Asma Lamrabet: "Le prophète n'était pas misogyne"

Deux ans après la parution de son livre intitulé, "Islam et femmes, les questions qui fâchent", Asma Lamrabet publiera le 15 mars prochain un ouvrage sur "le prophète et les femmes". Dans cet entretien avec Médias24, l’islamologue déconstruit les idées reçues sur une "prétendue misogynie du Messager" en espérant toucher la jeunesse en perte de repères, plutôt que les gardiens de la foi, accusés de vouloir perpétuer un patriarcat qui les conforte dans leur pouvoir.

Asma Lamrabet:

Le 20 février 2020 à 09:44

Modifié le 20 février 2020 à 14:51

Médias24 : Après avoir posé des questions qui fâchent, vous traitez des relations entre le prophète et les femmes...

Asma Lamrabet : En effet, c’est un ouvrage essentiellement focalisé sur la tradition du prophète et sur la question épineuse des hadiths relatifs à sa vision de la place des femmes dans la société.

- Vous avez donc puisé l’essentiel de vos sources dans les hadiths ?

- Cela faisait longtemps que je voulais écrire ce livre.

A la relecture des compilations historiques traditionnelles et classiques, je suis arrivée à la conclusion que l’essentiel de la vision religieuse misogyne et patriarcale a depuis longtemps et jusqu’à nos jours fait référence à certains hadiths et à la tradition du prophète plutôt qu’au Coran qui reste souvent silencieux sur ces questions ou dont l’interprétation de certains versets peut être ambiguë.  

Sachant que l’essentiel de l’argumentaire religieux, traditionnel et misogyne, prend source dans la tradition du prophète, j’ai donc voulu prospecter pour voir ce que disent vraiment les récits des hadiths et ceux issus de la tradition du prophète sur cette question des femmes en particulier.

- A quelles conclusions êtes-vous arrivée ?

- Le premier constat est que le Coran est plus accessible.

Etant un texte révélé, il est considéré comme la source première, unique et canonisée en islam.

La tradition prophétique, du fait de la pluralité de ses sources, de ses récits parfois divergents, voire contradictoires et surtout du fait de sa codification plus tardive, est considérée comme une source normative importante certes, mais secondaire, explicative et toujours complémentaire par rapport au Coran, texte sacré, par excellence.

Au niveau de la tradition du prophète, la démarche est donc moins aisée puisque et selon la majorité des théologiens, il y a de grandes divergences entre les différentes compilations de cette même tradition.

Il n’y a pas du tout de consensus théologique global envers de nombreux hadiths

Il n’y a pas du tout de consensus théologique global envers de nombreux hadiths et c’est pour cela que les premiers savants, traditionnistes et juristes, vont ainsi classifier, trier et conceptualiser les hadiths sous différentes dénominations telles que les hadiths dits authentiques (Sahih), douteux (mursal), peu probables, apocryphes, faux, hadiths dits isolés (ahad) etc.

Ils ont fait un travail de contextualisation historique important et vu l’importance de cette source, je considère que nous avons le droit aujourd’hui de la réinterpréter et de la re-contextualiser à l’aune des nouvelles réalités sociales qui sont les nôtres.

Aujourd'hui, la tradition est devenue une épée de Damoclès alors qu'au cours des premiers siècles de l'Islam, il y avait eu un travail rigoureux de critique des hadiths

C’est d’ailleurs ce qui a été fait durant les premiers siècles de l’islam où il a été instauré un véritable travail rigoureux de critique des hadiths, mais aujourd’hui, et notamment sur la question des femmes, cette tradition est devenue une véritable épée de Damoclès que l’on sort à chaque fois que l’on veut remettre en cause certaines traditions discriminatoires.

La formule "le prophète a dit..." est devenue un argumentaire théologique de choix pour clore tout débat sur des questions controversées, alors que les anciens théologiens ont pu débattre sur de très nombreux sujets d’où d’ailleurs l’existence de diverses écoles (madhahibs) théologico-juridiques.

Il y a toujours eu des divergences même au sein des grands ouvrages connus comme "Sahih El Boukhari" ou "Sahih Muslim". On doit d'ailleurs un grand respect à leurs auteurs et à leur travail minutieux et important.  

Cependant, il est de notre droit, voire de notre devoir aujourd’hui de faire une relecture historique et critique des hadiths et notamment ceux qui sont à connotation discriminatoire envers les femmes et qui sont contraires aussi bien aux principes éthiques du Coran qu’à la pédagogie du prophète.

Je tiens à préciser que mon travail reste profondément respectueux de la tradition du prophète. En effet, je considère que c’est une source importante, voire incontournable, de l’islam en tant que religion mais qu’elle doit absolument être revue et relue à l’aune des nouvelles méthodes de critique historique. On voit aujourd’hui combien de livres sur ce sujet récemment parus en France ont tendance à remettre tout en cause en essayant de faire table rase de toute la tradition prophétique.

Mon approche est totalement différente car je suis persuadée que le prophète n’était pas misogyne et que le contexte dans lequel il évoluait était celui de son époque à savoir celui d’une société structurellement patriarcale et misogyne et qu’il a fait de son mieux pour faire évoluer les mentalités rétrogrades de l’époque.  

Il y a donc beaucoup de hadiths qui ne peuvent être acceptés aujourd’hui et qu’il faut donc savoir remettre dans leur contexte, voire parfois être très sceptiques quant à leur véracité.

- Par exemple ?

- Notamment celui qui dit que les femmes sont dénuées de raison, de religiosité et de foi. En effet, incriminer les femmes de manque de raison va à l’encontre du Coran qui affirme que tous les êtres humains (femmes et hommes) sont doués de raison.

Quand on enlève le pouvoir de raisonner à quelqu’un, on lui retire sa dignité et sa qualité d’être humain. Il faut rappeler que certains hadiths ont été formulés dans un contexte particulier et ont été par la suite instrumentalisés afin de perpétuer une prétendue infériorité des femmes.

Au nom de la noble tradition du prophète et des principes éthiques du Coran, il faut aujourd’hui savoir dire non à ce genre d’interprétation de hadith.

- Cette conclusion va encore vous valoir des critiques, voire des insultes des fondamentalistes ?

- Sûrement, mais on ne peut pas avancer sans critiques. Aujourd’hui, le plus important est de réveiller les consciences à ce travail de critique qui doit rester respectueux et constructif et qui, rappelons-le, a toujours été présent au sein de l’histoire de la pensée musulmane.

Le respect est important et je suis par exemple complètement opposée à certains néo-orientalistes ou certains penseurs réformistes actuels qui veulent faire table rase de la tradition du prophète et des compilations du Hadith.  

Au contraire, je souhaite que la tradition du prophète reste une tradition vivante et ce, grâce à une re-contextualisation, parce que j’estime qu’elle est importante sur le plan mystique et spirituel de la foi et de la croyance, et parce que je suis convaincue que cette tradition peut être revue d’une autre façon aujourd’hui et être source d’un profond renouveau éthique.

- Vous êtes plus dans une démarche de croyante engagée que de scientifique neutre ?

- C’est vrai. Aujourd’hui nous avons deux grandes tendances qui s’opposent. La première fait dans l’apologie, celle du croyant qui doit se taire, se soumettre sans comprendre…

- C’est-à-dire respecter les textes à la lettre...

- Plus qu’à la lettre, ne plus raisonner.

L’autre tendance inverse est de se positionner hors de la foi ou de la croyance et se donner le droit d’être dans le refus, voire le dénigrement de toute transcendance.

A titre personnel, je suis une musulmane pratiquante qui revendique sa foi mais qui, en même temps, revendique le droit d’utiliser sa raison pour critiquer, questionner et comprendre.

C’est une démarche adoptée par beaucoup de réformistes dans le monde arabo-musulman, sauf qu’elle reste minoritaire car on entend plutôt la majorité constituée des deux extrêmes.

Celle du discours apologétique littéraliste et du "taqlid" (mimétisme aveugle) et donc du "statu quo", et puis l’autre qui refuse le tout, à savoir la foi, la religion et la spiritualité qualifiées de mythes, en se permettant une critique négative et aucunement constructive.

A partir de là, j’essaye de forger, avec d’autres, une troisième voie qui peut allier foi, raison critique et conviction spirituelle et qui reste le libre choix de tout être humain.

- Sur quels faits précis se basent vos critiques ?

- Sur toute l’histoire de la tradition, car il existe de nombreux ouvrages et des compilations qui sont accessibles à tous aujourd’hui. Mon argumentaire est issu de sources originales en arabe et non pas de traductions.

Il est donc de notre devoir d’en faire une relecture critique mais qui reste raisonnable, dépassionnée et respectueuse de l’apport indéniable de cette tradition à la richesse de la pensée musulmane.  

- Si je vous dis que des hadiths disent que les femmes sont inférieures aux hommes...

- Je vous répondrai en puisant dans les textes du Coran et dans la tradition du prophète qui prouveront tout le contraire. En effet, dans le Coran, en tant que femme, je suis un être humain.

Le livre sacré utilise d’ailleurs le concept extraordinaire de "Insan" (humain) qui transcende le genre masculin ou féminin. C’est une théologie de l’humanisme qui n’est pas beaucoup utilisée dans la lecture religieuse.

Ainsi, les versets égalitaires qui interpellent femmes et hommes sont là depuis plus de 14 siècles, ils sont aujourd’hui remis en cause par certains pour qui cette égalité entre les hommes et les femmes est contraire au référentiel religieux et surtout considérée comme étant un concept occidental.

Tant qu’on ne réglera pas les inégalités entre les hommes et les femmes, on ne réglera pas la question de l’idéal démocratique.

Tout cela est heureusement complètement remis en question par les réformistes et les penseurs musulmans, femmes et hommes contemporains, et selon un argumentaire théologiquement construit.  

Le problème est que le discours majoritaire traditionaliste et institutionnalisé est un discours frileux qui a très peur de l’ouverture et des libertés. Cela ne permet pas au courant minoritaire réformiste de se faire écouter par les autres.

- Certains diront que la question de la femme vous obsède ?

- Ce n’est pas une obsession et de plus, ce n’est pas une question de la femme mais des femmes.

C’est une question centrale au sein des sociétés contemporaines car il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans le monde dit développé où l’idéal démocratique et l’idéal égalitaire ne sont pas encore atteints et ce, malgré toutes les avancées que l’on connait.

La question des droits des femmes est incontournable et tant qu’on ne réglera pas les inégalités entre les hommes et les femmes, on ne réglera pas la question de l’idéal démocratique.

Dénoncer les inégalités et les discriminations faites aux femmes, c’est une question de justice sociale et pas d’obsession, c’est une question de droits humains qui concerne, au fond, aussi bien les hommes que les femmes.

- Après plusieurs livres sur la même thématique, que pensez-vous apporter de nouveau ?

- Une prise de conscience, même si je crois qu’elle est déjà là.

En effet, je rencontre beaucoup de jeunes et moins jeunes, perdus sur le plan spirituel et théologique.

Même si je n’aime pas ce terme, on vit dans une société schizophrène avec une dualité entre un référentiel universel qui ne prend  pas en compte le besoin de spiritualité et un autre religieux rigoriste et hermétique à la richesse humaine universelle.

Les jeunes, en particulier, sont donc perdus car on leur demande souvent de choisir entre les deux, mais pour moi, nous n’avons pas à choisir car il n’y a pas d’incompatibilité entre les deux référentiels.

- Vous ne pensez pas prêcher dans le désert, en particulier au Maroc ?

- Je ne crois pas, car hier encore, j’ai assisté à une conférence consacrée aux libertés individuelles où 90% de public avait entre 18 et 30 ans.

Sachant que les libertés individuelles se focalisent surtout autour des thèmes de la religion et notamment des libertés sexuelles, cela veut dire que ces jeunes ont besoin de réponses concrètes.  

S’ils étaient vraiment endoctrinés, ils n’auraient pas été présents à cette conférence.

Du coup, cela me donne beaucoup d’espoir et je reste optimiste malgré le pessimisme ambiant présent au Maroc.

Il est donc utile de redonner de l’espoir aux jeunes en leur rappelant que le référentiel religieux n’est pas incompatible avec les droits humains universels et qu’ils peuvent être à la fois de bons citoyens et de bons croyants.

Je suis cependant consciente du fait que ma modeste contribution est un grain de sable dans ce que vous appelez le désert mais j’essaye de le faire par conviction, par conscience et aussi par passion.

- Croyez-vous possible de convaincre les gardiens du temple de la foi ?

- Ce n’est pas mon but car les gardiens du temple sont pour certains dans une position de recherche du pouvoir, et honnêtement, ce n’est pas eux qui m’intéressent.

- Ce sont plus les jeunes ?

- Absolument, ceux qui sont un peu perdus sans repères au sein de cette mondialisation actuelle, difficile à gérer pour tout le monde.

L'humain a besoin de spiritualité, nous n'avons pas le droit de le laisser entre les mains de ceux qui prétendent parler au nom de Dieu

Il n’y a qu’à voir le retour en force de la spiritualité dans plusieurs pays qui sont pourtant sortis du religieux depuis fort longtemps avec la multiplication des formations pour la méditation, retraites spirituelles et autres besoins de quête de sens, de nos temps modernes.

Sachant que l’humain a un besoin structurel de spiritualité, nous n’avons pas le droit de les laisser entre les mains de ceux qui estiment avoir le droit de parler au nom de Dieu.

- Même question qu’il y a deux ans, assisterez-vous de votre vivant à un changement de mentalité ?

- Je persiste à croire que cela ne se fera malheureusement pas de mon vivant, mais cela ne m’empêche pas de penser que les changements commencent déjà.

En 2020, il est en effet possible de débattre de certaines questions qui étaient inimaginables il y a encore 10 ans, et de plus, dans d’autres pays arabo-musulmans, ce débat est encore impossible.

Il y a donc une évolution certes très lente mais qui a au moins le mérite d’exister.

- Il faudra donc attendre 1 ou 2 générations ?

- Je ne sais pas, mais ce qui est sûr c’est que c’est déjà en marche …

Fiche technique du livre:

"Le prophète et les femmes", publié aux éditions Al Bouraq, sortie prévue au Maroc et en France le 15 mars prochain. Prix non encore déterminé.

Asma Lamrabet: "Le prophète n'était pas misogyne"

Le 20 février 2020 à10:44

Modifié le 20 février 2020 à 14:51

Deux ans après la parution de son livre intitulé, "Islam et femmes, les questions qui fâchent", Asma Lamrabet publiera le 15 mars prochain un ouvrage sur "le prophète et les femmes". Dans cet entretien avec Médias24, l’islamologue déconstruit les idées reçues sur une "prétendue misogynie du Messager" en espérant toucher la jeunesse en perte de repères, plutôt que les gardiens de la foi, accusés de vouloir perpétuer un patriarcat qui les conforte dans leur pouvoir.

Médias24 : Après avoir posé des questions qui fâchent, vous traitez des relations entre le prophète et les femmes...

Asma Lamrabet : En effet, c’est un ouvrage essentiellement focalisé sur la tradition du prophète et sur la question épineuse des hadiths relatifs à sa vision de la place des femmes dans la société.

- Vous avez donc puisé l’essentiel de vos sources dans les hadiths ?

- Cela faisait longtemps que je voulais écrire ce livre.

A la relecture des compilations historiques traditionnelles et classiques, je suis arrivée à la conclusion que l’essentiel de la vision religieuse misogyne et patriarcale a depuis longtemps et jusqu’à nos jours fait référence à certains hadiths et à la tradition du prophète plutôt qu’au Coran qui reste souvent silencieux sur ces questions ou dont l’interprétation de certains versets peut être ambiguë.  

Sachant que l’essentiel de l’argumentaire religieux, traditionnel et misogyne, prend source dans la tradition du prophète, j’ai donc voulu prospecter pour voir ce que disent vraiment les récits des hadiths et ceux issus de la tradition du prophète sur cette question des femmes en particulier.

- A quelles conclusions êtes-vous arrivée ?

- Le premier constat est que le Coran est plus accessible.

Etant un texte révélé, il est considéré comme la source première, unique et canonisée en islam.

La tradition prophétique, du fait de la pluralité de ses sources, de ses récits parfois divergents, voire contradictoires et surtout du fait de sa codification plus tardive, est considérée comme une source normative importante certes, mais secondaire, explicative et toujours complémentaire par rapport au Coran, texte sacré, par excellence.

Au niveau de la tradition du prophète, la démarche est donc moins aisée puisque et selon la majorité des théologiens, il y a de grandes divergences entre les différentes compilations de cette même tradition.

Il n’y a pas du tout de consensus théologique global envers de nombreux hadiths

Il n’y a pas du tout de consensus théologique global envers de nombreux hadiths et c’est pour cela que les premiers savants, traditionnistes et juristes, vont ainsi classifier, trier et conceptualiser les hadiths sous différentes dénominations telles que les hadiths dits authentiques (Sahih), douteux (mursal), peu probables, apocryphes, faux, hadiths dits isolés (ahad) etc.

Ils ont fait un travail de contextualisation historique important et vu l’importance de cette source, je considère que nous avons le droit aujourd’hui de la réinterpréter et de la re-contextualiser à l’aune des nouvelles réalités sociales qui sont les nôtres.

Aujourd'hui, la tradition est devenue une épée de Damoclès alors qu'au cours des premiers siècles de l'Islam, il y avait eu un travail rigoureux de critique des hadiths

C’est d’ailleurs ce qui a été fait durant les premiers siècles de l’islam où il a été instauré un véritable travail rigoureux de critique des hadiths, mais aujourd’hui, et notamment sur la question des femmes, cette tradition est devenue une véritable épée de Damoclès que l’on sort à chaque fois que l’on veut remettre en cause certaines traditions discriminatoires.

La formule "le prophète a dit..." est devenue un argumentaire théologique de choix pour clore tout débat sur des questions controversées, alors que les anciens théologiens ont pu débattre sur de très nombreux sujets d’où d’ailleurs l’existence de diverses écoles (madhahibs) théologico-juridiques.

Il y a toujours eu des divergences même au sein des grands ouvrages connus comme "Sahih El Boukhari" ou "Sahih Muslim". On doit d'ailleurs un grand respect à leurs auteurs et à leur travail minutieux et important.  

Cependant, il est de notre droit, voire de notre devoir aujourd’hui de faire une relecture historique et critique des hadiths et notamment ceux qui sont à connotation discriminatoire envers les femmes et qui sont contraires aussi bien aux principes éthiques du Coran qu’à la pédagogie du prophète.

Je tiens à préciser que mon travail reste profondément respectueux de la tradition du prophète. En effet, je considère que c’est une source importante, voire incontournable, de l’islam en tant que religion mais qu’elle doit absolument être revue et relue à l’aune des nouvelles méthodes de critique historique. On voit aujourd’hui combien de livres sur ce sujet récemment parus en France ont tendance à remettre tout en cause en essayant de faire table rase de toute la tradition prophétique.

Mon approche est totalement différente car je suis persuadée que le prophète n’était pas misogyne et que le contexte dans lequel il évoluait était celui de son époque à savoir celui d’une société structurellement patriarcale et misogyne et qu’il a fait de son mieux pour faire évoluer les mentalités rétrogrades de l’époque.  

Il y a donc beaucoup de hadiths qui ne peuvent être acceptés aujourd’hui et qu’il faut donc savoir remettre dans leur contexte, voire parfois être très sceptiques quant à leur véracité.

- Par exemple ?

- Notamment celui qui dit que les femmes sont dénuées de raison, de religiosité et de foi. En effet, incriminer les femmes de manque de raison va à l’encontre du Coran qui affirme que tous les êtres humains (femmes et hommes) sont doués de raison.

Quand on enlève le pouvoir de raisonner à quelqu’un, on lui retire sa dignité et sa qualité d’être humain. Il faut rappeler que certains hadiths ont été formulés dans un contexte particulier et ont été par la suite instrumentalisés afin de perpétuer une prétendue infériorité des femmes.

Au nom de la noble tradition du prophète et des principes éthiques du Coran, il faut aujourd’hui savoir dire non à ce genre d’interprétation de hadith.

- Cette conclusion va encore vous valoir des critiques, voire des insultes des fondamentalistes ?

- Sûrement, mais on ne peut pas avancer sans critiques. Aujourd’hui, le plus important est de réveiller les consciences à ce travail de critique qui doit rester respectueux et constructif et qui, rappelons-le, a toujours été présent au sein de l’histoire de la pensée musulmane.

Le respect est important et je suis par exemple complètement opposée à certains néo-orientalistes ou certains penseurs réformistes actuels qui veulent faire table rase de la tradition du prophète et des compilations du Hadith.  

Au contraire, je souhaite que la tradition du prophète reste une tradition vivante et ce, grâce à une re-contextualisation, parce que j’estime qu’elle est importante sur le plan mystique et spirituel de la foi et de la croyance, et parce que je suis convaincue que cette tradition peut être revue d’une autre façon aujourd’hui et être source d’un profond renouveau éthique.

- Vous êtes plus dans une démarche de croyante engagée que de scientifique neutre ?

- C’est vrai. Aujourd’hui nous avons deux grandes tendances qui s’opposent. La première fait dans l’apologie, celle du croyant qui doit se taire, se soumettre sans comprendre…

- C’est-à-dire respecter les textes à la lettre...

- Plus qu’à la lettre, ne plus raisonner.

L’autre tendance inverse est de se positionner hors de la foi ou de la croyance et se donner le droit d’être dans le refus, voire le dénigrement de toute transcendance.

A titre personnel, je suis une musulmane pratiquante qui revendique sa foi mais qui, en même temps, revendique le droit d’utiliser sa raison pour critiquer, questionner et comprendre.

C’est une démarche adoptée par beaucoup de réformistes dans le monde arabo-musulman, sauf qu’elle reste minoritaire car on entend plutôt la majorité constituée des deux extrêmes.

Celle du discours apologétique littéraliste et du "taqlid" (mimétisme aveugle) et donc du "statu quo", et puis l’autre qui refuse le tout, à savoir la foi, la religion et la spiritualité qualifiées de mythes, en se permettant une critique négative et aucunement constructive.

A partir de là, j’essaye de forger, avec d’autres, une troisième voie qui peut allier foi, raison critique et conviction spirituelle et qui reste le libre choix de tout être humain.

- Sur quels faits précis se basent vos critiques ?

- Sur toute l’histoire de la tradition, car il existe de nombreux ouvrages et des compilations qui sont accessibles à tous aujourd’hui. Mon argumentaire est issu de sources originales en arabe et non pas de traductions.

Il est donc de notre devoir d’en faire une relecture critique mais qui reste raisonnable, dépassionnée et respectueuse de l’apport indéniable de cette tradition à la richesse de la pensée musulmane.  

- Si je vous dis que des hadiths disent que les femmes sont inférieures aux hommes...

- Je vous répondrai en puisant dans les textes du Coran et dans la tradition du prophète qui prouveront tout le contraire. En effet, dans le Coran, en tant que femme, je suis un être humain.

Le livre sacré utilise d’ailleurs le concept extraordinaire de "Insan" (humain) qui transcende le genre masculin ou féminin. C’est une théologie de l’humanisme qui n’est pas beaucoup utilisée dans la lecture religieuse.

Ainsi, les versets égalitaires qui interpellent femmes et hommes sont là depuis plus de 14 siècles, ils sont aujourd’hui remis en cause par certains pour qui cette égalité entre les hommes et les femmes est contraire au référentiel religieux et surtout considérée comme étant un concept occidental.

Tant qu’on ne réglera pas les inégalités entre les hommes et les femmes, on ne réglera pas la question de l’idéal démocratique.

Tout cela est heureusement complètement remis en question par les réformistes et les penseurs musulmans, femmes et hommes contemporains, et selon un argumentaire théologiquement construit.  

Le problème est que le discours majoritaire traditionaliste et institutionnalisé est un discours frileux qui a très peur de l’ouverture et des libertés. Cela ne permet pas au courant minoritaire réformiste de se faire écouter par les autres.

- Certains diront que la question de la femme vous obsède ?

- Ce n’est pas une obsession et de plus, ce n’est pas une question de la femme mais des femmes.

C’est une question centrale au sein des sociétés contemporaines car il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans le monde dit développé où l’idéal démocratique et l’idéal égalitaire ne sont pas encore atteints et ce, malgré toutes les avancées que l’on connait.

La question des droits des femmes est incontournable et tant qu’on ne réglera pas les inégalités entre les hommes et les femmes, on ne réglera pas la question de l’idéal démocratique.

Dénoncer les inégalités et les discriminations faites aux femmes, c’est une question de justice sociale et pas d’obsession, c’est une question de droits humains qui concerne, au fond, aussi bien les hommes que les femmes.

- Après plusieurs livres sur la même thématique, que pensez-vous apporter de nouveau ?

- Une prise de conscience, même si je crois qu’elle est déjà là.

En effet, je rencontre beaucoup de jeunes et moins jeunes, perdus sur le plan spirituel et théologique.

Même si je n’aime pas ce terme, on vit dans une société schizophrène avec une dualité entre un référentiel universel qui ne prend  pas en compte le besoin de spiritualité et un autre religieux rigoriste et hermétique à la richesse humaine universelle.

Les jeunes, en particulier, sont donc perdus car on leur demande souvent de choisir entre les deux, mais pour moi, nous n’avons pas à choisir car il n’y a pas d’incompatibilité entre les deux référentiels.

- Vous ne pensez pas prêcher dans le désert, en particulier au Maroc ?

- Je ne crois pas, car hier encore, j’ai assisté à une conférence consacrée aux libertés individuelles où 90% de public avait entre 18 et 30 ans.

Sachant que les libertés individuelles se focalisent surtout autour des thèmes de la religion et notamment des libertés sexuelles, cela veut dire que ces jeunes ont besoin de réponses concrètes.  

S’ils étaient vraiment endoctrinés, ils n’auraient pas été présents à cette conférence.

Du coup, cela me donne beaucoup d’espoir et je reste optimiste malgré le pessimisme ambiant présent au Maroc.

Il est donc utile de redonner de l’espoir aux jeunes en leur rappelant que le référentiel religieux n’est pas incompatible avec les droits humains universels et qu’ils peuvent être à la fois de bons citoyens et de bons croyants.

Je suis cependant consciente du fait que ma modeste contribution est un grain de sable dans ce que vous appelez le désert mais j’essaye de le faire par conviction, par conscience et aussi par passion.

- Croyez-vous possible de convaincre les gardiens du temple de la foi ?

- Ce n’est pas mon but car les gardiens du temple sont pour certains dans une position de recherche du pouvoir, et honnêtement, ce n’est pas eux qui m’intéressent.

- Ce sont plus les jeunes ?

- Absolument, ceux qui sont un peu perdus sans repères au sein de cette mondialisation actuelle, difficile à gérer pour tout le monde.

L'humain a besoin de spiritualité, nous n'avons pas le droit de le laisser entre les mains de ceux qui prétendent parler au nom de Dieu

Il n’y a qu’à voir le retour en force de la spiritualité dans plusieurs pays qui sont pourtant sortis du religieux depuis fort longtemps avec la multiplication des formations pour la méditation, retraites spirituelles et autres besoins de quête de sens, de nos temps modernes.

Sachant que l’humain a un besoin structurel de spiritualité, nous n’avons pas le droit de les laisser entre les mains de ceux qui estiment avoir le droit de parler au nom de Dieu.

- Même question qu’il y a deux ans, assisterez-vous de votre vivant à un changement de mentalité ?

- Je persiste à croire que cela ne se fera malheureusement pas de mon vivant, mais cela ne m’empêche pas de penser que les changements commencent déjà.

En 2020, il est en effet possible de débattre de certaines questions qui étaient inimaginables il y a encore 10 ans, et de plus, dans d’autres pays arabo-musulmans, ce débat est encore impossible.

Il y a donc une évolution certes très lente mais qui a au moins le mérite d’exister.

- Il faudra donc attendre 1 ou 2 générations ?

- Je ne sais pas, mais ce qui est sûr c’est que c’est déjà en marche …

Fiche technique du livre:

"Le prophète et les femmes", publié aux éditions Al Bouraq, sortie prévue au Maroc et en France le 15 mars prochain. Prix non encore déterminé.

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