Accord Maroc-Grande Bretagne : Le Maroc pouvait mieux faire (Expert)

Médias24 a consulté le contenu de l'accord d'association Maroc / Grande-Bretagne, signé il y a près de trois mois et resté secret jusqu'à sa présentation au Parlement britannique. Selon un expert habitué à négocier des accords de libre-échange, le Maroc s’est contenté de s’assurer du soutien politique anglais sur les produits agricoles issus du Sahara plutôt que d’augmenter le volume de ses exportations. Il devra attendre la conclusion d’un accord GB-UE pour espérer améliorer l’accès de ses produits à l’Angleterre post-Brexit.

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Accord Maroc-Grande Bretagne : Le Maroc pouvait mieux faire (Expert) Les limites de l'accord d'association entre le Maroc et la Grande-Bretagne

Le 15 janvier 2020 à 19:26

Modifié le 16 janvier 2020 à 09:37

Au lendemain de la signature de l’accord du 26 octobre (consultez son contenu plus bas), les protagonistes s'étaient félicités d’une bonne nouvelle pour les acteurs marocains et britanniques ayant des intérêts économiques de part et d'autre.

Sollicité par Médias24 pour commenter la satisfaction affichée par les autorités marocaines, un négociateur chevronné, requérant l’anonymat, s’est dans un premier temps joint au concert de louanges avant de changer d’avis en examinant le contenu de l’accord qui se serait révélé plutôt "décevant".

Un accord qui maintiendra les flux précédents

"Les Britanniques importent depuis longtemps nos produits agricoles frais (primeurs…) car ils ne les produisent pas sur le territoire anglais, écossais et en Irlande du Nord. En effet, ce sont des importateurs nets qui n’ont pas à gérer une éventuelle concurrence ou protection de leurs producteurs.

"Sachant cela, les Britanniques devaient donc, a priori, nous offrir des conditions bien meilleures que celles que nous avions habituellement avec l’Union européenne qui compte plusieurs autres pays avec lesquels le Maroc est en concurrence directe sur certains produits comme la tomate, notamment la France, l’Espagne, la Belgique…

"On s’attendait donc à obtenir un accord qui soit plus ouvert et qui profite aussi bien aux consommateur britanniques qu’aux producteurs marocains.

"Or, l'accord conclu permet de maintenir nos flux précédents avec le Royaume-Uni car il a été construit sur le même modèle que l’accord qui avait été conclu précédemment avec l’UE.

"Il y a eu des petites modifications comme par exemple un calendrier annualisé au lieu d’un calendrier de quotas mensuels mais l’essentiel a été sauvegardé comme le système de prix de référence", explique notre source qui s’interroge sur les motivations du partenaire britannique.

Les améliorations attendront la conclusion d’un accord GB-UE

"S’ils ont demandé à garder le même canevas, c’est pour une raison très simple. La Grande-Bretagne n’a, en effet, pas encore achevé ses négociations commerciales avec l’UE et le Premier ministre Boris Johnson a l’ambition de garder un accès privilégié des produits britanniques au marché unique européen.

"C’était d’ailleurs tout le débat lors de l’élection de Johnson qui disait vouloir quitter l’UE mais dans le cadre d’un accord négocié. Dans ce contexte, il est donc assez normal que les Britanniques veuillent se protéger.

"S’ils n’ont pas fait de concessions aux Marocains qui sont pourtant dans leur intérêt, c’est parce que s’ils ouvrent trop leur marché, les pays de l’UE ne seront pas tentés de leur ouvrir le leur.

"En fait, pour être en mesure de garder les mêmes flux de circulation de leurs produits vers l’UE, ils sont obligés d’avoir des règles de jeu qui restent à peu près comparables au passé.

"Rien de nouveau au niveau commercial"

"Ils ménagent leurs arrières par rapport au futur projet d’accord avec l’UE mais c’est un peu dommage pour le Maroc qui se retrouve avec un accord qui ne lui apporte pas grand-chose de plus qu’avant.

"Selon moi, on aurait pu être plus agressif avec les Britanniques pour la bonne raison qu’ils sont énormément demandeurs d’accords de libre-échange (ALE) négociés de manière indépendante.

"En effet, pour justifier le Brexit, leur gouvernement n’a cessé de dire vouloir reconquérir son pouvoir de décision en matière de politique commerciale pour que ça ne soit plus une prérogative de l’UE.

"Aujourd’hui, ils sont hyper-demandeurs de conventions prouvant qu’ils ont obtenu la liberté de pouvoir négocier eux-mêmes des accords du type de celui conclu avec le Maroc après plusieurs visites.

"Dans cet accord, on se rend compte que les Affaires étrangères qui l’ont négocié, ont demandé en priorité la reconnaissance des produits agricoles du Sahara, au sens de l’origine qui avait déjà été réglée avec l’UE alors que le secteur agricole voulait surtout obtenir des meilleures conditions d’accès", déclare notre expert qui pense que le Maroc et la Grande-Bretagne ont conclu un "accord politique".

"En contrepartie, le Maroc n’a pas gagné grand-chose au niveau de l’accès de ses produits au marché britannique", regrette notre expert pour qui le Royaume a simplement gagné la reconnaissance britannique par rapport à sa position politique sur la question du Sahara.

Le soutien sur le Sahara a été prioritaire

"J’ai l’impression que les Marocains n’ont pas vraiment mis la pression sur leurs homologues et qu’ils ont même été plutôt très, voire, trop gentils avec leurs interlocuteurs.

"Force est de constater que nous leur avons fait un beau cadeau car notre partenaire peut se prévaloir, quelques semaines après la rupture du Brexit et la victoire électorale des conservateurs, d’avoir déjà implémenté des ALE et d’avoir négocié librement avec des pays tiers.

"Aujourd’hui, on leur a donné des bons points et le jour venu, en contrepartie, les Britanniques seront là quand le Maroc aura besoin d’eux.

"Si on peut se féliciter du fait qu’ils n’ont posé aucune question sur la provenance des produits du Sahara, en termes de quantité et de conditions d’accès, on aurait sûrement pu faire bien mieux tout en préservant les conditions d’accès à leur marché intérieur.

Risque de voir l’UE baisser ses quotas d’achats de tomates

"Ainsi, au lieu du quota obtenu de 46.000 tonnes de tomates, on aurait pu demander 150.000 et obtenir au moins 70.000 voire 90.000.

"A ce propos, la tomate et autres produits frais comme le poivron que la GB ne produit pas sont symptomatiques de la relation commerciale entre les deux pays.

"Comme leur seul souci est de préserver l’avenir de leurs négociations avec l’UE, le Maroc aurait dû mettre plus de pression pour augmenter les volumes exportables", avance l’ancien négociateur.

"Ce sont eux qui sont demandeurs et pas nous. De plus, il y a un risque que l’UE puisse utiliser ce nouvel accord pour se retourner vers le Maroc en disant : Puisque vous avez négocié un quota de tomates avec les Britanniques, il faut le déduire de celui que nous avions négocié précédemment avec vous.

"Sachant que le quota total avec l’ancienne Europe des 28 était de 250.000 tonnes, aujourd’hui, les 27 peuvent demander à retirer les 46.000 négociés avec la Grande Bretagne", craint notre expert.

Un accord perfectible grâce aux clauses de rendez-vous

"Au point de vue diplomatique, c’est un bon accord mais perfectible au niveau commercial", résume notre interlocuteur qui pense que "les clauses de rendez-vous" permettront de l’améliorer.

"Dans sa présentation actuelle, il n’est pas figé et il n’entrera en application qu’après avoir été définitivement adopté par les Parlements des deux pays.

"De plus, heureusement que les clauses de rendez-vous prévoient de se rencontrer pour renégocier les termes de l’accord à la hausse", conclut notre expert qui ajoute que le Maroc devra donc encore attendre pour obtenir de meilleures conditions d’accès à ses produits.

Au final, c’est donc un accord provisoire où il faudra attendre que les Britanniques concluent leurs négociations avec l’UE pour que les Marocains arrivent à augmenter le volume de leurs exportations.

Voici le document de l’accord commercial Maroc-Grande-Bretagne.

Les limites de l'accord d'association entre le Maroc et la Grande-Bretagne

Accord Maroc-Grande Bretagne : Le Maroc pouvait mieux faire (Expert)

Le 15 janvier 2020 à19:26

Modifié le 16 janvier 2020 à 09:37

Médias24 a consulté le contenu de l'accord d'association Maroc / Grande-Bretagne, signé il y a près de trois mois et resté secret jusqu'à sa présentation au Parlement britannique. Selon un expert habitué à négocier des accords de libre-échange, le Maroc s’est contenté de s’assurer du soutien politique anglais sur les produits agricoles issus du Sahara plutôt que d’augmenter le volume de ses exportations. Il devra attendre la conclusion d’un accord GB-UE pour espérer améliorer l’accès de ses produits à l’Angleterre post-Brexit.

Au lendemain de la signature de l’accord du 26 octobre (consultez son contenu plus bas), les protagonistes s'étaient félicités d’une bonne nouvelle pour les acteurs marocains et britanniques ayant des intérêts économiques de part et d'autre.

Sollicité par Médias24 pour commenter la satisfaction affichée par les autorités marocaines, un négociateur chevronné, requérant l’anonymat, s’est dans un premier temps joint au concert de louanges avant de changer d’avis en examinant le contenu de l’accord qui se serait révélé plutôt "décevant".

Un accord qui maintiendra les flux précédents

"Les Britanniques importent depuis longtemps nos produits agricoles frais (primeurs…) car ils ne les produisent pas sur le territoire anglais, écossais et en Irlande du Nord. En effet, ce sont des importateurs nets qui n’ont pas à gérer une éventuelle concurrence ou protection de leurs producteurs.

"Sachant cela, les Britanniques devaient donc, a priori, nous offrir des conditions bien meilleures que celles que nous avions habituellement avec l’Union européenne qui compte plusieurs autres pays avec lesquels le Maroc est en concurrence directe sur certains produits comme la tomate, notamment la France, l’Espagne, la Belgique…

"On s’attendait donc à obtenir un accord qui soit plus ouvert et qui profite aussi bien aux consommateur britanniques qu’aux producteurs marocains.

"Or, l'accord conclu permet de maintenir nos flux précédents avec le Royaume-Uni car il a été construit sur le même modèle que l’accord qui avait été conclu précédemment avec l’UE.

"Il y a eu des petites modifications comme par exemple un calendrier annualisé au lieu d’un calendrier de quotas mensuels mais l’essentiel a été sauvegardé comme le système de prix de référence", explique notre source qui s’interroge sur les motivations du partenaire britannique.

Les améliorations attendront la conclusion d’un accord GB-UE

"S’ils ont demandé à garder le même canevas, c’est pour une raison très simple. La Grande-Bretagne n’a, en effet, pas encore achevé ses négociations commerciales avec l’UE et le Premier ministre Boris Johnson a l’ambition de garder un accès privilégié des produits britanniques au marché unique européen.

"C’était d’ailleurs tout le débat lors de l’élection de Johnson qui disait vouloir quitter l’UE mais dans le cadre d’un accord négocié. Dans ce contexte, il est donc assez normal que les Britanniques veuillent se protéger.

"S’ils n’ont pas fait de concessions aux Marocains qui sont pourtant dans leur intérêt, c’est parce que s’ils ouvrent trop leur marché, les pays de l’UE ne seront pas tentés de leur ouvrir le leur.

"En fait, pour être en mesure de garder les mêmes flux de circulation de leurs produits vers l’UE, ils sont obligés d’avoir des règles de jeu qui restent à peu près comparables au passé.

"Rien de nouveau au niveau commercial"

"Ils ménagent leurs arrières par rapport au futur projet d’accord avec l’UE mais c’est un peu dommage pour le Maroc qui se retrouve avec un accord qui ne lui apporte pas grand-chose de plus qu’avant.

"Selon moi, on aurait pu être plus agressif avec les Britanniques pour la bonne raison qu’ils sont énormément demandeurs d’accords de libre-échange (ALE) négociés de manière indépendante.

"En effet, pour justifier le Brexit, leur gouvernement n’a cessé de dire vouloir reconquérir son pouvoir de décision en matière de politique commerciale pour que ça ne soit plus une prérogative de l’UE.

"Aujourd’hui, ils sont hyper-demandeurs de conventions prouvant qu’ils ont obtenu la liberté de pouvoir négocier eux-mêmes des accords du type de celui conclu avec le Maroc après plusieurs visites.

"Dans cet accord, on se rend compte que les Affaires étrangères qui l’ont négocié, ont demandé en priorité la reconnaissance des produits agricoles du Sahara, au sens de l’origine qui avait déjà été réglée avec l’UE alors que le secteur agricole voulait surtout obtenir des meilleures conditions d’accès", déclare notre expert qui pense que le Maroc et la Grande-Bretagne ont conclu un "accord politique".

"En contrepartie, le Maroc n’a pas gagné grand-chose au niveau de l’accès de ses produits au marché britannique", regrette notre expert pour qui le Royaume a simplement gagné la reconnaissance britannique par rapport à sa position politique sur la question du Sahara.

Le soutien sur le Sahara a été prioritaire

"J’ai l’impression que les Marocains n’ont pas vraiment mis la pression sur leurs homologues et qu’ils ont même été plutôt très, voire, trop gentils avec leurs interlocuteurs.

"Force est de constater que nous leur avons fait un beau cadeau car notre partenaire peut se prévaloir, quelques semaines après la rupture du Brexit et la victoire électorale des conservateurs, d’avoir déjà implémenté des ALE et d’avoir négocié librement avec des pays tiers.

"Aujourd’hui, on leur a donné des bons points et le jour venu, en contrepartie, les Britanniques seront là quand le Maroc aura besoin d’eux.

"Si on peut se féliciter du fait qu’ils n’ont posé aucune question sur la provenance des produits du Sahara, en termes de quantité et de conditions d’accès, on aurait sûrement pu faire bien mieux tout en préservant les conditions d’accès à leur marché intérieur.

Risque de voir l’UE baisser ses quotas d’achats de tomates

"Ainsi, au lieu du quota obtenu de 46.000 tonnes de tomates, on aurait pu demander 150.000 et obtenir au moins 70.000 voire 90.000.

"A ce propos, la tomate et autres produits frais comme le poivron que la GB ne produit pas sont symptomatiques de la relation commerciale entre les deux pays.

"Comme leur seul souci est de préserver l’avenir de leurs négociations avec l’UE, le Maroc aurait dû mettre plus de pression pour augmenter les volumes exportables", avance l’ancien négociateur.

"Ce sont eux qui sont demandeurs et pas nous. De plus, il y a un risque que l’UE puisse utiliser ce nouvel accord pour se retourner vers le Maroc en disant : Puisque vous avez négocié un quota de tomates avec les Britanniques, il faut le déduire de celui que nous avions négocié précédemment avec vous.

"Sachant que le quota total avec l’ancienne Europe des 28 était de 250.000 tonnes, aujourd’hui, les 27 peuvent demander à retirer les 46.000 négociés avec la Grande Bretagne", craint notre expert.

Un accord perfectible grâce aux clauses de rendez-vous

"Au point de vue diplomatique, c’est un bon accord mais perfectible au niveau commercial", résume notre interlocuteur qui pense que "les clauses de rendez-vous" permettront de l’améliorer.

"Dans sa présentation actuelle, il n’est pas figé et il n’entrera en application qu’après avoir été définitivement adopté par les Parlements des deux pays.

"De plus, heureusement que les clauses de rendez-vous prévoient de se rencontrer pour renégocier les termes de l’accord à la hausse", conclut notre expert qui ajoute que le Maroc devra donc encore attendre pour obtenir de meilleures conditions d’accès à ses produits.

Au final, c’est donc un accord provisoire où il faudra attendre que les Britanniques concluent leurs négociations avec l’UE pour que les Marocains arrivent à augmenter le volume de leurs exportations.

Voici le document de l’accord commercial Maroc-Grande-Bretagne.

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