Accident train ONCF: 4 heures d'audition pour Bombardier

Un ingénieur de Bombardier entendu sur l'accident de Bouknadel. Un avocat qui demande une expertise judiciaire sur les archives de la signalisation. Un deuxième avocat qui réclame le recours aux satellites Mohammed VI. Récit d'une audience ordinaire au procès de Larbi Rich.

Accident train ONCF: 4 heures d'audition pour Bombardier

Le 27 février 2019 à 15:55

Modifié le 05 mars 2019 à 15:20

Pas de virée touristique au tribunal de Salé. Venu de Madrid pour être entendu dans le procès de Larbi Rich, le représentant de Bombardier en a fait la fatigante expérience. 4 heures d’audition et des questions à n’en plus finir.

Armando Gonzalez Molleda a été mis à contribution tout au long de l’audience du 26 février. L’ingénieur de 45 ans a enchainé, debout et jusqu’au bout, les réponses aux interrogations nombreuses, mais tendant à élucider un point unique : Le système de signalisation peut-il avoir eu un lien avec l’accident de Bouknadel, où le déraillement d’un train avait fait 7 morts et 125 blessés ?

C’est Bombardier qui a conçu ce système pour le compte de l’ONCF. Et c’est aussi cette firme qui, suite à l’accident, a été chargée de dresser un rapport sur ce même système, concluant à l’absence de toute anomalie. Bombardier disculpe Bombardier. Pouvait-il en être autrement ? Passons.

Le témoin est espagnol mais parle couramment français. Un français technique. La présence d’un traducteur assermenté est de mise. Le juge lève momentanément l’audience en attendant l’arrivé d’un expert. Une arrivée qui se fait attendre. Et c’est finalement un avocat qui s’y colle. Polyglotte, Me Jaafar Al Aidi connait l’exercice. Devant le président El Malki Hizam, il prête serment de traduire fidèlement les propos de M. Gonzalez.

L’avocat improvisé traducteur reçoit une première requête du juge : « Demandez au témoin sa religion ». Quelques sourires dans la salle. L’ingénieur se présente comme catholique. Or, le juge voudrait placer une expression-type qu’il est tenu et a l’habitude d’adresser à des témoins musulmans : « Le faux témoignage est puni par le code pénal et dans l’au-delà ». Pour un chrétien, ça passe aussi.

Discret mais au centre de l’image, Larbi Rich trouve toujours de quoi couvrir sa tête. Pour cette audience, il a troqué sa capuche habituelle pour un bonnet noir en coton. 

 Poursuivi pour homicide et blessures involontaire, la défense du conducteur est connue. Elle se base sur un élément unique : Larbi Rich dit avoir visualisé une barre blanche verticale, synonyme de voie libre. C’est pour cette raison, dit-il, qu’il circulait à 158 km/H au lieu des 60 Km/H nécessaires à l’approche de l’aiguille.

D’où cette question du juge, posé très souvent lors de ce procès : « Le système peut-il émettre des instructions erronées ? » Réponse péremptoire du témoin : « La probabilité d’erreur est quasi-nulle. Le système est certifié SIL-4, avec probabilité correspondant à 10-8 risques de scénarios contraires à la sécurité ».

Dans ses analyses, l’opérateur espagnol eu recours à l’exploitation des tracés des tableaux de signalisations enregistrés par le dispositif central de contrôle. Cette opération a été effectuée depuis son siège à Madrid. Le logiciel en question contrôle trois gares et es lignes qui les relient : Salé-Tabriquet, Bouknadel et Sidi Taibi.

 « L’analyse s’est basée sur les archives extraits du Système d’enclenchement Central et des serveurs du Système de contrôle local qui contrôle la zone proche à la gare de Bouknadel », précise M. Gonzales.

Selon le rapport, les aiguilles étaient bien protégées par un signal restreignant la circulation à 60 Km/H. Cette vitesse est indiquée au conducteur par deux type de signaux, « TIV d’annonce pour aviser le conducteur de la réduction de la vitesse avant d’arriver à l’aiguillage et TIV exécution, placé au niveau de l’aiguille et signifiant la même vitesse », assure l’ingénieur de Bombardier.

Le juge instruit à charge et à décharge. Il explore toutes les voies, y compris celles qui pourraient disculper ou jeter le doute sur la culpabilité du prévenu. Dans le jargon policé de la Justice, on appelle cela « rechercher la vérité ». D’où cette autre question : « Le système de signalisation peut-il être modifié manuellement au niveau du centre de commande ? ».  Le témoin répond encore une fois par la négative.

Le juge El Malki Hizam reprend la même question mais sous un autre angle: « Ce système peut-il être modifié manuellement sur place ? ».  L’ingénieur hausse l’épaule : « Nous n’avons remarqué aucune modification ». Face à l’insistance du président, M. Gonzalez étaye : « Tout est possible. Une personne peut agir sur les câbles. Auquel cas, le système émet un signal de panne. Dans le cas d’espèce, aucun signal de ce genre n’a été émis. »

Du côté de la défense, on s’agite. Me Hind Wahdani dit avoir entendu le témoin utiliser quatre fois le terme « sabotage », sans qu’il ne soit traduit comme tel par le traducteur.

Représentant du parquet, Rachid El Manjri y est également allé de son interrogatoire. A coup de questions rhétoriques. La première tend à clarifier le lien entre Bombardier et l’ONCF, l’idée étant, semble-t-il, de démonter les soupçons de conflit d’intérêt :

-Bombardier est-elle rattachée à l’ONCF ?

-Non, l’ONCF est le client de Bombardier.

-Qui supervise la signalisation au sein de l’ONCF ?

-En principe, c’est le personnel de l’ONCF. Nous, nous ne pouvons intervenir que si cette dernière en formule la demande, et uniquement dans le cadre de la maintenance du système. 

Le substitut du procureur enchaîne ensuite sur des questions qui renseignent sur le degré de responsabilité des conducteurs quant au dispositif actuel de signalisation :

-Le conducteur du train peut-il visualiser la signalisation sur son tableau de bord ?

-Non, il n’y en a pas, répond le représentant de Bombardier.

-Le conducteur peut-il  se permettre de détourner son regard des panneaux placés sur la voie ?

-Négatif, assène le témoin.

El Manjri finit sur le dispositif central de contrôle, où Bombardier a puisé les données ayant fondé les conclusions de son rapport :

-Ces données peuvent-elles être altérées ?

-Peuvent-elles être lues par des personnes autres que Bombardier ?

Le témoin laisse alors entendre que l’archive contient, certes, des éléments particulièrement techniques, mais qu’ils sont à la portée de tout initié.

Cette dernière réponse interpelle la défense, qui y voit même un filon. « Le témoin affirme que les extraits de l’archive peuvent être lus par n’importe quelle compagnie ferroviaire. Pourquoi les avoir envoyés spécifiquement à Bombardier et pas à l’ONCF ?», lance Me Mehdi Sabik. L’ingénieur hausse encore les épaules. Il ne sait quoi répondre. Et c’est probablement parce que ce n’est pas à lui de le faire.

Les derniers moments de l’audience seront d’ailleurs rythmés par cette question. Peut-on accorder du crédit à Bombardier sur une question qui l’intéresse directement ? Me Abdelhakim Touiaj estime que non. Il réclame une expertise judiciaire, donc supposément neutre, sur les archives du système de signalisation.

Pour sa part, son confrère Me Idouaragh Lahcen se montre directement hostile à la compagnie espagnole, qu’il considère comme « un adversaire ». L’avocat a lui aussi une demande, un peu spéciale. Et spatiale. Il exige le « recours aux satellites Mohammed VI pour trancher une fois pour toute sur la question de la signalisation, et vérifier si, au moment des faits, les panneaux indiquaient bien ce que prétend le rapport de Bombardier. » Quelques sourires indicibles dans la salle. Me Lahcen se dit « confiant » que le juge prendra au sérieux sa requête. 

Le juge statuera sur les deux requête de la défense quand le procès entamera le débat de fond.

18h30. Les paupières deviennent lourdes. Les jambes raides. Le témoin et son traducteur laissent échapper des signes de fatigues. « On n'en a plus pour longtemps », rassure le président. 18h40, il libère les invités du jour et avec eux l’auteur de ces lignes. La prochaine audience aura lieu le 5 mars 2019. 

Accident train ONCF: 4 heures d'audition pour Bombardier

Le 27 février 2019 à15:55

Modifié le 05 mars 2019 à 15:20

Un ingénieur de Bombardier entendu sur l'accident de Bouknadel. Un avocat qui demande une expertise judiciaire sur les archives de la signalisation. Un deuxième avocat qui réclame le recours aux satellites Mohammed VI. Récit d'une audience ordinaire au procès de Larbi Rich.

Pas de virée touristique au tribunal de Salé. Venu de Madrid pour être entendu dans le procès de Larbi Rich, le représentant de Bombardier en a fait la fatigante expérience. 4 heures d’audition et des questions à n’en plus finir.

Armando Gonzalez Molleda a été mis à contribution tout au long de l’audience du 26 février. L’ingénieur de 45 ans a enchainé, debout et jusqu’au bout, les réponses aux interrogations nombreuses, mais tendant à élucider un point unique : Le système de signalisation peut-il avoir eu un lien avec l’accident de Bouknadel, où le déraillement d’un train avait fait 7 morts et 125 blessés ?

C’est Bombardier qui a conçu ce système pour le compte de l’ONCF. Et c’est aussi cette firme qui, suite à l’accident, a été chargée de dresser un rapport sur ce même système, concluant à l’absence de toute anomalie. Bombardier disculpe Bombardier. Pouvait-il en être autrement ? Passons.

Le témoin est espagnol mais parle couramment français. Un français technique. La présence d’un traducteur assermenté est de mise. Le juge lève momentanément l’audience en attendant l’arrivé d’un expert. Une arrivée qui se fait attendre. Et c’est finalement un avocat qui s’y colle. Polyglotte, Me Jaafar Al Aidi connait l’exercice. Devant le président El Malki Hizam, il prête serment de traduire fidèlement les propos de M. Gonzalez.

L’avocat improvisé traducteur reçoit une première requête du juge : « Demandez au témoin sa religion ». Quelques sourires dans la salle. L’ingénieur se présente comme catholique. Or, le juge voudrait placer une expression-type qu’il est tenu et a l’habitude d’adresser à des témoins musulmans : « Le faux témoignage est puni par le code pénal et dans l’au-delà ». Pour un chrétien, ça passe aussi.

Discret mais au centre de l’image, Larbi Rich trouve toujours de quoi couvrir sa tête. Pour cette audience, il a troqué sa capuche habituelle pour un bonnet noir en coton. 

 Poursuivi pour homicide et blessures involontaire, la défense du conducteur est connue. Elle se base sur un élément unique : Larbi Rich dit avoir visualisé une barre blanche verticale, synonyme de voie libre. C’est pour cette raison, dit-il, qu’il circulait à 158 km/H au lieu des 60 Km/H nécessaires à l’approche de l’aiguille.

D’où cette question du juge, posé très souvent lors de ce procès : « Le système peut-il émettre des instructions erronées ? » Réponse péremptoire du témoin : « La probabilité d’erreur est quasi-nulle. Le système est certifié SIL-4, avec probabilité correspondant à 10-8 risques de scénarios contraires à la sécurité ».

Dans ses analyses, l’opérateur espagnol eu recours à l’exploitation des tracés des tableaux de signalisations enregistrés par le dispositif central de contrôle. Cette opération a été effectuée depuis son siège à Madrid. Le logiciel en question contrôle trois gares et es lignes qui les relient : Salé-Tabriquet, Bouknadel et Sidi Taibi.

 « L’analyse s’est basée sur les archives extraits du Système d’enclenchement Central et des serveurs du Système de contrôle local qui contrôle la zone proche à la gare de Bouknadel », précise M. Gonzales.

Selon le rapport, les aiguilles étaient bien protégées par un signal restreignant la circulation à 60 Km/H. Cette vitesse est indiquée au conducteur par deux type de signaux, « TIV d’annonce pour aviser le conducteur de la réduction de la vitesse avant d’arriver à l’aiguillage et TIV exécution, placé au niveau de l’aiguille et signifiant la même vitesse », assure l’ingénieur de Bombardier.

Le juge instruit à charge et à décharge. Il explore toutes les voies, y compris celles qui pourraient disculper ou jeter le doute sur la culpabilité du prévenu. Dans le jargon policé de la Justice, on appelle cela « rechercher la vérité ». D’où cette autre question : « Le système de signalisation peut-il être modifié manuellement au niveau du centre de commande ? ».  Le témoin répond encore une fois par la négative.

Le juge El Malki Hizam reprend la même question mais sous un autre angle: « Ce système peut-il être modifié manuellement sur place ? ».  L’ingénieur hausse l’épaule : « Nous n’avons remarqué aucune modification ». Face à l’insistance du président, M. Gonzalez étaye : « Tout est possible. Une personne peut agir sur les câbles. Auquel cas, le système émet un signal de panne. Dans le cas d’espèce, aucun signal de ce genre n’a été émis. »

Du côté de la défense, on s’agite. Me Hind Wahdani dit avoir entendu le témoin utiliser quatre fois le terme « sabotage », sans qu’il ne soit traduit comme tel par le traducteur.

Représentant du parquet, Rachid El Manjri y est également allé de son interrogatoire. A coup de questions rhétoriques. La première tend à clarifier le lien entre Bombardier et l’ONCF, l’idée étant, semble-t-il, de démonter les soupçons de conflit d’intérêt :

-Bombardier est-elle rattachée à l’ONCF ?

-Non, l’ONCF est le client de Bombardier.

-Qui supervise la signalisation au sein de l’ONCF ?

-En principe, c’est le personnel de l’ONCF. Nous, nous ne pouvons intervenir que si cette dernière en formule la demande, et uniquement dans le cadre de la maintenance du système. 

Le substitut du procureur enchaîne ensuite sur des questions qui renseignent sur le degré de responsabilité des conducteurs quant au dispositif actuel de signalisation :

-Le conducteur du train peut-il visualiser la signalisation sur son tableau de bord ?

-Non, il n’y en a pas, répond le représentant de Bombardier.

-Le conducteur peut-il  se permettre de détourner son regard des panneaux placés sur la voie ?

-Négatif, assène le témoin.

El Manjri finit sur le dispositif central de contrôle, où Bombardier a puisé les données ayant fondé les conclusions de son rapport :

-Ces données peuvent-elles être altérées ?

-Peuvent-elles être lues par des personnes autres que Bombardier ?

Le témoin laisse alors entendre que l’archive contient, certes, des éléments particulièrement techniques, mais qu’ils sont à la portée de tout initié.

Cette dernière réponse interpelle la défense, qui y voit même un filon. « Le témoin affirme que les extraits de l’archive peuvent être lus par n’importe quelle compagnie ferroviaire. Pourquoi les avoir envoyés spécifiquement à Bombardier et pas à l’ONCF ?», lance Me Mehdi Sabik. L’ingénieur hausse encore les épaules. Il ne sait quoi répondre. Et c’est probablement parce que ce n’est pas à lui de le faire.

Les derniers moments de l’audience seront d’ailleurs rythmés par cette question. Peut-on accorder du crédit à Bombardier sur une question qui l’intéresse directement ? Me Abdelhakim Touiaj estime que non. Il réclame une expertise judiciaire, donc supposément neutre, sur les archives du système de signalisation.

Pour sa part, son confrère Me Idouaragh Lahcen se montre directement hostile à la compagnie espagnole, qu’il considère comme « un adversaire ». L’avocat a lui aussi une demande, un peu spéciale. Et spatiale. Il exige le « recours aux satellites Mohammed VI pour trancher une fois pour toute sur la question de la signalisation, et vérifier si, au moment des faits, les panneaux indiquaient bien ce que prétend le rapport de Bombardier. » Quelques sourires indicibles dans la salle. Me Lahcen se dit « confiant » que le juge prendra au sérieux sa requête. 

Le juge statuera sur les deux requête de la défense quand le procès entamera le débat de fond.

18h30. Les paupières deviennent lourdes. Les jambes raides. Le témoin et son traducteur laissent échapper des signes de fatigues. « On n'en a plus pour longtemps », rassure le président. 18h40, il libère les invités du jour et avec eux l’auteur de ces lignes. La prochaine audience aura lieu le 5 mars 2019. 

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