Abderrahim Habib (DGSN) : "La pandémie n’a pas fait reculer le trafic de cannabis"

ENTRETIEN EXCLUSIF. Plusieurs criminologues de la planète pensent que la pandémie a permis de faire baisser le trafic international de drogues grâce aux fermetures de frontières et aux mesures restrictives de la circulation. Selon Abderrahim Habib, patron du service de lutte contre les stupéfiants, le Maroc va sans doute enregistrer une baisse importante des importations de drogues dures comme la cocaïne, l’héroïne, et l’ecstasy pour l’année 2020 mais le trafic de cannabis a persisté et il y a eu des saisies aussi conséquentes qu’en 2019.

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Abderrahim Habib (DGSN) : Abderrahim Habib : « La pandémie n’a pas fait reculer le trafic de stupéfiants »

Le 26 septembre 2020 à 18:51

Modifié le 27 septembre 2020 à 22:53

Médias24 : Question générale pour commencer, la criminalité a-t-elle baissé depuis le début de la pandémie ?

Abderrahim Habib : En tant que département de la lutte contre la délinquance en règle générale ou de la criminalité organisée en particulier, il est inconcevable de penser que les réseaux criminels ont cessé leurs activités illicites à cause d'une circonstance quelconque comme la pandémie actuelle.

Certes, nous avons constaté une certaine régression pour quelques infractions, mais les choses ont continué de la même manière pour le trafic illicite de stupéfiants sur les plans national ou international.

Sachant que le trafic de stupéfiants est l'activité criminelle la plus rentable au monde, on ne peut pas, encore une fois, imaginer que les réseaux criminels vont arrêter de s’adonner à leurs activités lucratives à cause de la pandémie.

De plus, nous savons que la caractéristique principale de ces groupes est leur capacité à s'adapter à toute contrainte ou circonstance exceptionnelle. En effet, ils font preuve d'une adaptabilité extraordinaire par rapport à toutes les situations et cherchent sans cesse à changer leur mode opératoire pour parvenir à leurs fins criminelles.

-Plusieurs polices du monde évoquent le miracle du confinement qui a bloqué les importations et les exportations de produits illicites. Vous ne semblez pas partager ce point de vue...

-Effectivement, il y a euune très grande régression des saisies de drogue dans un certain nombre de pays durant les quelques mois qu’a duré le confinement.

On pourrait donc en déduire que le coronavirus a eu un impact considérable sur l'activité du trafic de drogue mais en réalité, la régression des saisies de résine de cannabis dans un certain nombre de pays européens s’explique d’abord par les efforts déployés par les services marocains et je vais vous dire pourquoi.

En effet, durant la période du confinement, nous avons procédé à des saisies record de ce produit qui étaient destinés non seulement à ces pays européens mais également à des pays voisins comme la Mauritanie ou l’Algérie.

Il y a eu beaucoup d'affaires comme à Errachidia ou à Laâyoune avec des interceptions de plusieurs tonnes de cannabis et l'arrestation des exécutants et des commanditaires.

Idem en direction du continent européen, où depuis l'apparition de la pandémie, nos services ont fait avorter plusieurs opérations de trafic international de stupéfiants par voie maritime.

Les saisies se multiplient malgré la situation de pandémie mondiale.
De haut en bas: saisie de chira dans les environs d'Aemmour, de cocaïne entre Melillia et Nador, de chira à Errachidia.

Ainsi, nous avons intercepté plusieurs camions, utilisés normalement pour le transport interurbain de marchandises, qui livraient en résine de cannabis des villes côtières avant d’être expédiée par voie maritime via des embarcations rapides à destination des côtes espagnoles.

Il faut préciser qu'il ne s'agit pas d'une ou de deux saisies mais de nombreuses pendant les six derniers mois.

De mars à septembre, les services de police, à eux seuls, ont saisi plus de 119 tonnes de résine de cannabis

     -Cela veut dire que le trafic ne s'est pas effondré ?

-Pas vraiment car la cadence est la même voire s’est accélérée pour le cannabis et la cocaïne.

Ainsi, de mars à septembre, les services de police, à eux seuls, ont saisi plus de 119 tonnes et 157 kg de résine de cannabis soit bien plus qu'à la même période de l'année dernière qui avait totalisé à peine 80 tonnes du même produit. La différence est donc une hausse des saisies de près 50%.

     -Et dans le sens contraire ?

-Durant cette période, nous avons procédé récemment à une saisie de 21 kg de cocaïne à Nador et juste avant, nous avons intercepté le 11 mai au port de Tanger Med 25,6 kg en provenance d’un pays européen.

Sachant que durant la même période de 2019, nous avions saisi à peine 42 kg alors que du début du confinement au mois actuel, nous sommes arrivés au total à 72 kilos de cocaïne.

Le plus souvent, c’était des ensembles routiers avec des chauffeurs qui travaillaient habituellement dans le transport international de marchandises.

N’ayant aucune restriction de circulation, ils ont donc essayé de profiter de la situation sanitaire pour amener au Maroc des quantités importantes de cocaïne.

Il faut préciser que ces interceptions ne sont pas le fruit du hasard mais basés sur des renseignements collectés par nos partenaires de la DGST qui nous ont d’ailleurs fourni à maintes reprises de précieux renseignements sur le trafic de cocaïne, de produits psychotropes ou même de résine de cannabis.

Ces informations nous ont permis de réaliser plusieurs coups de filet, l'arrestation de membres des réseaux criminels, la saisie de leur logistique et enfin de sommes importantes d'argent fruit de leur activité illicite.

-Ces succès sont toujours le fruit de renseignements ?

-En réalité, il y a un double travail car nos services de sécurité se sont engagés depuis plusieurs années dans un processus durable de collecte, d'analyse et enfin d'exploitation du renseignement criminel.

C’est très important pour pouvoir infiltrer ces réseaux cloisonnés et inaccessibles pour le commun des mortels.

Le deuxième point primordial est le renforcement des mesures et moyens de contrôle des postes-frontières avec des formations dispensées aux fonctionnaires de police pour être en mesure de détecter et de faire un travail de profilage pour tout ce qui concerne le trafic international de stupéfiant.

A titre d’exemple, on peut citer les scanners mobiles et fixes, les brigades cynophiles, les policiers formés pour profiler les suspects et pour procéder à des fouilles manuelles qui permettront d'intercepter les cargaisons de drogue destinées à l'étranger ou au marché marocain.

Grâce à ce travail de profilage, nous avons intercepté 21 personnes, à Tanger Med en partance pour l’Espagne, qui transportaient chacune dans son abdomen 500 à 700 g de cannabis sous forme de capsules.

     -Cela veut dire que vous n'avez pas connu de répit durant la période du confinement ?

-Absolument pas, car même si les modes opératoires des trafiquants changent, les saisies se multiplient.

En fait, les trafiquants ont vraiment cru que le confinement et les mesures sanitaires prises par les autorités marocaines allaient pousser les services concernés à s'occuper d'autre chose et qu'ils allaient profiter de la situation pour continuer tranquillement leur trafic.

Nous avons interpellé plusieurs chauffeurs qui avaient falsifié des autorisations de déplacement et qui avaient été recrutés par des réseaux pour acheminer des quantités de cannabis d’une ville à une autre.

     -La réouverture partielle des frontières aériennes a-t-elle relancé le trafic international ?

-Nous n'avons pas encore senti de vraie relance mais les vols spéciaux de rapatriement ne sont pas vraiment significatifs en termes de volume de trafic.

En fait, la limitation de ces vols pose un vrai problème aux organisateurs car plus le trafic aérien est dense et logiquement leurs chances de réussite sont bien plus favorables.

     -Quelles sont les nouvelles techniques des trafiquants pour distribuer le cannabis au Maroc ?

-Un simple scanner est suffisant pour les trafiquants afin de créer des faux documents de circulation. Il suffit alors d'y coller son identité et de le tamponner avec un cachet falsifié d’une autorisation authentique pour essayer de se déplacer à l'intérieur du territoire national et déjouer les contrôles.

Nos services ont arrêté quelques individus qui utilisaient ce modus operandi de fausses attestations pour circuler avec des cargaisons de résine de cannabis mais ils n’étaient pas vraiment nombreux.

Une fois interpellés, ils sont accusés de faux et d’usage de faux, de non-respect des mesures prescrites dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire sans compter les poursuites pour trafic de stupéfiants.

Il y a aussi les chauffeurs de marchandises habilités à circuler avec une autorisation en bonne et due forme délivrée par leur société qui n'était pas au courant de leurs activités illicites de transport de drogue.

Sur le terrain, ces individus présentent leur autorisation aux barrages mais comme nous avons le plus souvent obtenu à l’avance des informations sur leur trafic illicite, ils sont interpellés en flagrant délit.

     -Combien touche un chauffeur chargé de transporter une tonne de cannabis de Tanger à Laâyoune ?

-En fait, il n'y a pas de prix fixe, ça peut-être 30.000 à 60.000 dirhams. En général le commanditaire donne une avance de 5.000 DH au chauffeur et lui remet le solde en cas de succès de son opération illicite.

Concernant le trafic international de cocaïne, ce sont évidemment des tarifs bien plus élevés sachant qu’un kilo de cette substance est bien plus rentable qu'un kilo de cannabis.

Ainsi pour le cas de la saisie récente de 25 kilos, le chauffeur aurait pu toucher 80.000 €, soit près d'un million de dirhams, mais au final tout dépend de la quantité et de la nature du stupéfiant transporté.

     -Avec un trafic maritime plus limité, quels sont les moyens pour exporter le cannabis en Espagne ?

-Effectivement, les mouvements maritimes légaux de bateaux de fret sont moins denses qu'avant la pandémie mais ils existent toujours car ils n’ont pas été arrêtés contrairement au trafic de passagers.

Le 9 juillet dernier, nous avons intercepté à Tanger Med 26 tonnes de résine de cannabis, en partance pour le port voisin de Algésiras, qui étaient dissimulées dans une cargaison légale de marchandises.

Concernant les tentatives d’exportations illégales, la grande majorité de nos saisies ont été effectuées sur des camions qui acheminaient des cargaisons de cannabis vers les côtes marocaines non contrôlées qui étaient ensuite chargées sur des Go-Fast qui voguaient alors vers le continent espagnol.

Tout cela pour dire que malgré la pandémie, ces embarcations continuent leurs tentatives d'exportation.

Grâce à nos surveillances et à nos renseignements, nous avons été en mesure d’arrêter plusieurs personnes en flagrant délit avec leur embarcation prêtes à être chargées de stupéfiant et de jerricans destinés à les approvisionner pour faire l’aller-retour vers les côtes espagnoles.

     -Dans le sens inverse, comment s’y prennent les trafiquants pour faire rentrer de la cocaïne ?

-Quand il s'agit de grosses quantités, comme les 25 kg saisis dernièrement, la plupart du temps, elles sont planquées dans des cachettes aménagées dans les camions.

Cela peut-être dans le toit du camion, le châssis, la boîte à gants, ou tout simplement sous les sièges comme la dernière saisie qui était se trouvait sous le fauteuil de l'accompagnateur du chauffeur.

A contrario, étant donné que depuis le début du confinement la liaison aérienne entre le Maroc et le Brésil a été stoppée, il n’y a plus de tentatives d'importation de cocaïne via les passagers du vol Sao Paulo-Casa.

Hormis les 25 kg saisis, il y a eu une autre prise de 15,884 kg intercepté aussi à Tanger Med le 31 juillet dernier. Là-encore, c'était dans un ensemble routier qui faisait office de transporteur de marchandises.

     -Qu’en est-il des importations d'héroïne après la fermeture de tout circulation avec Sebta et Melilla ?

-Depuis le début de la pandémie, nous avons constaté une très forte nette diminution des entrées d'héroïne au Maroc.

En effet, la seule grosse prise a été effectuée le 31 mars dernier avec une saisie de 3,8 kg à Nador et l’arrestation d’un trafiquant qui avait fait rentrer cette quantité de la ville voisine de Melilla.

En fait, depuis la fermeture des postes frontières de Sebta et de Melilla, il n'y a pratiquement plus trace de cette drogue qui sévit surtout dans le nord du Maroc.

     -Avec la fermeture du Maroc, de l'Espagne et de la Hollande, les prix des drogues ont-ils explosé ?

-Absolument, car les prix des drogues que ce soit au gros, demi-gros ou même au détail sont également soumis à la loi de l'offre et de la demande et le résultat est qu’aujourd'hui, certaines drogues dures en particulier ne sont plus disponibles dans plusieurs villes du pays.

En réalité, cela n'est pas uniquement dû à la pandémie mais également à nos efforts sur le terrain.

Ainsi, s’il est très difficile de trouver des comprimés psychotropes sur le marché illicite, ce n’est pas seulement grâce à la pandémie mais surtout grâce à notre plan d'action pour lutter contre leur trafic.

Nos efforts ont été payants et les trafiquants de ces produits ont préféré se reconvertir dans d'autres trafics.

Même scénario pour l'ecstasy sachant qu’avec la fermeture des frontières et le renforcement des contrôles, la régression de la disponibilité de ce produit a été importante. Ainsi, de mars à septembre, nous avons saisi 21.000 comprimés contre 838.000 pendant la même période de l'année dernière.

Au final, la pandémie a fait régresser le trafic d’un certain nombre de drogues importées mais d'autres comme celui de la résine de cannabis qui est produite au Maroc a continué à la même cadence.

-Sachant que la Chine est le principal producteur mondial de composants chimiques nécessaires à la production de cocaïne ou de métamphétamine, pensez-vous que la fermeture de ses frontières sera à l'origine en 2020 d'une baisse importante de la production mondiale de drogue ?

-Cela m'étonnerait car indépendamment de la pandémie, il y a toujours des circuits pour se procurer ces composants chimiques aussi bien sur le marché légal qu’illégal.

A partir de là, je n'imagine pas une régression de la production mondiale des drogues dures car les organisations criminelles ne connaissent pas de répit pour s'adapter aux nouvelles contraintes.

-Si 2020 n'est pas encore terminée, il faut donc croire qu'il n'y aura pas de baisse des saisies ?

-Il est encore trop tôt pour effectuer un bilan car on peut encore enregistrer des saisies record durant le dernier trimestre de cette année que ce soit pour l'ecstasy, la cocaïne ou enfin la résine de cannabis.

Les indicateurs actuels laissent penser que nous aurons le même bilan pour la résine de cannabis que celui de l'année dernière car nous sommes déjà arrivés à saisir 150 tonnes contre 200 pour tout 2019.

Mais tout laisse croire que les saisies d'héroïne, de cocaïne et d'ecstasy seront en baisse par rapport à l'année passée plus particulièrement pour la cocaïne dont nous avions saisi plusieurs tonnes en 2019.

-Qu'en est-il du trafic de drogue sur le Darknet marocain? Vos équipes sont-elles présentes sur la toile ?

-Au niveau de la DGSN et plus particulièrement de la direction de la police judiciaire, nous disposons d’un service de lutte contre la cybercriminalité qui s’occupe également du trafic de stupéfiants.

Leur mission est de détecter toute publication en relation avec le trafic de stupéfiants via les NTIC.

Si nous n’ignorons pas cette menace potentielle, nous n'avons actuellement pas traité d'affaire importante mettant en cause des personnes qui passent des grosses commandes sur le darknet.

D’ailleurs, même au niveau mondial, les quantités commandées sur le net sont le plus souvent destinées aux consommateurs et il n’y a pas de trafic de grande envergure avec des tonnes à la clé.

C'est un cercle très fermé mais pour l'instant, nous n'avons pas de grosse crainte à ce sujet au Maroc. Il y a bien évidemment de la détection et de la veille mais ce n'est pas un phénomène inquiétant.

-Pourquoi certaines polices du monde pensent que la pandémie a fait baisser le trafic ?

-Je ne peux pas parler au nom des autres pays mais si les Pays-Bas, la France, l'Espagne ou l'Italie affirment avoir enregistré une importante régression de leur trafic de stupéfiants ou la quasi-disparition de la résine de cannabis sur leur territoire, c’est encore une fois dû en grande partie aux efforts de nos services.

Il ne s'agit pas de se jeter des fleurs mais la progression des chiffres des saisies est une réalité car quand vous mettez hors circuit 150 tonnes de cannabis dont une grande partie est destiné à être exportée, nos homologues étrangers ont forcément moins de travail.

-En conclusion, la guerre contre le trafic de stupéfiants a encore de beaux jours devant elle ?

-Tout à fait car on ne peut pas dire que grâce à la pandémie, le trafic de drogue va s'arrêter demain ...

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Sur le même sujet, lire également une interview en 3 parties du patron des stups:

EXCLUSIF. UN ENTRETIEN AVEC LE PATRON DES STUPS AU MAROC

Abderrahim Habib : « La pandémie n’a pas fait reculer le trafic de stupéfiants »

Abderrahim Habib (DGSN) : "La pandémie n’a pas fait reculer le trafic de cannabis"

Le 26 septembre 2020 à18:51

Modifié le 27 septembre 2020 à 22:53

ENTRETIEN EXCLUSIF. Plusieurs criminologues de la planète pensent que la pandémie a permis de faire baisser le trafic international de drogues grâce aux fermetures de frontières et aux mesures restrictives de la circulation. Selon Abderrahim Habib, patron du service de lutte contre les stupéfiants, le Maroc va sans doute enregistrer une baisse importante des importations de drogues dures comme la cocaïne, l’héroïne, et l’ecstasy pour l’année 2020 mais le trafic de cannabis a persisté et il y a eu des saisies aussi conséquentes qu’en 2019.

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Médias24 : Question générale pour commencer, la criminalité a-t-elle baissé depuis le début de la pandémie ?

Abderrahim Habib : En tant que département de la lutte contre la délinquance en règle générale ou de la criminalité organisée en particulier, il est inconcevable de penser que les réseaux criminels ont cessé leurs activités illicites à cause d'une circonstance quelconque comme la pandémie actuelle.

Certes, nous avons constaté une certaine régression pour quelques infractions, mais les choses ont continué de la même manière pour le trafic illicite de stupéfiants sur les plans national ou international.

Sachant que le trafic de stupéfiants est l'activité criminelle la plus rentable au monde, on ne peut pas, encore une fois, imaginer que les réseaux criminels vont arrêter de s’adonner à leurs activités lucratives à cause de la pandémie.

De plus, nous savons que la caractéristique principale de ces groupes est leur capacité à s'adapter à toute contrainte ou circonstance exceptionnelle. En effet, ils font preuve d'une adaptabilité extraordinaire par rapport à toutes les situations et cherchent sans cesse à changer leur mode opératoire pour parvenir à leurs fins criminelles.

-Plusieurs polices du monde évoquent le miracle du confinement qui a bloqué les importations et les exportations de produits illicites. Vous ne semblez pas partager ce point de vue...

-Effectivement, il y a euune très grande régression des saisies de drogue dans un certain nombre de pays durant les quelques mois qu’a duré le confinement.

On pourrait donc en déduire que le coronavirus a eu un impact considérable sur l'activité du trafic de drogue mais en réalité, la régression des saisies de résine de cannabis dans un certain nombre de pays européens s’explique d’abord par les efforts déployés par les services marocains et je vais vous dire pourquoi.

En effet, durant la période du confinement, nous avons procédé à des saisies record de ce produit qui étaient destinés non seulement à ces pays européens mais également à des pays voisins comme la Mauritanie ou l’Algérie.

Il y a eu beaucoup d'affaires comme à Errachidia ou à Laâyoune avec des interceptions de plusieurs tonnes de cannabis et l'arrestation des exécutants et des commanditaires.

Idem en direction du continent européen, où depuis l'apparition de la pandémie, nos services ont fait avorter plusieurs opérations de trafic international de stupéfiants par voie maritime.

Les saisies se multiplient malgré la situation de pandémie mondiale.
De haut en bas: saisie de chira dans les environs d'Aemmour, de cocaïne entre Melillia et Nador, de chira à Errachidia.

Ainsi, nous avons intercepté plusieurs camions, utilisés normalement pour le transport interurbain de marchandises, qui livraient en résine de cannabis des villes côtières avant d’être expédiée par voie maritime via des embarcations rapides à destination des côtes espagnoles.

Il faut préciser qu'il ne s'agit pas d'une ou de deux saisies mais de nombreuses pendant les six derniers mois.

De mars à septembre, les services de police, à eux seuls, ont saisi plus de 119 tonnes de résine de cannabis

     -Cela veut dire que le trafic ne s'est pas effondré ?

-Pas vraiment car la cadence est la même voire s’est accélérée pour le cannabis et la cocaïne.

Ainsi, de mars à septembre, les services de police, à eux seuls, ont saisi plus de 119 tonnes et 157 kg de résine de cannabis soit bien plus qu'à la même période de l'année dernière qui avait totalisé à peine 80 tonnes du même produit. La différence est donc une hausse des saisies de près 50%.

     -Et dans le sens contraire ?

-Durant cette période, nous avons procédé récemment à une saisie de 21 kg de cocaïne à Nador et juste avant, nous avons intercepté le 11 mai au port de Tanger Med 25,6 kg en provenance d’un pays européen.

Sachant que durant la même période de 2019, nous avions saisi à peine 42 kg alors que du début du confinement au mois actuel, nous sommes arrivés au total à 72 kilos de cocaïne.

Le plus souvent, c’était des ensembles routiers avec des chauffeurs qui travaillaient habituellement dans le transport international de marchandises.

N’ayant aucune restriction de circulation, ils ont donc essayé de profiter de la situation sanitaire pour amener au Maroc des quantités importantes de cocaïne.

Il faut préciser que ces interceptions ne sont pas le fruit du hasard mais basés sur des renseignements collectés par nos partenaires de la DGST qui nous ont d’ailleurs fourni à maintes reprises de précieux renseignements sur le trafic de cocaïne, de produits psychotropes ou même de résine de cannabis.

Ces informations nous ont permis de réaliser plusieurs coups de filet, l'arrestation de membres des réseaux criminels, la saisie de leur logistique et enfin de sommes importantes d'argent fruit de leur activité illicite.

-Ces succès sont toujours le fruit de renseignements ?

-En réalité, il y a un double travail car nos services de sécurité se sont engagés depuis plusieurs années dans un processus durable de collecte, d'analyse et enfin d'exploitation du renseignement criminel.

C’est très important pour pouvoir infiltrer ces réseaux cloisonnés et inaccessibles pour le commun des mortels.

Le deuxième point primordial est le renforcement des mesures et moyens de contrôle des postes-frontières avec des formations dispensées aux fonctionnaires de police pour être en mesure de détecter et de faire un travail de profilage pour tout ce qui concerne le trafic international de stupéfiant.

A titre d’exemple, on peut citer les scanners mobiles et fixes, les brigades cynophiles, les policiers formés pour profiler les suspects et pour procéder à des fouilles manuelles qui permettront d'intercepter les cargaisons de drogue destinées à l'étranger ou au marché marocain.

Grâce à ce travail de profilage, nous avons intercepté 21 personnes, à Tanger Med en partance pour l’Espagne, qui transportaient chacune dans son abdomen 500 à 700 g de cannabis sous forme de capsules.

     -Cela veut dire que vous n'avez pas connu de répit durant la période du confinement ?

-Absolument pas, car même si les modes opératoires des trafiquants changent, les saisies se multiplient.

En fait, les trafiquants ont vraiment cru que le confinement et les mesures sanitaires prises par les autorités marocaines allaient pousser les services concernés à s'occuper d'autre chose et qu'ils allaient profiter de la situation pour continuer tranquillement leur trafic.

Nous avons interpellé plusieurs chauffeurs qui avaient falsifié des autorisations de déplacement et qui avaient été recrutés par des réseaux pour acheminer des quantités de cannabis d’une ville à une autre.

     -La réouverture partielle des frontières aériennes a-t-elle relancé le trafic international ?

-Nous n'avons pas encore senti de vraie relance mais les vols spéciaux de rapatriement ne sont pas vraiment significatifs en termes de volume de trafic.

En fait, la limitation de ces vols pose un vrai problème aux organisateurs car plus le trafic aérien est dense et logiquement leurs chances de réussite sont bien plus favorables.

     -Quelles sont les nouvelles techniques des trafiquants pour distribuer le cannabis au Maroc ?

-Un simple scanner est suffisant pour les trafiquants afin de créer des faux documents de circulation. Il suffit alors d'y coller son identité et de le tamponner avec un cachet falsifié d’une autorisation authentique pour essayer de se déplacer à l'intérieur du territoire national et déjouer les contrôles.

Nos services ont arrêté quelques individus qui utilisaient ce modus operandi de fausses attestations pour circuler avec des cargaisons de résine de cannabis mais ils n’étaient pas vraiment nombreux.

Une fois interpellés, ils sont accusés de faux et d’usage de faux, de non-respect des mesures prescrites dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire sans compter les poursuites pour trafic de stupéfiants.

Il y a aussi les chauffeurs de marchandises habilités à circuler avec une autorisation en bonne et due forme délivrée par leur société qui n'était pas au courant de leurs activités illicites de transport de drogue.

Sur le terrain, ces individus présentent leur autorisation aux barrages mais comme nous avons le plus souvent obtenu à l’avance des informations sur leur trafic illicite, ils sont interpellés en flagrant délit.

     -Combien touche un chauffeur chargé de transporter une tonne de cannabis de Tanger à Laâyoune ?

-En fait, il n'y a pas de prix fixe, ça peut-être 30.000 à 60.000 dirhams. En général le commanditaire donne une avance de 5.000 DH au chauffeur et lui remet le solde en cas de succès de son opération illicite.

Concernant le trafic international de cocaïne, ce sont évidemment des tarifs bien plus élevés sachant qu’un kilo de cette substance est bien plus rentable qu'un kilo de cannabis.

Ainsi pour le cas de la saisie récente de 25 kilos, le chauffeur aurait pu toucher 80.000 €, soit près d'un million de dirhams, mais au final tout dépend de la quantité et de la nature du stupéfiant transporté.

     -Avec un trafic maritime plus limité, quels sont les moyens pour exporter le cannabis en Espagne ?

-Effectivement, les mouvements maritimes légaux de bateaux de fret sont moins denses qu'avant la pandémie mais ils existent toujours car ils n’ont pas été arrêtés contrairement au trafic de passagers.

Le 9 juillet dernier, nous avons intercepté à Tanger Med 26 tonnes de résine de cannabis, en partance pour le port voisin de Algésiras, qui étaient dissimulées dans une cargaison légale de marchandises.

Concernant les tentatives d’exportations illégales, la grande majorité de nos saisies ont été effectuées sur des camions qui acheminaient des cargaisons de cannabis vers les côtes marocaines non contrôlées qui étaient ensuite chargées sur des Go-Fast qui voguaient alors vers le continent espagnol.

Tout cela pour dire que malgré la pandémie, ces embarcations continuent leurs tentatives d'exportation.

Grâce à nos surveillances et à nos renseignements, nous avons été en mesure d’arrêter plusieurs personnes en flagrant délit avec leur embarcation prêtes à être chargées de stupéfiant et de jerricans destinés à les approvisionner pour faire l’aller-retour vers les côtes espagnoles.

     -Dans le sens inverse, comment s’y prennent les trafiquants pour faire rentrer de la cocaïne ?

-Quand il s'agit de grosses quantités, comme les 25 kg saisis dernièrement, la plupart du temps, elles sont planquées dans des cachettes aménagées dans les camions.

Cela peut-être dans le toit du camion, le châssis, la boîte à gants, ou tout simplement sous les sièges comme la dernière saisie qui était se trouvait sous le fauteuil de l'accompagnateur du chauffeur.

A contrario, étant donné que depuis le début du confinement la liaison aérienne entre le Maroc et le Brésil a été stoppée, il n’y a plus de tentatives d'importation de cocaïne via les passagers du vol Sao Paulo-Casa.

Hormis les 25 kg saisis, il y a eu une autre prise de 15,884 kg intercepté aussi à Tanger Med le 31 juillet dernier. Là-encore, c'était dans un ensemble routier qui faisait office de transporteur de marchandises.

     -Qu’en est-il des importations d'héroïne après la fermeture de tout circulation avec Sebta et Melilla ?

-Depuis le début de la pandémie, nous avons constaté une très forte nette diminution des entrées d'héroïne au Maroc.

En effet, la seule grosse prise a été effectuée le 31 mars dernier avec une saisie de 3,8 kg à Nador et l’arrestation d’un trafiquant qui avait fait rentrer cette quantité de la ville voisine de Melilla.

En fait, depuis la fermeture des postes frontières de Sebta et de Melilla, il n'y a pratiquement plus trace de cette drogue qui sévit surtout dans le nord du Maroc.

     -Avec la fermeture du Maroc, de l'Espagne et de la Hollande, les prix des drogues ont-ils explosé ?

-Absolument, car les prix des drogues que ce soit au gros, demi-gros ou même au détail sont également soumis à la loi de l'offre et de la demande et le résultat est qu’aujourd'hui, certaines drogues dures en particulier ne sont plus disponibles dans plusieurs villes du pays.

En réalité, cela n'est pas uniquement dû à la pandémie mais également à nos efforts sur le terrain.

Ainsi, s’il est très difficile de trouver des comprimés psychotropes sur le marché illicite, ce n’est pas seulement grâce à la pandémie mais surtout grâce à notre plan d'action pour lutter contre leur trafic.

Nos efforts ont été payants et les trafiquants de ces produits ont préféré se reconvertir dans d'autres trafics.

Même scénario pour l'ecstasy sachant qu’avec la fermeture des frontières et le renforcement des contrôles, la régression de la disponibilité de ce produit a été importante. Ainsi, de mars à septembre, nous avons saisi 21.000 comprimés contre 838.000 pendant la même période de l'année dernière.

Au final, la pandémie a fait régresser le trafic d’un certain nombre de drogues importées mais d'autres comme celui de la résine de cannabis qui est produite au Maroc a continué à la même cadence.

-Sachant que la Chine est le principal producteur mondial de composants chimiques nécessaires à la production de cocaïne ou de métamphétamine, pensez-vous que la fermeture de ses frontières sera à l'origine en 2020 d'une baisse importante de la production mondiale de drogue ?

-Cela m'étonnerait car indépendamment de la pandémie, il y a toujours des circuits pour se procurer ces composants chimiques aussi bien sur le marché légal qu’illégal.

A partir de là, je n'imagine pas une régression de la production mondiale des drogues dures car les organisations criminelles ne connaissent pas de répit pour s'adapter aux nouvelles contraintes.

-Si 2020 n'est pas encore terminée, il faut donc croire qu'il n'y aura pas de baisse des saisies ?

-Il est encore trop tôt pour effectuer un bilan car on peut encore enregistrer des saisies record durant le dernier trimestre de cette année que ce soit pour l'ecstasy, la cocaïne ou enfin la résine de cannabis.

Les indicateurs actuels laissent penser que nous aurons le même bilan pour la résine de cannabis que celui de l'année dernière car nous sommes déjà arrivés à saisir 150 tonnes contre 200 pour tout 2019.

Mais tout laisse croire que les saisies d'héroïne, de cocaïne et d'ecstasy seront en baisse par rapport à l'année passée plus particulièrement pour la cocaïne dont nous avions saisi plusieurs tonnes en 2019.

-Qu'en est-il du trafic de drogue sur le Darknet marocain? Vos équipes sont-elles présentes sur la toile ?

-Au niveau de la DGSN et plus particulièrement de la direction de la police judiciaire, nous disposons d’un service de lutte contre la cybercriminalité qui s’occupe également du trafic de stupéfiants.

Leur mission est de détecter toute publication en relation avec le trafic de stupéfiants via les NTIC.

Si nous n’ignorons pas cette menace potentielle, nous n'avons actuellement pas traité d'affaire importante mettant en cause des personnes qui passent des grosses commandes sur le darknet.

D’ailleurs, même au niveau mondial, les quantités commandées sur le net sont le plus souvent destinées aux consommateurs et il n’y a pas de trafic de grande envergure avec des tonnes à la clé.

C'est un cercle très fermé mais pour l'instant, nous n'avons pas de grosse crainte à ce sujet au Maroc. Il y a bien évidemment de la détection et de la veille mais ce n'est pas un phénomène inquiétant.

-Pourquoi certaines polices du monde pensent que la pandémie a fait baisser le trafic ?

-Je ne peux pas parler au nom des autres pays mais si les Pays-Bas, la France, l'Espagne ou l'Italie affirment avoir enregistré une importante régression de leur trafic de stupéfiants ou la quasi-disparition de la résine de cannabis sur leur territoire, c’est encore une fois dû en grande partie aux efforts de nos services.

Il ne s'agit pas de se jeter des fleurs mais la progression des chiffres des saisies est une réalité car quand vous mettez hors circuit 150 tonnes de cannabis dont une grande partie est destiné à être exportée, nos homologues étrangers ont forcément moins de travail.

-En conclusion, la guerre contre le trafic de stupéfiants a encore de beaux jours devant elle ?

-Tout à fait car on ne peut pas dire que grâce à la pandémie, le trafic de drogue va s'arrêter demain ...

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