un courant, mené par le premier secrétaire adjoint, Mohamed El Yazghi, et opposé au retour de Abderrahman El Yousfi et celui de Basri ?…

-Je ne mélangeais jamais mes convictions politiques avec mes activités professionnelles.

Je n'ai jamais été d'accord avec le secrétaire général de la CDT, mais je n'ai jamais interdit la couverture de ses activités ni de publier ses opinons.

Nous avons fait beaucoup de sacrifices pour exercer le journalisme autrement. Il aurait été inadmissible de trahir nos choix. Mes positions professionnelles étaient plus importantes que mes positions politiques.

Au sein du parti, il y avait deux tendances. Ceux qui respectent les choix du congrès extraordinaire, et ceux qui sont restés nostalgiques de Fquih Basri.

Le fait de m’accuser de travailler pour quelqu'un d'autre, n'était qu'un prétexte pour justifier la demande de mon départ.

-Beaucoup de commentateurs ont estimé lors des premières négociations pour l'alternance qu'El Yazghi voulait la participation à un gouvernement dirigé par Feu M'hamed Boucetta, pour empêcher le retour d'El Youssoufi.

-Après la mort de feu Aberrahim Bouabid, tout le monde ne voulait pas qu’El Youssoufi devienne le premier secrétaire du parti, sachant qu'il était la seule personnalité capable de diriger le parti après Bouabid. Parmi ces opposants, se trouvaient des amis de Fquih Basri.

Il y avait également ceux qui voulaient retarder la désignation du premier secrétaire, jusqu'au retour de Fquih Basri, sachant qu'il bénéficiait de la grâce royale, et rien n'empêchait son retour. El Yazghi s'est rendu de mon bureau chez El Youssoufi pour le convaincre de devenir premier secrétaire.

Aucun dirigeant du parti n'a remis en question la légitimité de Abderrahman El Youssoufi. En ce qui concerne l'alternance, Boucetta et El Yazghi étaient plus exigeants qu'El Youssoufi. Ils avaient exigé le départ du ministre de l'Intérieur Driss Basri, alors que Hassan II tenait à ce qu'il reste pour six mois supplémentaires après l’éventuelle alternance.

Si El Youssoufi avait décidé de rentrer au Maroc, sans Fquih Basri, il n'y aurait jamais eu de crise. Ce sont les amis de Fquih Basri qui ont créé des problèmes à El Youssoufi à l'occasion de la nouvelle constitution en 1992 et ce sont eux qui ont été contre le candidat unique entre l'Istiqlal et l'USFP.

- Fquih Basri avait déclaré qu'il ne comptait pas rejoindre le parti. Pourtant, on vous a reproché de ne pas couvrir comme il se doit son retour au Maroc…

-A mon avis, il y avait deux projets politiques.

Le premier qui défendait le choix démocratique consacré par le congrès de 1975, et le second qui cherchait à renier le choix démocratique.

Ce second projet était la condition de Fquih Basri pout revenir au parti. Il ne faut pas oublier que Basri voulait constituer un grand mouvement sous le nom de la Koutla historique, qui serait composé de membres de mouvements de la gauche, de la droite et des islamistes. Et je pense qu’El Youssoufi n’était pas d’accord avec le projet de Basri.

-Pourquoi ?

-El Youssoufi s’était mobilisé pour la réussite du congrès extraordinaire de 1975. Il avait envoyé un message aux congressistes. Il avait beaucoup soutenu Abderrahim Bouabid.

El Youssoufi n'a jamais prôné la violence. C'était un militant des droits de l'homme. Et je pense qu'El Youssoufi avait son propre projet, en soutenant le retour de Fquih Basri.

-Lequel ?

-Je pense qu'il y avait des discussions avec le palais. Je ne sais malheureusement pas ce qui s'est passé. Je crois qu'il avait son propre projet et pour le réaliser, il fallait contrôler le parti et il a commencé par la presse. Car lorsque je suis parti, il a demandé au comité central la démission d'El Yazghi de la direction du journal et du poste de secrétaire général adjoint.

Aberrahman El Youssoufi a demandé au comité central de lui donner les pleins pouvoirs pour préparer le congrès, mais cette demande n’a pas été acceptée.

Il cherchait à maîtriser la situation, à éviter les surprises, comme ce qui s'est passé en 1992, lorsque le comité central a refusé de voter en faveur de la nouvelle constitution.

Il faut rappeler que le parti disait auparavant que les postes électifs ne l'intéressaient pas, il mettait l'accent sur son idéologie et son programme. Mais avec El Youssoufi, le parti a commencé à chercher à avoir le maximum d'élus, et on choisissait des gens capables de se faire élire, on ne posait plus de questions sur la manière.

Tout cela m'amène à penser qu’El Youssoufi avait un projet qu'il voulait concrétiser et il a réussi à le faire. Il est devenu le premier socialiste à être désigné Premier ministre.

-Pensez-vous que ses proches au sein du parti ou Fquih Basri étaient au courant de ses projets ?

-Ses amis lui ont créé beaucoup de problèmes.

Fquih Basri à qui il a tenu à réserver un retour triomphal, pour qui il s'était battu contre tout le monde, a publié à travers la presse marocaine la fameuse lettre, une bombe où il prétendait que El Youssoufi et Bouabid étaient favorables au coup d'Etat manqué en 1972 par le général Oufkir.

Heureusement que le Roi savait quelles étaient les vraies intentions de Fquih Basri. Ce dernier voulait, à travers la publication de cette lettre, faire échouer le projet de la monarchie et des démocrates au Maroc. Basri cherchait à faire échouer toute l’action de Bouabid, d’El Youssoufi et du parti, pour que le Maroc retourne à la normale et que la confiance revienne. Et il cherchait, surtout, à faire échouer l'alternance.

-Est que toute cette crise n’était pas une revanche contre la mémoire de Abderrahim Bouabid ? Par exemple, le jour du retour de Fquih Basri, vous aviez publié un édito où vous rendiez hommage à Bouabid. On vous l’a reproché par la suite...

-Je ne sais pas.

Abderrahim Bouabid avait été malmené lors du 5ème congrès en 1989. Il a été mis en minorité, il a même quitté le congrès, sachant que grâce à lui, l'USFP est resté un parti. Ce que Fquih Basri a fait dans les années 60 et 70, risquait de provoquer l'interdiction du parti. Il y avait même eu une interdiction provisoire en 1973.

Ses agissements exacerbaient les divergences au sein du parti, avec un risque d’implosion. Bouabid était venu témoigner devant le tribunal suite aux événement de Moulay Bouaaza, il a défendu Fquih Basri, malgré leurs divergences. Il a réussi, à maintes reprises, à sortir Basri de prison et à obtenir sa grâce. Bouabid était un vrai démocrate, il acceptait, contrairement aux autres, la contradiction.

-Bouabid a négocié avec Fquih Basri son retour au Maroc...

-Il a eu des discussions très poussées avec lui. Il est allé le voir à Paris. Il m'en a informé et m'a communiqué un numéro de téléphone pour me tenir au courant et publier l'information s'ils arrivent à un accord.

Une matinée, ils ont discuté de ce retour et l'après-midi Basri a donné, sans informer Bouabid, une interview à AFP, dont le contenu allait, en principe, mettre un terme à toute négociation.

-Dans vos mémoires, vous écrivez que Abderrahim Bouabid était devenu furieux lorsqu’il a découvert que Fquih Basri négociait avec Driss Basri…

-C'est l'une des facettes de la personnalité de Fquih Basri. Au moment où Bouabid bataillait pour qu’il retourne au Maroc, ce dernier négociait avec Driss Basri et il a tenu à l'écart le parti et Bouabid. Il négociait avec les gens qui étaient responsable des années de plomb. Bouabid était furieux parce qu'il avait senti que Fquih Basri s'est rabaissé à  négocier avec ses ennemis.

-Lorsque vous avez été convoqué par le bureau politique suite aux reproches qui vous ont été adressés à cause de la manière dont vous avez couvert le retour de Fquih Basri, on a remarqué que vous n'avez pas été défendu par vos amis au sein du bureau…

-Il y avait des membres du bureau qui sympathisaient avec moi et comprenaient ma position. Il y avait des dirigeants qui ont défendu mes choix professionnels, comme Mohamed Lahbabi, Mohamed Guessouss, Mohamed Elyazghi. Mais les choix qui s'imposaient à eux étaient difficiles et je les comprends. Tout le monde voulait le retour d’El Youssoufi. Si j'étais à leur place, j'aurais fait comme eux.

-Mais la manière dont tout cela s’est passé vous a profondément déplu…

 -La manière avec laquelle on m'a poussé à quitter le journal était pénible.

J'ai passé plus de 12 ans à construire quelque chose pour eux, en faisant beaucoup de sacrifices. Ils profitaient, eux et le parti, de la crédibilité du journal et à la fin, on vous traite comme si vous étiez un criminel et même pire.

Après toutes ces années, voilà ce que j’avais recueilli. Si El Youssoufi m'avait téléphoné et demandé de partir, j'aurais légué le journal.

J'avais beaucoup de divergences avec Bouabid, mais il acceptait la contradiction.

Lorsque l'affaire Salman Rochdi a éclaté, Mohamed Bahi tenait une chronique hebdomadaire, Rissalat Bariz – La lettre de Paris. Il avait alors envoyé un article ou il défendait l'écrivain, qui était l'objet d'une Fatwa de Khomeiny et tous les extrémistes étaient contre lui.

Il y avait des pressions sur le parti, et Bouabid m'avait demandé de voir les textes de Bahi avant leur publication. Je lui ai soumis un article, et il m'a dit de ne pas le publier. Je suis alors allé chez lui, et on a discuté.

Bouabid avait un point de vue politique et il voulait protéger le parti qui subissait des pressions liées à l'affaire Salman Rochdi, alors que moi, j'avais un point de vue professionnel.

On ne s'est pas mis d'accord. J’ai manifesté le souhait de démissionner, il a refusé, en me demandant d'adresser ma démission à la commission administrative. J'ai répondu que c'était lui qui m'avait confié le journal. On s'est quitté et le lendemain, je suis resté chez moi. En apprenant mon absence, Bouabid m'appelle chez moi, pour me proposer d'enlever quelques phrases de l'article et de le publier. Il a toujours défendu le professionnalisme.

Le journalisme, c'était ma responsabilité et la bataille de ma vie. Le problème n'était pas de partir, mais la manière de partir. Ça, c'est blessant.

-Dans vos mémoires, vous n’évoquez pas suffisamment Elyazghi et vous lui reprochez de ne pas démentir publiquement les allégations au sujet de liens entre Al Ahdath Almaghribia et lui..

-Nos relations sont restées très fortes. J'ai travaillé sous sa direction juste après l'assassinat de Omar Benjelloun. Il nous laissait travailler librement, il a soutenu beaucoup de nos initiatives au journal.

C'était un grand ami, mais c'est un homme politique, il ne faut pas se leurrer. Il m'a déconseillé de lancer Al Ahdath Almaghribia, étant sûr que ce serait un échec.

Mais après le lancement du journal, la rumeur disait qu'il était derrière ce projet, alors que moi, j'avais refusé d'être le porte-parole de qui que ce soit. Je l'ai dit à El Youssoufi. L'actuel premier secrétaire  de l'USFP Driss Lachgar m'avait proposé une aide que j'ai déclinée. J'ai dit à tout le monde que je voulais créer une entreprise et construire un journal indépendant avec une ligne éditoriale de gauche. Nous avons bien dit que nous n'allions pas défendre telle ou telle tendance.

Mais j’ai été surpris de voir qu’Elyazghi a laissé courir la rumeur et en se taisant, il l'a encouragée il ne l'a jamais démentie. J'ai senti que ça lui plaisait, ça le servait. Entre amis on ne fait pas ce genre de choses.

-C'est une rumeur qui a été utilisée par les islamistes contre le journal.

 -Ça affaiblissait le journal et renforçait la position de tous ceux qui cherchaient à nous discréditer. Elyazghi n'a pas démenti cette rumeur. Il reste toujours un ami, mais son comportement a renforcé l'idée que j'ai des hommes politique marocains. Ils n’hésitent pas à vous écraser si vous êtes un obstacle devant leurs ambitions.

-Abderrahman El Youssoufi, lui aussi, était contre votre projet de créer un journal. Quelles étaient selon vous les raisons de ce refus ?

-Il voulait me neutraliser. On m'avait convaincu de l'accompagner, de l’aider à se familiariser avec les rouages du journal. Je lui ai envoyé une lettre pour lui expliquer que le parti s'est comporté avec moi d'une façon regrettable, et que j'étais victime de ses décisions. Dans la lettre je réitérais mes positions professionnelles.

Je voulais travailler dans la presse du parti. Je ne voulais pas de postes de responsabilité, mais je ne peux pas trahir mes convictions professionnelles.

Lorsque je suis allé informer El Youssoufi de mon ambition de créer un nouveau journal, il m'a répondu qu'il ne comprenait pas mes raisons. Je lui ai exposé ces raisons. Il m'a dit que le journal a besoin de moi, je lui ai dit que j'étais prêt de renoncer à mon projet. Mais s'ils veulent que je revienne, ils doivent tenir compte de mes conditions.

Je voulais préserver le journal, je refusais tout retour en arrière, je voulais qu’il garde sa crédibilité mais ils n'ont jamais voulu que le journal respecte les règles professionnelles, parce que ça les prive d'un instrument de propagande.

En fait, ils ne voulaient pas que je crée un journal et ne voulaient pas que je revienne au journal du parti. Moi, je ne pouvais pas rester oisif. Je voulais exercer mon métier, en respectant les règles professionnelles et le lecteur.

-Un jour, El Youssoufi arrive avec Fquih Basri, et vous demande de lui faire visiter le journal..

 -Il voulait m'humilier, Comme s'il me disait: "Toi qui étais contre le retour de Fquih Basri, toi qui as refusé de mobiliser le journal pour célébrer son retour, toi qui ne l'aimes, tu vas lui faire visiter le journal". J'étais indigné.

-Pourtant, des personnalités comme Mohamed Abed El Jabri, vous avaient convaincu de revenir pour aider El Youssoufi au niveau du journal. Est-ce qu'il a été mis au courant des initiatives de ce dernier ?

-Il ne pouvait pas ne pas être au courant. Mohamed Abed El Jabri était son ami intime. Mohamed Elyazghi et Mustapha Karchaoui, eux aussi, m'ont demandé de me mettre à la disposition d’El Youssoufi et l'accompagner pour gérer le journal. J'ai rejoint le journal, mais j'ai senti qu'il n'avait pas besoin de moi. Je suis resté dans la salle de rédaction sans rien faire.

-Après 23 ans, vous sortez les mémoires de ce mois d'été brûlant. Est-ce que c'est une sorte de catharsis pour vous ?

 -En partie oui, j'ai beaucoup souffert en me taisant toutes ces années. Je me suis tu pour ne pas dire des choses qui pouvaient faire mal au parti ou à des personnes.

Maintenant que je me suis libéré de toutes ces considérations, j'ai essayé de dire ma vérité, parce que jusqu'à maintenant, c'est leur vérité qui a prévalu. Je suis conscient que certains ne vont pas être contents.

-Est-ce vous avez omis des révélations dans ces mémoires ?

-Tout ce qui est important, je l'ai dit. Je ne prenais pas de notes avant, mais pendant cette crise je l'ai fait.

Je ne savais pas ce que j'allais en faire. J'avais, à un moment, envisagé de parler de tout ça lors d'une réunion du comité central. C'était lors d'une réunion de crise du comité central, au cours de laquelle on voulait accuser des membres du parti, dont moi-même, d’avoir provoqué la mort de Mohamed Bahi. J'ai rédigé un réquisitoire pour le lire, pour me défendre.

-Vous avez reconstruit en quelque sorte le quotidien Al Ittihad Al Ichtiraki et vous en aviez fait le premier journal marocain. Ensuite, vous avez créé Al Ahdath Al Maghribia et en avez fait le premier quotidien marocain. Pourquoi avoir quitté ce journal que vous avez créé et qui a marqué l’histoire de la presse marocaine…

 -Il fallait bien que je prenne ma retraite.

La presse–papier est en crise depuis la révolution numérique. Actuellement, tout le monde est à la recherche d'un modèle économique pour la presse marocaine. La presse-papier chez nous se meurt, j'étais conscient de ces changements, j'ai réfléchi, j’ai essayé d'opérer des changements, mais je n'ai pas réussi à créer ce nouveau journal.

Donc, je me suis dit que je suis arrivé à terme de ce que je pouvais faire. Je reconnais que je n'ai plus les idées qui aideraient à créer un nouveau journal. Je dois laisser cette mission aux jeunes, parce qu'ils sont plus aptes à créer un nouveau journal que moi.

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