I. Rachid Benzine: Photo des attentats de Paris.

Médias 24 entame la publication d'une série d'entretiens axés sur le processus de radicalisation et ses causes. 1ère partie: Rachid Benzine.

Islamologue, enseignant à Sciences Po Aix et à la faculté protestante de Paris, chercheur-associé à l’Observatoire du religieux d’Aix-en-Provence, Rachid Benzine (1971, Kénitra) répond, pour Médias 24, à de nombreuses questions qui fusent depuis la montée de Da'ech et les attentats en Tunisie, à Beyrouth, à Paris, au-dessus de Charm El Cheikh, à Bamako et à Ankara, entre autres, au cours de ces dernières semaines. 

Cette série d'entretiens est structurée autour de grands thèmes: quelles sont les causes et les étapes de la radicalisation (1); pourquoi autant de Marocains sont-ils impliqués dans les attentats de Paris (2); comment l'islam a changé en 40 ans et quel est le rôle de l'histoire (3).

Causes et étapes de la radicalisation

Rachid Benzine: Tout d’abord, aujourd’hui, dans les sciences sociales, on a du mal à définir le terme "radicalisation". On l’utilise parce qu’il est devenu un usage. On l’utilise parce que l’on peut voir ce qu’est une radicalité politique, ce que peut être une radicalité sociale. Le problème est qu’il n’est pas du tout opérant par rapport à ce que nous observons sur le terrain.

Il faut différencier la radicalité dans le discours de la radicalité dans l’action. C’est la radicalité dans l’action qui est condamnée.

C’est pour cela que je préfère parler d’engagement. Il y a des engagements de gens qui partent en Syrie et des engagements de gens qui partent en tant que jihadistes. Tous les gens qui partent ne le font pas avec les mêmes motivations.

On constate que ceux qui partent ont des motivations très différentes. Ensuite, ils viennent de toutes les classes sociales. Il n’y a pas un seul critère qui serait social ou économique. C’est plus complexe que cela. Donc c’est un problème générationnel.

Ce qui fait le point commun des jihadistes en Europe, c’est d’être des jeunes de la deuxième et de la troisième génération de l’immigration.

-Médias24: Et 25% de convertis?

-C’est ce que les études dont nous disposons nous disent. Ce sont les 16-20 ans qui partent beaucoup. Ils partent par idéal, par principe de solidarité; beaucoup partent suite aux injustices que le peuple syrien subit de la part de Bachar Al Assad; d’autres sont déçus par la politique occidentale.

L’horizon de sens que proposent les sociétés occidentales les bloque. La jeunesse n’y trouve pas sa place.

Lorsqu’on est jeune aujourd’hui, il est très difficile de se projeter dans deux à trois ans. Il y a une fracture temporelle et une fracture générationnelle.

-Emmanuel Macron a déclaré, le week-end dernier à propos de la France, que "les élites sont en partie responsables de la radicalisation". Macron n’est ni d’extrême-droite ni d’extrême-gauche et il est réputé pour être un politicien français pragmatique. Qu’est-ce que cela signifie?

-Les jeunes qui ont agi à Paris le 13 novembre sont nés et ont grandi dans cette ville. Ce sont des enfants de la République. Depuis longtemps, je dis que ce phénomène d’engagement est d’abord une crise interne à l’Occident.

Cela veut dire qu’il faut à un moment donné faire un état des lieux et ne pas être dans le déni. Notre société, nos sociétés produisent aussi cela. Elles produisent des gens sensibles à l’idéologie de Da'ech.

-Comment devient-on kamikaze que l’on soit né à Saint-Denis, à Molenbeek ou à Fnideq?

-Tout d’abord, pour devenir kamikaze, il faut passer par plusieurs phases. Il faut avoir été programmé et reprogrammé. Du coup, il faut entrer parfois dans le déni de soi et le déni des autres. Etre dans le déni rend plus performant.

-Cela donne moins de scrupules, moins d’inhibitions?

-Oui. Si on n’est pas dans le déni, ça ne fonctionne pas. Il y a chez les kamikazes une étape de la déshumanisation. Cette étape passe par quatre processus, quatre niveaux. Le premier, c’est de créer un sous-groupe: il y a nous et eux. Nous sommes les croyants et eux ce sont les mécréants.

Ensuite, on va dénigrer les mécréants. Il y a tout un discours pour cela. On les rabaisse. Troisièmement, on va dire que l’autre est une menace physique pour moi. Et le quatrième processus est que "l’autre est une menace pour mon territoire symbolique", pour ma culture, ma religion, ma oumma.

Da'ech joue beaucoup sur le ressentiment, sur l’idée de l’humiliation, sur le fait que vous d’origine arabe, vous ne pouvez pas être musulmans dans ces pays-là.

-Alors que propose Da'ech?

-Là où nous, sociétés et Etats établis, sommes incapables de proposer un projet radical aux jeunes. Da'ech propose ce que j’appelle le califat versus le capital. Ils offrent un espace à construire en tant que territoire d’un califat pour créer l’unité, pour permettre aux gens de les rejoindre pour contribuer à cet Etat. Quand tu es jeune, cela t’ouvre des perspectives énormes; tu vas participer à une grande aventure.

-C’est comme les juifs qui allaient dans les kibboutz israéliens dans les années 50 et 60?

-Exactement. D’un seul coup, tu participes à quelque chose de très grand. D’un seul coup, tu deviens utile. D’un seul coup, tu es reconnu. D’un seul coup, on va s’appuyer sur des textes qui vont te donner de l’assurance et de la reconnaissance. Ce qui est énorme.

Da'ech parle aux jeunes du mythe de la fin des temps. Da'ech, c’est l’islam de la fin du monde. C’est-à-dire que vu les exclusions qu’engendre le capitalisme et vu qu’on ne peut pas le détruire, en détruisant le monde on va détruire le capitalisme. Ils se convertissent à un islam de la fin du monde.

Da'ech dit aux jeunes de quitter ces pays de mécréants. "On va vous donner un espace symbolique où vous pouvez être pleinement musulmans", comme Mohamed quittant la cité païenne de la Mecque et allant, pour eux, dans leur tête, mettre en place un Etat musulman à Médine.

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Médias 24 entame la publication d'une série d'entretiens axés sur le processus de radicalisation et ses causes. 1ère partie: Rachid Benzine.

Islamologue, enseignant à Sciences Po Aix et à la faculté protestante de Paris, chercheur-associé à l’Observatoire du religieux d’Aix-en-Provence, Rachid Benzine (1971, Kénitra) répond, pour Médias 24, à de nombreuses questions qui fusent depuis la montée de Da'ech et les attentats en Tunisie, à Beyrouth, à Paris, au-dessus de Charm El Cheikh, à Bamako et à Ankara, entre autres, au cours de ces dernières semaines. 

Cette série d'entretiens est structurée autour de grands thèmes: quelles sont les causes et les étapes de la radicalisation (1); pourquoi autant de Marocains sont-ils impliqués dans les attentats de Paris (2); comment l'islam a changé en 40 ans et quel est le rôle de l'histoire (3).

Causes et étapes de la radicalisation

Rachid Benzine: Tout d’abord, aujourd’hui, dans les sciences sociales, on a du mal à définir le terme "radicalisation". On l’utilise parce qu’il est devenu un usage. On l’utilise parce que l’on peut voir ce qu’est une radicalité politique, ce que peut être une radicalité sociale. Le problème est qu’il n’est pas du tout opérant par rapport à ce que nous observons sur le terrain.

Il faut différencier la radicalité dans le discours de la radicalité dans l’action. C’est la radicalité dans l’action qui est condamnée.

C’est pour cela que je préfère parler d’engagement. Il y a des engagements de gens qui partent en Syrie et des engagements de gens qui partent en tant que jihadistes. Tous les gens qui partent ne le font pas avec les mêmes motivations.

On constate que ceux qui partent ont des motivations très différentes. Ensuite, ils viennent de toutes les classes sociales. Il n’y a pas un seul critère qui serait social ou économique. C’est plus complexe que cela. Donc c’est un problème générationnel.

Ce qui fait le point commun des jihadistes en Europe, c’est d’être des jeunes de la deuxième et de la troisième génération de l’immigration.

-Médias24: Et 25% de convertis?

-C’est ce que les études dont nous disposons nous disent. Ce sont les 16-20 ans qui partent beaucoup. Ils partent par idéal, par principe de solidarité; beaucoup partent suite aux injustices que le peuple syrien subit de la part de Bachar Al Assad; d’autres sont déçus par la politique occidentale.

L’horizon de sens que proposent les sociétés occidentales les bloque. La jeunesse n’y trouve pas sa place.

Lorsqu’on est jeune aujourd’hui, il est très difficile de se projeter dans deux à trois ans. Il y a une fracture temporelle et une fracture générationnelle.

-Emmanuel Macron a déclaré, le week-end dernier à propos de la France, que "les élites sont en partie responsables de la radicalisation". Macron n’est ni d’extrême-droite ni d’extrême-gauche et il est réputé pour être un politicien français pragmatique. Qu’est-ce que cela signifie?

-Les jeunes qui ont agi à Paris le 13 novembre sont nés et ont grandi dans cette ville. Ce sont des enfants de la République. Depuis longtemps, je dis que ce phénomène d’engagement est d’abord une crise interne à l’Occident.

Cela veut dire qu’il faut à un moment donné faire un état des lieux et ne pas être dans le déni. Notre société, nos sociétés produisent aussi cela. Elles produisent des gens sensibles à l’idéologie de Da'ech.

-Comment devient-on kamikaze que l’on soit né à Saint-Denis, à Molenbeek ou à Fnideq?

-Tout d’abord, pour devenir kamikaze, il faut passer par plusieurs phases. Il faut avoir été programmé et reprogrammé. Du coup, il faut entrer parfois dans le déni de soi et le déni des autres. Etre dans le déni rend plus performant.

-Cela donne moins de scrupules, moins d’inhibitions?

-Oui. Si on n’est pas dans le déni, ça ne fonctionne pas. Il y a chez les kamikazes une étape de la déshumanisation. Cette étape passe par quatre processus, quatre niveaux. Le premier, c’est de créer un sous-groupe: il y a nous et eux. Nous sommes les croyants et eux ce sont les mécréants.

Ensuite, on va dénigrer les mécréants. Il y a tout un discours pour cela. On les rabaisse. Troisièmement, on va dire que l’autre est une menace physique pour moi. Et le quatrième processus est que "l’autre est une menace pour mon territoire symbolique", pour ma culture, ma religion, ma oumma.

Da'ech joue beaucoup sur le ressentiment, sur l’idée de l’humiliation, sur le fait que vous d’origine arabe, vous ne pouvez pas être musulmans dans ces pays-là.

-Alors que propose Da'ech?

-Là où nous, sociétés et Etats établis, sommes incapables de proposer un projet radical aux jeunes. Da'ech propose ce que j’appelle le califat versus le capital. Ils offrent un espace à construire en tant que territoire d’un califat pour créer l’unité, pour permettre aux gens de les rejoindre pour contribuer à cet Etat. Quand tu es jeune, cela t’ouvre des perspectives énormes; tu vas participer à une grande aventure.

-C’est comme les juifs qui allaient dans les kibboutz israéliens dans les années 50 et 60?

-Exactement. D’un seul coup, tu participes à quelque chose de très grand. D’un seul coup, tu deviens utile. D’un seul coup, tu es reconnu. D’un seul coup, on va s’appuyer sur des textes qui vont te donner de l’assurance et de la reconnaissance. Ce qui est énorme.

Da'ech parle aux jeunes du mythe de la fin des temps. Da'ech, c’est l’islam de la fin du monde. C’est-à-dire que vu les exclusions qu’engendre le capitalisme et vu qu’on ne peut pas le détruire, en détruisant le monde on va détruire le capitalisme. Ils se convertissent à un islam de la fin du monde.

Da'ech dit aux jeunes de quitter ces pays de mécréants. "On va vous donner un espace symbolique où vous pouvez être pleinement musulmans", comme Mohamed quittant la cité païenne de la Mecque et allant, pour eux, dans leur tête, mettre en place un Etat musulman à Médine.

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