Opposant à Hassan II, puis ministre du gouvernement d’alternance et du Roi Mohammed VI, l’ancien premier secrétaire de l’USFP sort de sa retraite pour jeter un éclairage sur les affaires qui ont jalonné les 50 dernières années du parti de la rose.

Retiré de la vie politique, Mohamed El Yazghi revient pour Médias 24 sur son engagement partisan au sein de l’UNFP, puis de l’USFP. De manière chronologique, il livre devant l’œil de notre caméra les étapes qui ont conduit les socialistes à passer du rôle d’opposants irréductibles à celui de ministres.

Tour à tour fonctionnaire, avocat dans le cabinet de Abderrahim Bouabid, détenu politique puis plusieurs fois ministre, sa carrière se confond avec l’histoire politique du Maroc indépendant.

Né à Fès en 1935, il s’installe à Rabat où il obtiendra son baccalauréat au lycée Moulay Youssef, avant de décrocher une licence de droit et de rejoindre l’école nationale d’administration (ENA) de Paris, où il s'attirera les foudres du pouvoir pour avoir soutenu la première grève des fonctionnaires de l'histoire du Maroc.

A partir de là, il sera un acteur engagé dans les rangs de l’UNFP de Mehdi Ben Barka, avant de participer à la création de l’USFP avec Abderahim Bouabid, Omar Benjelloun et Abderrahmane Youssoufi.

Dans cette interview, El Yazghi refuse d'évoquer la crise existentielle et la scission du parti dont il a été premier secrétaire avant Abdelouahed Radi puis Driss Lachgar. Hors-caméra, il nous déclarera qu'il préfère rester neutre pour éviter de jeter de l'huile sur le feu.

Il ne manquera cependant pas de critiquer indirectement l'action de son prédecesseur, Abderrahmane Youssoufi, qui a accepté les conditions "innacceptables" du défunt Hassan II pour que l'USFP prenne la tête du gouvernement d'alternance composé d'une coalition de partis (Koutla). 

A la fin de l'entretien, il tire à boulets rouges sur le bilan de Abdelillah Benkirane, accusé d'avoir moins lutté contre la corruption que ses trois prédécesseurs, de ne pas s'inscrire dans la transition démocratique et de ne défendre au final que les intérêts de son parti, au détriment de ceux de son pays.

 

Médias 24: En 1963, vous êtes radié de la fonction publique pour avoir été solidaire de la 1re grève générale des fonctionnaires de l’histoire du Maroc...

-Mohamed El Yazghi: A cette époque, j’étais détaché à l’ENA et comme j’ai soutenu cette grève dans le cadre d’un congrès de la Fédération de France de l’UNFP, M'hamed Douiri, ministre des Finances, m’a révoqué de mon poste à la direction du budget. Son successeur Driss Slaoui, a annulé cette décision, mais j’ai préféré démissionner et devenir avocat.

-Vous étiez installé à Paris au lendemain du complot de 1963, attribué à l’UNFP?

-Après les arrestations des cadres de mon parti, j’ai travaillé comme maître assistant à la faculté de droit de Paris, tout en étant inscrit au barreau de la capitale française.

J’y suis resté deux ans, avant de rentrer au Maroc, au moment de la manifestation des lycéens de 1965. Avant cela, le ministre de l’intérieur Roger Frey m’a envoyé un arrêté d’expulsion, mais devant la réaction des partis politiques et des syndicats, le président De Gaulle l’a annulé.

-Cette expulsion avortée a été prise à l’instigation des autorités marocaines?

-Probablement, car Roger Frey était très lié au général Oufkir. Quoi qu’il en soit, je suis rentré en 1965, car quitte à aller en prison, autant être chez soi qu’à la merci d’un pays étranger.

-Etiez-vous à Paris le jour de l’enlèvement de Mehdi Ben Barka en octobre 1965?

-J’étais déjà rentré en juin de la même année, mais avant mon départ, j’étais passé à Genève pour lui signifier mon intention de m’installer dans mon pays, malgré les risques encourus.

-Son rapt et son assassinat ne vous ont pas poussé à entrer dans la clandestinité?

-Non, car mon choix et celui de l’UNFP étaient d’avoir une activité politique visible, afin de faire face au pouvoir et d'agir efficacement contre le despotisme ambiant. Quel que soit le prix à payer, la lutte pour la démocratie ne pouvait se faire que dans la légalité.

-Au lendemain de la guerre des six jours au Moyen-Orient, vous êtes jeté en prison...

-J’ai passé 10 mois en prison, sans jugement préalable, pour avoir appelé à des manifestations de soutien au peuple palestinien dans les rues de Rabat et de Salé.

-Après les deux coups d’Etat, pensiez-vous que la monarchie vivait ses derniers moments?

-La monarchie a été victime de l’action qu’elle avait menée, car Hassan II avait fait le vide autour de lui en luttant contre les forces politiques démocratiques. Elle s’est mise en danger par sa faute, en faisant confiance à d’anciens officiers de l’armée française, qui ont voulu prendre la place du Roi et gouverner à sa place.

-Le Fqih Basri affirmait avant sa mort que l’UNFP était impliquée dans le coup d’Etat d’Oufkir.

-Si nous avions participé à la préparation du 2e coup d’Etat avec Oufkir, Hassan II ne nous aurait pas épargnés, car il n’a jamais hésité à nous jeter en prison pour bien moins que ça.

-Vous et Omar Benjelloun avez quand même reçu un colis piégé le 13 janvier 1973...

-Ahmed Dlimi m’a en effet envoyé un engin explosif le jour de l’exécution des aviateurs putschistes Amokrane et Kouera. Il voulait faire d’une pierre deux coups, en nous supprimant en même temps que les pilotes qui avaient attaqué le Boeing royal.

Sur le chemin de la potence, ils ont révélé à leurs avocats que Hassan II et ses collaborateurs avaient voulu leur faire dire que nous faisions partie de la conjuration royale. Amokrane s’y est refusé et a demandé à son avocat de nous prévenir, mais avant qu’il ne puisse le faire, la bombe qui m’était destinée m’avait déjà explosé au visage.

-Vous avez été moins vigilant que votre camarade, qui n’a pas ouvert son colis piégé.

-Effectivement, je n’ai pas flairé le danger, car j’étais habitué à recevoir des livres par la poste et la bombe était dissimulée dans un ouvrage recouvert de papier d’emballage et timbré.

-Deux ans plus tard, Omar Benjelloun est assassiné en pleine rue. Est-ce une opération téléguidée par le pouvoir ou incombe-t-elle à la seule Chabiba islamiya?

-L’instrument d’exécution est clairement l’organisation de la jeunesse islamiste de Abdelkrim Motii. Les meurtriers ont été arrêtés par les passants,mais les donneurs d’ordre n’ont jamais été jugés.

Le docteur Khatib (proche de Hassan II), a caché pendant deux ans Abdelaziz Noâmi, chef de la cellule qui s’est ensuite enfui à l’étranger. Khatib a joué un rôle de protecteur, car il a même choisi les avocats de ceux qui étaient emprisonnés.

-Pourquoi créer l’USFP quelques mois avant la mort de Omar Benjelloun?

-La direction bicéphale de l’UNFP composée de Abdellah Ibrahim et Mahjoub Ben Seddik (secrétaire général de l’UMT) avait immobilisé le parti.

Contrairement à la base, Ibrahim ne voulait pas d’une vraie participation aux élections, il était plutôt pour un accord avec le pouvoir.

Nous sommes donc sortis de l’UNFP en 1972, mais la vague d’arrestations qui a suivi les événements de Moulay Bouazza (commandos de Fqih Basri venus d’Algérie) a retardé la création de l’USFP.

-La Marche Verte a créé une union sacrée inédite et vous a réconcilié avec le pouvoir.

-C’est l’USFP qui a demandé au Roi de demander l’avis de la Cour internationale de justice sur l’affaire du Sahara en 1974, afin de pouvoir préparer la Marche Verte. 

Nous avons estimé que c’était une belle initiative et j’ai dit à Bouabid venu me visiter alors que j’étais en résidence surveillée à Ifrane, que si Hassan II choisissait la voie nationale, nous ne pouvions qu’être avec lui.

-Votre opposition à l’idée de référendum au Sahara vous renvoie en prison avec Bouabid.

-Nous n’étions pas d’accord avec cette proposition royale exprimée devant l’organisation de l’unité africaine (OUA) en 1981. L’USFP estimait qu’il était dangereux de ne pas lier l’organisation de ce référendum à une consultation du peuple marocain.

L’Algérie a profité de la déclaration royale pour demander le retrait de notre armée et remplacer notre administration par celle des Nations-Unies. Hassan II a d’ailleurs reconnu par la suite dans un discours, sans nous citer, que nous avions raison.

-Dans les années 80, la traversée du désert continue pour l’USFP.

-Depuis notre première participation aux élections en 1977, nous avons été privés de beaucoup de sièges. Le docteur Benhima, qui était ministre de l’Intérieur à l’époque, avait reçu Si Bouabid pour lui demander combien de sièges de parlementaires voulait l’USFP.

Celui-ci a répondu que nous refusions de poignarder la démocratie par le biais de petits arrangements.

Nous avons été sanctionnés en obtenant 15 sièges alors que les pronostics nous créditaient d’au moins 70, voire 90. Le refus de Bouabid lui a valu de ne pas faire partie des 15 élus.

-Avec le recul, est-ce qu'il y avait une animosité du défunt Hassan II à l’égard de l’USFP?

-Il avait une conception de l’Etat différente de la nôtre. Nous étions monarchistes, mais nous réclamions la démocratie, alors qu’il pensait que le despotisme éclairé était préférable.

A la fin de sa vie, il a fait son autocritique, en reconnaissant devant les Marocains que le pays était au bord de la crise cardiaque. Cet aveu tardif est le fait d’un homme ayant gouverné plus de trente ans et qui signe une reconnaissance indirecte d’échec.

C’est d’ailleurs à ce moment qu’il a appelé à la constitution d’un gouvernement d’alternance.

-Les premiers pourparlers pour y parvenir datent de 1993.

-Ils ont duré deux ans,mais n’ont pas abouti, car nous n’avons pas trouvé de terrain d’entente sur la présence du ministre de l’Intérieur. Nous avons estimé que son départ était une condition sine qua non à notre participation au gouvernement d’alternance.

-Vous avez perdu cinq ans puisque qu’en 1998, Basri fera partie de votre gouvernement...

-Nous étions contre, mais c’est le premier secrétaire Youssoufi qui a pris seul cette décision. Heureusement que le nouveau Roi a renvoyé Basri en 1999, ce qui a permis de sauver ce gouvernement d’alternance, sans quoi nous aurions pu aller à l’échec.

-Après des décennies d’opposition, quel souvenir gardez-vous du 1er conseil des ministres avec Hassan II?

-Il y a eu une vraie rupture avec le passé, car il nous a dit que le conseil serait désormais un lieu de débat. Avant cela, il présidait ce conseil et prenait seul toutes les grandes décisions.

-Comment se passe la succession en 1999?

-Elle s’est passée dans de bonnes conditions, il y a eu une vraie unanimité dans le pays, car le discours du Trône était profondément engagé pour la démocratisation du pays.

-Vous a-t-il donné l’impression d’être en totale rupture avec son prédecesseur?

-Certainement, car il a ouvert une nouvelle phase dans les relations avec son peuple et avec les représentants politiques de celui-ci. Dès le début de son règne, il a envoyé des signes forts comme le limogeage de Basri, le retour de Serfaty et la réinvestiture du gouvernement d’alternance.

-Vous rentrez au gouvernement avec Driss Jettou à la primature, alors que l'USFP a gagné les législatives

-C’est Abderrahmane qui a défendu cette option et qui a même discuté des termes du programme gouvernemental et des noms des ministres USFP avec son successeur Jettou.

J’étais contre, mais j’ai fini par le soutenir au bureau politique, en spécifiant que je ne souhaitais pas devenir ministre. Driss Jettou m’a alors convaincu, en m’affirmant que ce gouvernement ne pouvait pas se passer de ma présence et que le Roi la souhaitait aussi.

-La participation de l’USFP a suscité un vent d’espoir mais avec le recul, l'Union a déçu le peuple.

-Les attentes étaient peut-être démesurées par rapport à notre marge de manœuvre, mais l’histoire retiendra que le gouvernement Youssoufi a ouvert la voie de la transition démocratique, qui a été poursuivie par Driss Jettou et Abbas El Fassi.

En termes de lutte contre la corruption, ce qui a été accompli par ces trois gouvernements est bien plus important que ce qui est fait actuellement.

-En 2003, vous devenez 1er secrétaire avant de démissionner à la surprise générale, en 2007.

-Après la nomination de Abbas El Fassi à la primature (septembre 2007), l’USFP a voté la participation à ce gouvernement où nous avons obtenu des postes très importants.

A la direction du parti, certaines personnes ont insisté pour devenir ministres et ont provoqué une crise. Pour éviter qu’il y ait un désaccord, j’ai donc préféré me retirer de la tête du parti.

-Comment analysez-vous l’actualité politique, depuis votre retrait de la politique en 2011?

-Avec les gouvernements Youssoufi, Jettou, El Fassi, le Maroc est entré dans une vraie transition démocratique, mais avec le gouvernement de Benkirane, il y a eu une pause dans le domaine politique.

J’en veux pour preuve le fait que la Constitution annonçait l’avènement d’une monarchie parlementaire, mais que l’actuel Chef du gouvernement n’en parle jamais. Cette pause dans la transition est dangereuse et m’inquiète pour l’avenir de notre pays.

-Le PJD ne s’inscrit donc pas dans la dynamique démocratique que vous préconisez?

-Je pense que Benkirane a une stratégie pour durer, mais que cette tactique n’est pas bénéfique pour le Maroc. Il ne s’occupe pas de l’intérêt national, mais de celui de son parti.

Il veut se maintenir au pouvoir et peut-être élargir sa représentation dans le futur Parlement.

-Pensez-vous que son arrivée aux affaires est à l’origine d’un certain repli conservateur dans le pays?

-L’Islam n’est pas en contradiction avec la démocratie ou avec le socialisme,mais l’idéologie des Frères musulmans et des wahhabites pense que notre avenir doit être calqué sur le passé. Je reste cependant optimiste pour l'avenir, car les femmes et les jeunes réclament la modernité et la démocratie.

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Opposant à Hassan II, puis ministre du gouvernement d’alternance et du Roi Mohammed VI, l’ancien premier secrétaire de l’USFP sort de sa retraite pour jeter un éclairage sur les affaires qui ont jalonné les 50 dernières années du parti de la rose. 

Retiré de la vie politique, Mohamed El Yazghi revient pour Médias 24 sur son engagement partisan au sein de l’UNFP, puis de l’USFP. De manière chronologique, il livre devant l’œil de notre caméra les étapes qui ont conduit les socialistes à passer du rôle d’opposants irréductibles à celui de ministres.

Tour à tour fonctionnaire, avocat dans le cabinet de Abderrahim Bouabid, détenu politique puis plusieurs fois ministre, sa carrière se confond avec l’histoire politique du Maroc indépendant.

Né à Fès en 1935, il s’installe à Rabat où il obtiendra son baccalauréat au lycée Moulay Youssef, avant de décrocher une licence de droit et de rejoindre l’école nationale d’administration (ENA) de Paris, où il s'attirera les foudres du pouvoir pour avoir soutenu la première grève des fonctionnaires de l'histoire du Maroc.

A partir de là, il sera un acteur engagé dans les rangs de l’UNFP de Mehdi Ben Barka, avant de participer à la création de l’USFP avec Abderahim Bouabid, Omar Benjelloun et Abderrahmane Youssoufi.

Dans cette interview, El Yazghi refuse d'évoquer la crise existentielle et la scission du parti dont il a été premier secrétaire avant Abdelouahed Radi puis Driss Lachgar. Hors-caméra, il nous déclarera qu'il préfère rester neutre pour éviter de jeter de l'huile sur le feu.

Il ne manquera cependant pas de critiquer indirectement l'action de son prédecesseur, Abderrahmane Youssoufi, qui a accepté les conditions "innacceptables" du défunt Hassan II pour que l'USFP prenne la tête du gouvernement d'alternance composé d'une coalition de partis (Koutla). 

A la fin de l'entretien, il tire à boulets rouges sur le bilan de Abdelillah Benkirane, accusé d'avoir moins lutté contre la corruption que ses trois prédécesseurs, de ne pas s'inscrire dans la transition démocratique et de ne défendre au final que les intérêts de son parti, au détriment de ceux de son pays.

 

Médias 24: En 1963, vous êtes radié de la fonction publique pour avoir été solidaire de la 1re grève générale des fonctionnaires de l’histoire du Maroc...

-Mohamed El Yazghi: A cette époque, j’étais détaché à l’ENA et comme j’ai soutenu cette grève dans le cadre d’un congrès de la Fédération de France de l’UNFP, M'hamed Douiri, ministre des Finances, m’a révoqué de mon poste à la direction du budget. Son successeur Driss Slaoui, a annulé cette décision, mais j’ai préféré démissionner et devenir avocat.

-Vous étiez installé à Paris au lendemain du complot de 1963, attribué à l’UNFP?

-Après les arrestations des cadres de mon parti, j’ai travaillé comme maître assistant à la faculté de droit de Paris, tout en étant inscrit au barreau de la capitale française.

J’y suis resté deux ans, avant de rentrer au Maroc, au moment de la manifestation des lycéens de 1965. Avant cela, le ministre de l’intérieur Roger Frey m’a envoyé un arrêté d’expulsion, mais devant la réaction des partis politiques et des syndicats, le président De Gaulle l’a annulé.

-Cette expulsion avortée a été prise à l’instigation des autorités marocaines?

-Probablement, car Roger Frey était très lié au général Oufkir. Quoi qu’il en soit, je suis rentré en 1965, car quitte à aller en prison, autant être chez soi qu’à la merci d’un pays étranger.

-Etiez-vous à Paris le jour de l’enlèvement de Mehdi Ben Barka en octobre 1965?

-J’étais déjà rentré en juin de la même année, mais avant mon départ, j’étais passé à Genève pour lui signifier mon intention de m’installer dans mon pays, malgré les risques encourus.

-Son rapt et son assassinat ne vous ont pas poussé à entrer dans la clandestinité?

-Non, car mon choix et celui de l’UNFP étaient d’avoir une activité politique visible, afin de faire face au pouvoir et d'agir efficacement contre le despotisme ambiant. Quel que soit le prix à payer, la lutte pour la démocratie ne pouvait se faire que dans la légalité.

-Au lendemain de la guerre des six jours au Moyen-Orient, vous êtes jeté en prison...

-J’ai passé 10 mois en prison, sans jugement préalable, pour avoir appelé à des manifestations de soutien au peuple palestinien dans les rues de Rabat et de Salé.

-Après les deux coups d’Etat, pensiez-vous que la monarchie vivait ses derniers moments?

-La monarchie a été victime de l’action qu’elle avait menée, car Hassan II avait fait le vide autour de lui en luttant contre les forces politiques démocratiques. Elle s’est mise en danger par sa faute, en faisant confiance à d’anciens officiers de l’armée française, qui ont voulu prendre la place du Roi et gouverner à sa place.

-Le Fqih Basri affirmait avant sa mort que l’UNFP était impliquée dans le coup d’Etat d’Oufkir.

-Si nous avions participé à la préparation du 2e coup d’Etat avec Oufkir, Hassan II ne nous aurait pas épargnés, car il n’a jamais hésité à nous jeter en prison pour bien moins que ça.

-Vous et Omar Benjelloun avez quand même reçu un colis piégé le 13 janvier 1973...

-Ahmed Dlimi m’a en effet envoyé un engin explosif le jour de l’exécution des aviateurs putschistes Amokrane et Kouera. Il voulait faire d’une pierre deux coups, en nous supprimant en même temps que les pilotes qui avaient attaqué le Boeing royal.

Sur le chemin de la potence, ils ont révélé à leurs avocats que Hassan II et ses collaborateurs avaient voulu leur faire dire que nous faisions partie de la conjuration royale. Amokrane s’y est refusé et a demandé à son avocat de nous prévenir, mais avant qu’il ne puisse le faire, la bombe qui m’était destinée m’avait déjà explosé au visage.

-Vous avez été moins vigilant que votre camarade, qui n’a pas ouvert son colis piégé.

-Effectivement, je n’ai pas flairé le danger, car j’étais habitué à recevoir des livres par la poste et la bombe était dissimulée dans un ouvrage recouvert de papier d’emballage et timbré.

-Deux ans plus tard, Omar Benjelloun est assassiné en pleine rue. Est-ce une opération téléguidée par le pouvoir ou incombe-t-elle à la seule Chabiba islamiya?

-L’instrument d’exécution est clairement l’organisation de la jeunesse islamiste de Abdelkrim Motii. Les meurtriers ont été arrêtés par les passants,mais les donneurs d’ordre n’ont jamais été jugés.

Le docteur Khatib (proche de Hassan II), a caché pendant deux ans Abdelaziz Noâmi, chef de la cellule qui s’est ensuite enfui à l’étranger. Khatib a joué un rôle de protecteur, car il a même choisi les avocats de ceux qui étaient emprisonnés.

-Pourquoi créer l’USFP quelques mois avant la mort de Omar Benjelloun?

-La direction bicéphale de l’UNFP composée de Abdellah Ibrahim et Mahjoub Ben Seddik (secrétaire général de l’UMT) avait immobilisé le parti.

Contrairement à la base, Ibrahim ne voulait pas d’une vraie participation aux élections, il était plutôt pour un accord avec le pouvoir.

Nous sommes donc sortis de l’UNFP en 1972, mais la vague d’arrestations qui a suivi les événements de Moulay Bouazza (commandos de Fqih Basri venus d’Algérie) a retardé la création de l’USFP.

-La Marche Verte a créé une union sacrée inédite et vous a réconcilié avec le pouvoir.

-C’est l’USFP qui a demandé au Roi de demander l’avis de la Cour internationale de justice sur l’affaire du Sahara en 1974, afin de pouvoir préparer la Marche Verte. 

Nous avons estimé que c’était une belle initiative et j’ai dit à Bouabid venu me visiter alors que j’étais en résidence surveillée à Ifrane, que si Hassan II choisissait la voie nationale, nous ne pouvions qu’être avec lui.

-Votre opposition à l’idée de référendum au Sahara vous renvoie en prison avec Bouabid.

-Nous n’étions pas d’accord avec cette proposition royale exprimée devant l’organisation de l’unité africaine (OUA) en 1981. L’USFP estimait qu’il était dangereux de ne pas lier l’organisation de ce référendum à une consultation du peuple marocain.

L’Algérie a profité de la déclaration royale pour demander le retrait de notre armée et remplacer notre administration par celle des Nations-Unies. Hassan II a d’ailleurs reconnu par la suite dans un discours, sans nous citer, que nous avions raison.

-Dans les années 80, la traversée du désert continue pour l’USFP.

-Depuis notre première participation aux élections en 1977, nous avons été privés de beaucoup de sièges. Le docteur Benhima, qui était ministre de l’Intérieur à l’époque, avait reçu Si Bouabid pour lui demander combien de sièges de parlementaires voulait l’USFP.

Celui-ci a répondu que nous refusions de poignarder la démocratie par le biais de petits arrangements.

Nous avons été sanctionnés en obtenant 15 sièges alors que les pronostics nous créditaient d’au moins 70, voire 90. Le refus de Bouabid lui a valu de ne pas faire partie des 15 élus.

-Avec le recul, est-ce qu'il y avait une animosité du défunt Hassan II à l’égard de l’USFP?

-Il avait une conception de l’Etat différente de la nôtre. Nous étions monarchistes, mais nous réclamions la démocratie, alors qu’il pensait que le despotisme éclairé était préférable.

A la fin de sa vie, il a fait son autocritique, en reconnaissant devant les Marocains que le pays était au bord de la crise cardiaque. Cet aveu tardif est le fait d’un homme ayant gouverné plus de trente ans et qui signe une reconnaissance indirecte d’échec.

C’est d’ailleurs à ce moment qu’il a appelé à la constitution d’un gouvernement d’alternance.

-Les premiers pourparlers pour y parvenir datent de 1993.

-Ils ont duré deux ans,mais n’ont pas abouti, car nous n’avons pas trouvé de terrain d’entente sur la présence du ministre de l’Intérieur. Nous avons estimé que son départ était une condition sine qua non à notre participation au gouvernement d’alternance.

-Vous avez perdu cinq ans puisque qu’en 1998, Basri fera partie de votre gouvernement...

-Nous étions contre, mais c’est le premier secrétaire Youssoufi qui a pris seul cette décision. Heureusement que le nouveau Roi a renvoyé Basri en 1999, ce qui a permis de sauver ce gouvernement d’alternance, sans quoi nous aurions pu aller à l’échec.

-Après des décennies d’opposition, quel souvenir gardez-vous du 1er conseil des ministres avec Hassan II?

-Il y a eu une vraie rupture avec le passé, car il nous a dit que le conseil serait désormais un lieu de débat. Avant cela, il présidait ce conseil et prenait seul toutes les grandes décisions.

-Comment se passe la succession en 1999?

-Elle s’est passée dans de bonnes conditions, il y a eu une vraie unanimité dans le pays, car le discours du Trône était profondément engagé pour la démocratisation du pays.

-Vous a-t-il donné l’impression d’être en totale rupture avec son prédecesseur?

-Certainement, car il a ouvert une nouvelle phase dans les relations avec son peuple et avec les représentants politiques de celui-ci. Dès le début de son règne, il a envoyé des signes forts comme le limogeage de Basri, le retour de Serfaty et la réinvestiture du gouvernement d’alternance.

-Vous rentrez au gouvernement avec Driss Jettou à la primature, alors que l'USFP a gagné les législatives

-C’est Abderrahmane qui a défendu cette option et qui a même discuté des termes du programme gouvernemental et des noms des ministres USFP avec son successeur Jettou.

J’étais contre, mais j’ai fini par le soutenir au bureau politique, en spécifiant que je ne souhaitais pas devenir ministre. Driss Jettou m’a alors convaincu, en m’affirmant que ce gouvernement ne pouvait pas se passer de ma présence et que le Roi la souhaitait aussi.

-La participation de l’USFP a suscité un vent d’espoir mais avec le recul, l'Union a déçu le peuple.

-Les attentes étaient peut-être démesurées par rapport à notre marge de manœuvre, mais l’histoire retiendra que le gouvernement Youssoufi a ouvert la voie de la transition démocratique, qui a été poursuivie par Driss Jettou et Abbas El Fassi.

En termes de lutte contre la corruption, ce qui a été accompli par ces trois gouvernements est bien plus important que ce qui est fait actuellement.

-En 2003, vous devenez 1er secrétaire avant de démissionner à la surprise générale, en 2007.

-Après la nomination de Abbas El Fassi à la primature (septembre 2007), l’USFP a voté la participation à ce gouvernement où nous avons obtenu des postes très importants.

A la direction du parti, certaines personnes ont insisté pour devenir ministres et ont provoqué une crise. Pour éviter qu’il y ait un désaccord, j’ai donc préféré me retirer de la tête du parti.

-Comment analysez-vous l’actualité politique, depuis votre retrait de la politique en 2011?

-Avec les gouvernements Youssoufi, Jettou, El Fassi, le Maroc est entré dans une vraie transition démocratique, mais avec le gouvernement de Benkirane, il y a eu une pause dans le domaine politique.

J’en veux pour preuve le fait que la Constitution annonçait l’avènement d’une monarchie parlementaire, mais que l’actuel Chef du gouvernement n’en parle jamais. Cette pause dans la transition est dangereuse et m’inquiète pour l’avenir de notre pays.

-Le PJD ne s’inscrit donc pas dans la dynamique démocratique que vous préconisez?

-Je pense que Benkirane a une stratégie pour durer, mais que cette tactique n’est pas bénéfique pour le Maroc. Il ne s’occupe pas de l’intérêt national, mais de celui de son parti.

Il veut se maintenir au pouvoir et peut-être élargir sa représentation dans le futur Parlement.

-Pensez-vous que son arrivée aux affaires est à l’origine d’un certain repli conservateur dans le pays?

-L’Islam n’est pas en contradiction avec la démocratie ou avec le socialisme,mais l’idéologie des Frères musulmans et des wahhabites pense que notre avenir doit être calqué sur le passé. Je reste cependant optimiste pour l'avenir, car les femmes et les jeunes réclament la modernité et la démocratie.

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