Après la fermeture de la mine de Jérada, au moins mille personnes ont continué à l’exploiter clandestinement jusqu’au drame qui a coûté la vie à 2 jeunes. Driss Benhima revient sur les raisons économiques et sanitaires qui l’ont conduit à fermer cette mine dont il dirigeait le plan social de la commission de liquidation et dont le maintien de l’activité devenait "absurde".

Driss Benhima a été le directeur général de l’ONE. Cet office était le seul client de Charbonnages du Maroc qui exploitait la mine autour de laquelle s’est construite la ville de Jérada en 1929.

De sa création jusqu'en 1992, elle exportait le minerai mais après la chute des cours mondiaux, l’Office national de l’électricité est devenu le seul client de la production cette mine.

Dans le cadre de cette fonction et de celle de ministre de l’Energie et des mines, Driss Benhima a supervisé sa fermeture qui a eu pour effet d’entraîner un exode vers d’autres villes (population passée de 70.000 à 43.000 habitants en quelques années) car en 70 ans de production, aucune autre activité n’a vu le jour dans la ville.

La poursuite de l’exploitation clandestine s’expliquerait, selon Benhima, par le fait que si beaucoup d’argent s’est déversé sur la ville de Jérada pendant 70 ans, il n’y a eu aucun investissement pour créer d’autres activités pourvoyeuses d’emplois car cette région enclavée ne s’y prête pas.

Près de 20 ans après avoir pris cette décision qui continue de faire couler de l’encre, il nous explique que le maintien de l’activité charbonnière dans le giron de l’Etat était impossible pour deux raisons:

"Nous avons signé en mars 1998 un protocole d’accord avec les syndicats du personnel pour des départs progressifs des salariés puis la fermer définitivement trois ans plus tard. Nous nous sommes basés sur le fait que son exploitation n’était plus viable économiquement et était intolérable sanitairement pour les mineurs qui étaient confrontés à une maladie affreuse, la silicose.

"Pendant longtemps, nous avons dépensé beaucoup d’argent pour rien sachant que le coût d’extraction du charbon revenait 3 fois plus cher que le prix mondial. Il aurait coûté moins cher de payer les salaires des mineurs pour qu’ils restent chez eux et d’importer du charbon car nous aurions économisé le carburant, l’électricité…

"Sachant que la tonne nous revenait à 750 DH et que le cours mondial était à 250 DH, l’activité était devenue un vrai gouffre financier car le chiffre d’affaires ne couvrait même pas la masse salariale. Même en payant 3 fois le prix mondial, cela ne suffisait pas à pérenniser l’activité car l’Etat était obligé de débourser 150 MDH de subvention annuelle pour combler le déficit d’exploitation. Nous en sommes donc arrivés à la conclusion qu’il était préférable d’importer ce minerai plutôt que de le produire à Jérada.

 

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"La deuxième raison est qu'au final, nous maintenions les emplois et les mineurs attrapaient la silicose. EN quelque sorte, nous payions les mineurs pour qu'ils tombent malades. Sur les 5.000 employés de la mine, 4.000 (80%) étaient atteints de silicose", précise Benhima.

Selon lui, à l’époque, l’Etat a consacré le plan social le plus généreux de l’histoire du Maroc au personnel de la mine: 3 MMDH pour 5.000 employés soit 600.000 dirhams de coût par personne.

"1,3 MMDH ont été alloués pour indemniser les 5.000 employés soit une indemnité moyenne de 260.000 DH. Nous avons également versé 1,7 MMDH d’impayés aux caisses sociales pour que les ouvriers puissent bénéficier de remboursement de soins médicaux et de leur pension de retraite.

"Hormis les 3 MMDH, il faut ajouter les logements sociaux qui leur ont été vendus à un prix dérisoire, soit 10% de la valeur estimée par une commission préfectorale qui était très modeste dans ses évaluations (environ 10.000 DH par logement)", ajoute l’ancien directeur général de l’ONE.

Concernant la politique de reconversion inaboutie qui fait actuellement l’objet de multiples critiques, il tient à rappeler qu’une maison d’entrepreneur a été créée pour monter des entreprises de reconversion sur la base des actifs de la mine.

"Je ne ne faisais pas partie de la commission de reconversion qui a monté 16 activités pour reconvertir les anciens employés (entreprises de chaudronnerie, transports, d’électrification, de tenues de travail …).

"Un des axes principaux de reconversion aurait dû être la mise à disposition des terres collectives, par le ministère de l’Equipement, aux ayants-droits pour qu’ils se reconvertissent dans l’agriculture mais ce projet ne s’est jamais concrétisé.

S’il regrette la tragédie qui a eu lieu vendredi 22 décembre, Benhima n’exclut pas qu’elle puisse se reproduire car ce n’est "ni la première, ni la dernière".

"Hormis ces accidents, il faut parler du risque accru de contracter la silicose car ceux qui descendent extraire du charbon n’ont aucune couverture santé. Avant, le médecin du travail arrêtait les mineurs dès qu’il constatait un certain seuil de contamination par la silicose mais là il n’y aura plus d’alarme.

"Il faut savoir que les mines en affleurement sont plus dangereuses que celles en profondeur. Creuser à 50 mètres sous terre comporte beaucoup plus de risques que d’extraire du minerai à 800 mètres comme cela se faisait du temps où la mine était ouverte. La raison est d’ordre géologique car le terrain est moins élastique à la surface qu’en profondeur et donc infiniment plus dangereux.

"Si vous ajoutez à cela des conditions d’extraction artisanales et dénuées de toute approche hygiénique sans suivi médical, vous obtenez une tragédie. On a fermé cette mine pour la bonne raison que 80% des mineurs étaient atteints de cette maladie, et aujourd’hui on va attendre quoi avant de s’apercevoir du grave risque sanitaire? Le coût social pour la collectivité et pour les familles des victimes est épouvantable. Il faut en effet savoir qu'un silcosé meurt assis car l'état de ses poumons malades ne lui permette pas de se coucher.

Les bénéficiaires de l'extraction clandestine ne sont pas les mineurs mais ceux qui tirent les ficelles

"Une fois à la surface, ce charbon n’est pas vendu par les mineurs eux-mêmes. Des réseaux d’intermédiaires interviennent pour le transporter par camion puis le revendre à des particuliers et des petites entreprises qui ont besoin de combustible. Ce sont eux les bénéficiaires de ce trafic illicite", accuse Benhima qui ajoute, pessimiste, que si la ville n’a pas réussi à dégager d’autres activités lucratives en 70 ans, c’est qu’il y a un problème d’enclavement et de ressources humaines auquel il faudra remédier.

Malgré le fait que les cours mondiaux (70$) du charbon ont flambé depuis 2001, notre interlocuteur pense qu’une exploitation même artisanale ne sera jamais assez rentable pour rouvrir la mine car les gisements se sont taris.

On peut cependant se demander si 150 millions de DH par an de subvention publique pour maintenir l’activité, n’aurait pas été préférable pour éviter ce genre de drame appelé à se répéter.

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Après la fermeture de la mine de Jérada, au moins mille personnes ont continué à l’exploiter clandestinement jusqu’au drame qui a coûté la vie à 2 jeunes.  Driss Benhima revient sur les raisons économiques et sanitaires qui l’ont conduit à fermer cette mine dont il dirigeait le plan social de la commission de liquidation et dont le maintien de l’activité devenait "absurde".

Driss Benhima a été le directeur général de l’ONE. Cet office était le seul client de Charbonnages du Maroc qui exploitait la mine autour de laquelle s’est construite la ville de Jérada en 1929.

De sa création jusqu'en 1992, elle exportait le minerai mais après la chute des cours mondiaux, l’Office national de l’électricité est devenu le seul client de la production cette mine.

Dans le cadre de cette fonction et de celle de ministre de l’Energie et des mines, Driss Benhima a supervisé sa fermeture qui a eu pour effet d’entraîner un exode vers d’autres villes (population passée de 70.000 à 43.000 habitants en quelques années) car en 70 ans de production, aucune autre activité n’a vu le jour dans la ville.

La poursuite de l’exploitation clandestine s’expliquerait, selon Benhima, par le fait que si beaucoup d’argent s’est déversé sur la ville de Jérada pendant 70 ans, il n’y a eu aucun investissement pour créer d’autres activités pourvoyeuses d’emplois car cette région enclavée ne s’y prête pas.

Près de 20 ans après avoir pris cette décision qui continue de faire couler de l’encre, il nous explique que le maintien de l’activité charbonnière dans le giron de l’Etat était impossible pour deux raisons:

"Nous avons signé en mars 1998 un protocole d’accord avec les syndicats du personnel pour des départs progressifs des salariés puis la fermer définitivement trois ans plus tard. Nous nous sommes basés sur le fait que son exploitation n’était plus viable économiquement et était intolérable sanitairement pour les mineurs qui étaient confrontés à une maladie affreuse, la silicose.

"Pendant longtemps, nous avons dépensé beaucoup d’argent pour rien sachant que le coût d’extraction du charbon revenait 3 fois plus cher que le prix mondial. Il aurait coûté moins cher de payer les salaires des mineurs pour qu’ils restent chez eux et d’importer du charbon car nous aurions économisé le carburant, l’électricité…

"Sachant que la tonne nous revenait à 750 DH et que le cours mondial était à 250 DH, l’activité était devenue un vrai gouffre financier car le chiffre d’affaires ne couvrait même pas la masse salariale. Même en payant 3 fois le prix mondial, cela ne suffisait pas à pérenniser l’activité car l’Etat était obligé de débourser 150 MDH de subvention annuelle pour combler le déficit d’exploitation. Nous en sommes donc arrivés à la conclusion qu’il était préférable d’importer ce minerai plutôt que de le produire à Jérada.

 

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"La deuxième raison est qu'au final, nous maintenions les emplois et les mineurs attrapaient la silicose. EN quelque sorte, nous payions les mineurs pour qu'ils tombent malades. Sur les 5.000 employés de la mine, 4.000 (80%) étaient atteints de silicose", précise Benhima.

Selon lui, à l’époque, l’Etat a consacré le plan social le plus généreux de l’histoire du Maroc au personnel de la mine: 3 MMDH pour 5.000 employés soit 600.000 dirhams de coût par personne.

"1,3 MMDH ont été alloués pour indemniser les 5.000 employés soit une indemnité moyenne de 260.000 DH. Nous avons également versé 1,7 MMDH d’impayés aux caisses sociales pour que les ouvriers puissent bénéficier de remboursement de soins médicaux et de leur pension de retraite.

"Hormis les 3 MMDH, il faut ajouter les logements sociaux qui leur ont été vendus à un prix dérisoire, soit 10% de la valeur estimée par une commission préfectorale qui était très modeste dans ses évaluations (environ 10.000 DH par logement)", ajoute l’ancien directeur général de l’ONE.

Concernant la politique de reconversion inaboutie qui fait actuellement l’objet de multiples critiques, il tient à rappeler qu’une maison d’entrepreneur a été créée pour monter des entreprises de reconversion sur la base des actifs de la mine.

"Je ne ne faisais pas partie de la commission de reconversion qui a monté 16 activités pour reconvertir les anciens employés (entreprises de chaudronnerie, transports, d’électrification, de tenues de travail …).

"Un des axes principaux de reconversion aurait dû être la mise à disposition des terres collectives, par le ministère de l’Equipement, aux ayants-droits pour qu’ils se reconvertissent dans l’agriculture mais ce projet ne s’est jamais concrétisé.

S’il regrette la tragédie qui a eu lieu vendredi 22 décembre, Benhima n’exclut pas qu’elle puisse se reproduire car ce n’est "ni la première, ni la dernière".

"Hormis ces accidents, il faut parler du risque accru de contracter la silicose car ceux qui descendent extraire du charbon n’ont aucune couverture santé. Avant, le médecin du travail arrêtait les mineurs dès qu’il constatait un certain seuil de contamination par la silicose mais là il n’y aura plus d’alarme.

"Il faut savoir que les mines en affleurement sont plus dangereuses que celles en profondeur. Creuser à 50 mètres sous terre comporte beaucoup plus de risques que d’extraire du minerai à 800 mètres comme cela se faisait du temps où la mine était ouverte. La raison est d’ordre géologique car le terrain est moins élastique à la surface qu’en profondeur et donc infiniment plus dangereux.

"Si vous ajoutez à cela des conditions d’extraction artisanales et dénuées de toute approche hygiénique sans suivi médical, vous obtenez une tragédie. On a fermé cette mine pour la bonne raison que 80% des mineurs étaient atteints de cette maladie, et aujourd’hui on va attendre quoi avant de s’apercevoir du grave risque sanitaire? Le coût social pour la collectivité et pour les familles des victimes est épouvantable. Il faut en effet savoir qu'un silcosé meurt assis car l'état de ses poumons malades ne lui permette pas de se coucher.

Les bénéficiaires de l'extraction clandestine ne sont pas les mineurs mais ceux qui tirent les ficelles

"Une fois à la surface, ce charbon n’est pas vendu par les mineurs eux-mêmes. Des réseaux d’intermédiaires interviennent pour le transporter par camion puis le revendre à des particuliers et des petites entreprises qui ont besoin de combustible. Ce sont eux les bénéficiaires de ce trafic illicite", accuse Benhima qui ajoute, pessimiste, que si la ville n’a pas réussi à dégager d’autres activités lucratives en 70 ans, c’est qu’il y a un problème d’enclavement et de ressources humaines auquel il faudra remédier.

Malgré le fait que les cours mondiaux (70$) du charbon ont flambé depuis 2001, notre interlocuteur pense qu’une exploitation même artisanale ne sera jamais assez rentable pour rouvrir la mine car les gisements se sont taris.

On peut cependant se demander si 150 millions de DH par an de subvention publique pour maintenir l’activité, n’aurait pas été préférable pour éviter ce genre de drame appelé à se répéter.

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