Benkirane tente de torpiller in extremis la loi-cadre sur l'Education

Au nom de l'identité, de la religion et de la sacralité de la langue arabe, Abdelilah Benkirane a fait une sortie virulente sur les réseaux sociaux en espérant que les députés de son parti s'abstiennent lors du vote en plénière, prévu lundi. Mais sur le fond, a-t-il vraiment raison ?

Benkirane tente de torpiller in extremis la loi-cadre sur l'Education

Le 21 juillet 2019 à 19:37

Modifié le 21 juillet 2019 à 20:10

Si l'on se base sur l'efficacité de l'enseignement et l'intérêt des élèves dans le domaine scientifique, la réponse est non comme nous allons le voir à travers quelques chiffres.

La Chambre des représentants se réunit ce lundi 22 juillet en séance plénière pour le vote du projet de loi-cadre sur l’Education, dans une ambiance étrange, marquée par les dissensions au sein du parti qui conduit le gouvernement, le PJD.

Idéologie, politique, religion, identité, sacralité : il y avait tout cela et plus encore dans la vidéo (ci-dessous) diffusée samedi 20 juillet 2019, par Abdelilah Benkirane. Le tout d’ailleurs étroitement imbriqué par l’orateur qui situe l’ensemble de son intervention dans le registre des émotions.

La vidéo fait suite à l’adoption le mardi 16 juillet, par la commission de l’Education de la Chambre des représentants, du texte du projet de loi-cadre. Ce qui a chagriné Benkirane, c’est que seuls 2 députés ont voté contre (Abou Zeid Al Mokrei Al Idrissi et Mohamed Elotmani). Pire à ses yeux, les articles disons controversés, articles 2 et 31, ont fait l’objet d’une large abstention des députés PJD lors du vote article par article. Par contre, lorsque le texte a été soumis en bloc, à la fin de la séance, tous les députés PJD ont voté favorablement, sauf les deux susnommés.

"L'arabe, première langue officielle du Maroc"?

Les arguments de Benkirane peuvent être consultés dans la vidéo. En gros, il fallait voter contre. Au pire, s’abstenir. Car ce serait une “question de principes“. Selon lui, la Constitution a consacré l’arabe “première langue officielle du Maroc“. En fait, le texte de la loi fondamentale n’évoque pas de langue officielle première ni de langue officielle qui serait secondaire. Voici ce que dit réellement l’article 5 :

“L’arabe demeure la langue officielle de l’Etat. L’Etat œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de son utilisation. De même, l’amazigh constitue une langue officielle de l’Etat, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception. (…)“

Benkirane défie quiconque pourrait apporter des arguments pédagogiques contraires aux siens: l’usage de langues étrangères pour enseigner les matières scientifiques et techniques est pour lui une aberration qui va conduire à un désastre social. En réalité, les faits- débarrassés de l’idéologie, de la politique et du populisme- disent le contraire comme nous allons le voir plus loin.

Sur le plan pédagogique, le principal argument de Benkirane est que la langue française est une langue étrangère méconnue des élèves marocains. De ce fait, enseigner les matières scientifiques et techniques en français ou dans d’autres langues serait un handicap.

Enfin, Belkirane se dit prêt à tout débat public, télévisé, sous forme de controverse, sur ce sujet.

Quelques réponses 

En réalité, Benkirane ne pose pas les vrais problèmes. Et pourtant, il les connaît bien :

-Sur notre planète, deux êtres humains sur 3 sont bilingues. 20% sont trilingues.

-Dans les annonces marocaines d’offres d’emploi, au moins 70% des recruteurs exigent la maîtrise du français et/ou de l’anglais.

-La fracture linguistique lors du passage à l’université : Les étudiants issus de l’enseignement public sont souvent handicapés par leur méconnaissance de la langue française et sont nombreux à opter pour des matières non scientifiques car ils ont étudié les sciences en langue arabe. Cette situation contribue à un taux alarmant de déperdition comme on le voit ci-après.

-25% des nouveaux étudiants quittent l’université sans même avoir passé l’examen du premier semestre.

- 30% des bacheliers scientifiques renoncent à une formation scientifique et s’inscrivent dans des filières en langue arabe, par exemple en sciences humaines.

-Seuls 12% des étudiants sont inscrits dans des filières scientifiques. Ces dernières perdent leur attrait en raison de la fracture linguistique imposée aux élèves marocains.

-L’engouement pour les sections internationales du bac démontre que les familles préfèrent l’enseignement des matières scientifiques en langues étrangères plutôt qu’en langue arabe. Le taux de réussite à cet examen est de 97% en 2019. Il devient donc un parcours d’excellence.

- Entre 2013 et 2018, le nombre d’élèves inscrits en section internationale en langue française dans le système public est passé de 408 à plus de 131.200, et dans les parcours internationaux des collèges publics, de 80.941 inscrits à 218.276 entre 2017 et 2018.

-Dans la pratique, les matières scientifiques ne sont pas enseignées en arabe classique (fosha) mais dans un mélange de dialectal et de français, l’arabisation n’a jamais été totale.

- Tout ce qui précède, de nombreux dirigeants du PJD le savent puisqu'ils ont eux-mêmes opté pour l’enseignement des matières scientifiques en langue étrangère au profit de leur propre progéniture. Inutile de citer les noms, ils sont connus et suffisamment nombreux. Il en va de même pour les ex-dirigeants du PJD qui possèdent une école privée qui n’enseigne pas les matières scientifiques en langue arabe.

Les messages politiques

La vidéo de Benkirane est en fait essentiellement politique. Le PJD connaît des dissensions et Benkirane n’a pas perdu espoir de changer le vote du parti sur le projet de loi-cadre.

Dans la dernière partie de sa vidéo, il affirme que la position du parti sur la question des langues d’enseignement ne peut être tranchée que par un congrès. Pense-t-il à un congrès extraordinaire ?

Sa prise de parole virulente ravive les tensions au sein du parti. Le même jour, samedi 20 juillet 2019, le fidèle Driss Azami Idrissi, déposait sa démission de chef du groupe parlementaire du PJD. Y a-t-il risque de scission ? Ceux qui connaissent le parti de l’intérieur écartent cette éventualité tout en reconnaissant que Benkirane n’est pas prévisible. En prenant l’opinion publique à témoin, il vient de donner un nouveau coup à ses anciens et actuels camarades, déjà affaiblis.

Un chercheur en sciences de l’éducation relève le défi de Benkirane

Dans une vidéo diffusée sur Youtube (ci-dessus), le chercheur en sciences de l’éducation, Hassan Lahia, répond du tac au tac et point par point à Benkirane. Il lui propose même une controverse scientifique sur le rôle des langues dans l’enseignement, de la langue maternelle, aux langues étrangères. Hassan Lahia anime un portail consacré aux sciences de l’éducation.

Benkirane tente de torpiller in extremis la loi-cadre sur l'Education

Le 21 juillet 2019 à19:51

Modifié le 21 juillet 2019 à 20:10

Au nom de l'identité, de la religion et de la sacralité de la langue arabe, Abdelilah Benkirane a fait une sortie virulente sur les réseaux sociaux en espérant que les députés de son parti s'abstiennent lors du vote en plénière, prévu lundi. Mais sur le fond, a-t-il vraiment raison ?

Si l'on se base sur l'efficacité de l'enseignement et l'intérêt des élèves dans le domaine scientifique, la réponse est non comme nous allons le voir à travers quelques chiffres.

La Chambre des représentants se réunit ce lundi 22 juillet en séance plénière pour le vote du projet de loi-cadre sur l’Education, dans une ambiance étrange, marquée par les dissensions au sein du parti qui conduit le gouvernement, le PJD.

Idéologie, politique, religion, identité, sacralité : il y avait tout cela et plus encore dans la vidéo (ci-dessous) diffusée samedi 20 juillet 2019, par Abdelilah Benkirane. Le tout d’ailleurs étroitement imbriqué par l’orateur qui situe l’ensemble de son intervention dans le registre des émotions.

La vidéo fait suite à l’adoption le mardi 16 juillet, par la commission de l’Education de la Chambre des représentants, du texte du projet de loi-cadre. Ce qui a chagriné Benkirane, c’est que seuls 2 députés ont voté contre (Abou Zeid Al Mokrei Al Idrissi et Mohamed Elotmani). Pire à ses yeux, les articles disons controversés, articles 2 et 31, ont fait l’objet d’une large abstention des députés PJD lors du vote article par article. Par contre, lorsque le texte a été soumis en bloc, à la fin de la séance, tous les députés PJD ont voté favorablement, sauf les deux susnommés.

"L'arabe, première langue officielle du Maroc"?

Les arguments de Benkirane peuvent être consultés dans la vidéo. En gros, il fallait voter contre. Au pire, s’abstenir. Car ce serait une “question de principes“. Selon lui, la Constitution a consacré l’arabe “première langue officielle du Maroc“. En fait, le texte de la loi fondamentale n’évoque pas de langue officielle première ni de langue officielle qui serait secondaire. Voici ce que dit réellement l’article 5 :

“L’arabe demeure la langue officielle de l’Etat. L’Etat œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de son utilisation. De même, l’amazigh constitue une langue officielle de l’Etat, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception. (…)“

Benkirane défie quiconque pourrait apporter des arguments pédagogiques contraires aux siens: l’usage de langues étrangères pour enseigner les matières scientifiques et techniques est pour lui une aberration qui va conduire à un désastre social. En réalité, les faits- débarrassés de l’idéologie, de la politique et du populisme- disent le contraire comme nous allons le voir plus loin.

Sur le plan pédagogique, le principal argument de Benkirane est que la langue française est une langue étrangère méconnue des élèves marocains. De ce fait, enseigner les matières scientifiques et techniques en français ou dans d’autres langues serait un handicap.

Enfin, Belkirane se dit prêt à tout débat public, télévisé, sous forme de controverse, sur ce sujet.

Quelques réponses 

En réalité, Benkirane ne pose pas les vrais problèmes. Et pourtant, il les connaît bien :

-Sur notre planète, deux êtres humains sur 3 sont bilingues. 20% sont trilingues.

-Dans les annonces marocaines d’offres d’emploi, au moins 70% des recruteurs exigent la maîtrise du français et/ou de l’anglais.

-La fracture linguistique lors du passage à l’université : Les étudiants issus de l’enseignement public sont souvent handicapés par leur méconnaissance de la langue française et sont nombreux à opter pour des matières non scientifiques car ils ont étudié les sciences en langue arabe. Cette situation contribue à un taux alarmant de déperdition comme on le voit ci-après.

-25% des nouveaux étudiants quittent l’université sans même avoir passé l’examen du premier semestre.

- 30% des bacheliers scientifiques renoncent à une formation scientifique et s’inscrivent dans des filières en langue arabe, par exemple en sciences humaines.

-Seuls 12% des étudiants sont inscrits dans des filières scientifiques. Ces dernières perdent leur attrait en raison de la fracture linguistique imposée aux élèves marocains.

-L’engouement pour les sections internationales du bac démontre que les familles préfèrent l’enseignement des matières scientifiques en langues étrangères plutôt qu’en langue arabe. Le taux de réussite à cet examen est de 97% en 2019. Il devient donc un parcours d’excellence.

- Entre 2013 et 2018, le nombre d’élèves inscrits en section internationale en langue française dans le système public est passé de 408 à plus de 131.200, et dans les parcours internationaux des collèges publics, de 80.941 inscrits à 218.276 entre 2017 et 2018.

-Dans la pratique, les matières scientifiques ne sont pas enseignées en arabe classique (fosha) mais dans un mélange de dialectal et de français, l’arabisation n’a jamais été totale.

- Tout ce qui précède, de nombreux dirigeants du PJD le savent puisqu'ils ont eux-mêmes opté pour l’enseignement des matières scientifiques en langue étrangère au profit de leur propre progéniture. Inutile de citer les noms, ils sont connus et suffisamment nombreux. Il en va de même pour les ex-dirigeants du PJD qui possèdent une école privée qui n’enseigne pas les matières scientifiques en langue arabe.

Les messages politiques

La vidéo de Benkirane est en fait essentiellement politique. Le PJD connaît des dissensions et Benkirane n’a pas perdu espoir de changer le vote du parti sur le projet de loi-cadre.

Dans la dernière partie de sa vidéo, il affirme que la position du parti sur la question des langues d’enseignement ne peut être tranchée que par un congrès. Pense-t-il à un congrès extraordinaire ?

Sa prise de parole virulente ravive les tensions au sein du parti. Le même jour, samedi 20 juillet 2019, le fidèle Driss Azami Idrissi, déposait sa démission de chef du groupe parlementaire du PJD. Y a-t-il risque de scission ? Ceux qui connaissent le parti de l’intérieur écartent cette éventualité tout en reconnaissant que Benkirane n’est pas prévisible. En prenant l’opinion publique à témoin, il vient de donner un nouveau coup à ses anciens et actuels camarades, déjà affaiblis.

Un chercheur en sciences de l’éducation relève le défi de Benkirane

Dans une vidéo diffusée sur Youtube (ci-dessus), le chercheur en sciences de l’éducation, Hassan Lahia, répond du tac au tac et point par point à Benkirane. Il lui propose même une controverse scientifique sur le rôle des langues dans l’enseignement, de la langue maternelle, aux langues étrangères. Hassan Lahia anime un portail consacré aux sciences de l’éducation.

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