Bloqués aux Maldives, des Marocains racontent leur enfer

RECIT. Parmi les milliers de Marocains bloqués à l’étranger, 35 se sont retrouvés coincés dans les îles Maldives. Le confinement rêvé ? Pas vraiment, racontent quatre d’entre eux. Plongée dans un lieu paradisiaque devenu un enfer en ces temps de Covid-19.

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Bloqués aux Maldives, des Marocains racontent leur enfer

Le 20 mai 2020 à 15:59

Modifié le 21 mai 2020 à 10:03

Plus de 31.000 Marocains sont bloqués à l’étranger. S’estimant délaissés depuis le début de la pandémie et la décision de fermer les frontières du pays, ils ont déchanté une fois de plus, lundi, lors du passage du Chef du gouvernement devant les deux chambres du Parlement.

Saâdeddine El Otmani était attendu à l’hémicycle pour effectuer des annonces, faire le point sur la situation, rassurer les Marocains, leur parler de l’après-confinement : il a finalement annoncé le prolongement du confinement jusqu’au 10 juin, a parlé longuement, mais sans jamais aborder le cas de ces milliers de Marocains coincés à l’étranger…

La majorité des 31.000 Marocains « oubliés » sont bloqués en Espagne et en France, pays où malgré l'absence de moyens et la difficulté de vivre isolé, des chaînes de solidarité ont pu s’organiser du fait de la présence massive de MRE et de représentations consulaires qui tentent d’alléger leurs souffrances, de les soutenir moralement et financièrement.

En essayant d’entrer en contact avec des Marocains dans cette situation pour rapporter leur quotidien, leur sentiment après le prolongement du confinement décidé par El Othmani, nous sommes tombés sur un cas pour le moins inattendu : celui des Marocains bloqués sur les îles Maldives. Ils sont 35 au total. Leur cas peut paraître anecdotique, mais très révélateur de l’absurdité de la situation et de la mauvaise gestion de ce dossier par les pouvoirs publics.

Bloqués au paradis ? « Pas vraiment » !

Ces Marocains des Maldives travaillent tous dans le secteur touristique, dans des Resorts luxueux, répartis sur un millier de petites îles de l’océan indien.

Etre confiné, bloqué dans des îles paradisiaques, aux eaux turquoises, cela fait rêver. Mais la réalité que quatre d’entre eux nous décrivent est toute autre. Elle est faite d’isolement, de sentiment de honte, d’humiliation, de malnutrition, d’absence d’infrastructures de santé, de coupures chroniques d’électricité et d’eau… « C’est le paradis pour les touristes qui viennent passer quelques jours, mais pas pour les gens qui y travaillent. Surtout ceux qui sont restés bloqués aujourd’hui dans un pays totalement à l’arrêt, dont l’activité dépend à 100% du tourisme », racontent-ils.

D’autant que la saison ne se prête pas au farniente : « De mai à septembre, c’est la saison des tempêtes. Pas plus tard que la semaine dernière, il y avait une alerte au tsunami. Donc ceux qui nous imaginent en maillot de bain, bronzant sur la plage, les doigts de pied en éventail n’ont pas idée du calvaire qu’on endure actuellement », soupire l’un d’entre eux.

Ils s’appellent Khawla, Sara, Oussama et Badr. Ils travaillent tous dans des Resorts. Chacun sur une île différente, des sortes de petits rochers hôtels.

Khawla, 28 ans, est originaire de Safi. Elle est réceptionniste dans un hôtel situé dans une île de 1,5 km2 depuis 2 ans.

Sara, 26 ans, travaille dans la relation client dans un autre Resort. Diplômée en Risk Management de la Faculté de Ain Sbaâ de Casablanca, elle est arrivée aux Maldives en août dernier.

Badr est directeur Sales & Marketing d’un établissement hôtelier. Il gère pour eux la région Europe, depuis Agadir où il vit avec son épouse et sa fille de 2 ans. Tous les trimestres, il se déplace aux Maldives pour des réunions avec le staff dirigeant. Son dernier déplacement date du 13 mars, deux jours avant la décision du Maroc de fermer ses frontières au reste du monde.

Oussama, 25 ans, est diplômé en Dessin de bâtiment de l’OFPPT. Après plusieurs expériences à l’international, il a atterri aux Maldives en novembre 2019 pour travailler dans l’event.

Les quatre ont des histoires différentes. Mais tous sont aujourd’hui bloqués, dans quatre petites îles-resorts, séparées par des centaines de kilomètres. Loin, très loin de la capitale Malé. Et sans l’accès au minimum pour survivre dans des conditions dignes.  

« Tous sont partis, sauf nous… »

Tous nous disent la même chose : « Les gens croient qu’on vit au paradis, qu’on n’a pas à se plaindre. Que des gens à Melilia, à Paris ou à Madrid vivent dans la rue pendant que nous on se prélasse sur les magnifiques plages de sable blanc des Maldives. On ne se sent pas seulement ignoré par le gouvernement, mais également par nos concitoyens. C’est une double peine, de la hogra… ».

La première peine qu’ils expriment, c’est le fait de voir que les autorités les ignorent complètement, n’ont rien fait pour les rapatrier.

Les hôtels où ils travaillent ont fermé fin mars. Les RH, d’après eux, ont demandé à tout le personnel étranger de partir, de quitter les Maldives. « Tous les autres employés étrangers qui travaillent avec nous ont pu quitter le pays, toutes les nationalités sauf nous et les Sri Lankais », racontent-ils.

« Egyptiens, Tunisiens, Allemands, Français, Japonais, Chinois, Malais… Tous nos collègues ont eu droit à des vols spéciaux pour rentrer chez eux. Mais pas nous. Je me suis sentie humiliée par cette situation. Un sentiment de honte. Je n’arrivais pas à expliquer à mon patron pourquoi le Maroc ne voulait pas nous rapatrier. Il ne comprenait pas. Il était choqué autant que moi », raconte Khawla.

Ce sentiment de honte, d’humiliation, d’incompréhension, nos trois autres témoins l’expriment aussi.

« Le Népal a envoyé un avion militaire pour récupérer ses citoyens, une centaine au total. Si le Népal, un pays pauvre, a pu faire ça, je ne comprends pas pourquoi le Maroc ne peut pas le faire. En quoi sommes-nous inférieurs au Népal, à l’Egypte ou à la Tunisie ? Ces pays pensent à leurs compatriotes, mais pas le nôtre. Je suis consterné », tonne pour sa part Badr qui, au-delà de sa peine personnelle, laisse au Maroc une femme et une fille de 2 ans, livrées à leur sort. « Ma femme est russe, et ne sait pas parler la darija. Elle ne sait pas communiquer avec les gens, galère avec le bébé et a beaucoup de mal à s’en sortir seule. J’ai le sentiment de les avoir abandonnées ».

Restés bloqués essentiellement avec les Sri Lankais, des Indiens et quelques citoyens du Bangladesh qui n’ont pas pu quitter l’archipel, nos quatre marocains continuent de vivre dans les hôtels où ils travaillent, pas dans les chambres luxueuses réservées à la clientèle richissime de l’Etat insulaire, mais dans les chambres réservées au staff.

« C’est une faveur qu’ils nous font. Je vis dans une petite chambre que je partage avec 4 autres filles. Nous sommes une charge pour eux. On ne peut même pas se plaindre », raconte Khawla.

Certains ont vu leurs salaires bloqués, d’autres réduits de 70%. Et ne savent pas s’ils vont pouvoir garder leur job à l’issue de cette crise. « Beaucoup de nos collègues ont été licenciés, surtout ceux qui avaient moins de trois mois de boîte. On vit aujourd’hui sur nos épargnes, on ne sait pas quel sort nous réserve l‘avenir. On est dans le flou total. On ne veut qu’une chose : rentrer au Maroc », expliquent-ils.

Mal nourris, sans eau, ni électricité…

Autre peine : celle de se nourrir correctement. Depuis la fermeture des hôtels et de leurs cuisines, des petites cantines ont été improvisées pour nourrir les quelques dizaines de personnes restées sur place. Au menu de tous les jours : des omelettes, du riz au curry ou du riz blanc et du thon.

« C’est ce qu’on mange tous les jours. C’est insipide. Surtout pour le f’tour du ramadan. Je donnerai tout ce que j’ai pour une harira… », nous dit Sara.

D’autant qu’il n’y a même pas de supermarchés ou d’épiceries où faire des courses. Dans ces îles, la vie tourne autour des Resorts. Quand un établissement ferme, la vie s’arrête.

« D’habitude, pour faire nos courses, on va à la capitale, Malé. En hydravion ou en bateau. Mais là, l’accès à la capitale est interdit car le pays est confiné. Et on n’a pas le droit de quitter nos îles », précisent-ils.

Pas d’endroit pour s’approvisionner, mais pas d’infrastructures de santé non plus. « Dans chaque île, il y a une petite clinique, avec au maximum un médecin et une infirmière. Les gens oublient que c’est un pays pauvre. La qualité des services de santé est médiocre », détaille Khawla, qui dit souffrir d’une maladie chronique qu’elle n’arrive plus à traiter faute de pouvoir se déplacer à Malé.

Un de nos témoins se retrouve dans un hôtel qui a été choisi par l’Etat pour mettre en quarantaine les malades du Covid-19. « Ils sont certes séparés de nous, mais on partage les mêmes infrastructures. Je vis dans une grande angoisse. Le risque de contamination me guette tous les jours… », souligne-t-il.

Perdant toute leur clientèle, les hôtels des Maldives ont décidé par ailleurs de procéder à des coupures d’électricité et d’eau pour faire des économies de charges. Des coupures d’au moins 8h/jour.

« Dans mon île, c’est de 10h à 17h. Sans électricité, sans eau, sans réseau… Et le pire, c’est qu’ici, avec le taux d’humidité, on ne peut pas vivre sans clim. Je me sens comme Tom Hanks dans le film « Seul au monde » », ironise Oussama.

A l’ambassade, de l’écoute, mais pas de solutions

Comme nos quatre témoins, les autres Marocains des Maldives vivent la même situation. Ils ont créé un groupe WhatsApp pour échanger entre eux, s’organiser et prendre contact avec les autorités marocaines. Celles-ci les ont renvoyés vers l’ambassade du Maroc en Inde à laquelle les îles Maldives sont rattachées.

« Nous avons un contact régulier avec l’ambassade en Inde. Ils nous répondent. Interagissent avec nous, mais expliquent qu’ils n’ont malheureusement aucune solution à nous proposer », nous disent nos quatre témoins.

Parmi les solutions qui étaient en discussion : regrouper les 35 Marocains vivant dans les différentes îles dans un seul hôtel en Inde. Mais la solution n’a pas abouti.

« J’ai appelé un jour notre contact à l’ambassade pour le supplier de nous envoyer juste de la nourriture. Car on ne mange rien. J’étais en pleurs. Mais là aussi, il n’y avait pas de solution », confie Sara. « S’ils nous regroupent au moins ensemble dans une ville en Inde, on peut s’arranger pour cuisiner, mutualiser les charges... On ne peut plus continuer à vivre comme ça. C’est l’enfer », poursuit-t-elle.

Reconnaissant le sens de l’écoute qu’ils trouvent à l’ambassade, ils sont surpris toutefois de l’incapacité de cette dernière à prendre des décisions, à lancer des initiatives, comme celles prises par les chancelleries tunisiennes, égyptiennes et d’autres pays asiatiques ou européens. « On nous dit qu’ils n’ont pas d’informations. Qu’ils ne peuvent rien faire tant qu’il n’y a pas de consignes de Rabat ».

Perdant l'espoir d'un retour proche au Maroc, surtout après l’omission (volontaire ?) de leur cas dans l’intervention d’El Othmani au Parlement, Oussama nous raconte qu’il a tenté toutes les pistes imaginables pour se sortir de cet isolement : « J’ai demandé des visas pour tous les pays qui assurent encore des vols avec les Maldives: la Suisse, le Canada, la Nouvelle Zélande, et même Israël. Un contact dans l‘ambassade d’Israël m’a dit qu’il pouvait m’accorder le visa, si les autorités marocaines interviennent dans son dossier. A l’ambassade du Maroc, on m’a dit que c’était impossible, car le Maroc n’entretient aucune relation diplomatique avec Israël », raconte-t-il désespéré.

L’annonce du prolongement du confinement au 10 juin les a encore plus terrassés, nous disent-ils. « 3 semaines de confinement de plus au Maroc, c’est au moins 3 mois d’exil supplémentaires pour nous », résume Sara, consternée.

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Le 20 mai 2020 à15:59

Modifié le 21 mai 2020 à 10:03

RECIT. Parmi les milliers de Marocains bloqués à l’étranger, 35 se sont retrouvés coincés dans les îles Maldives. Le confinement rêvé ? Pas vraiment, racontent quatre d’entre eux. Plongée dans un lieu paradisiaque devenu un enfer en ces temps de Covid-19.

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Plus de 31.000 Marocains sont bloqués à l’étranger. S’estimant délaissés depuis le début de la pandémie et la décision de fermer les frontières du pays, ils ont déchanté une fois de plus, lundi, lors du passage du Chef du gouvernement devant les deux chambres du Parlement.

Saâdeddine El Otmani était attendu à l’hémicycle pour effectuer des annonces, faire le point sur la situation, rassurer les Marocains, leur parler de l’après-confinement : il a finalement annoncé le prolongement du confinement jusqu’au 10 juin, a parlé longuement, mais sans jamais aborder le cas de ces milliers de Marocains coincés à l’étranger…

La majorité des 31.000 Marocains « oubliés » sont bloqués en Espagne et en France, pays où malgré l'absence de moyens et la difficulté de vivre isolé, des chaînes de solidarité ont pu s’organiser du fait de la présence massive de MRE et de représentations consulaires qui tentent d’alléger leurs souffrances, de les soutenir moralement et financièrement.

En essayant d’entrer en contact avec des Marocains dans cette situation pour rapporter leur quotidien, leur sentiment après le prolongement du confinement décidé par El Othmani, nous sommes tombés sur un cas pour le moins inattendu : celui des Marocains bloqués sur les îles Maldives. Ils sont 35 au total. Leur cas peut paraître anecdotique, mais très révélateur de l’absurdité de la situation et de la mauvaise gestion de ce dossier par les pouvoirs publics.

Bloqués au paradis ? « Pas vraiment » !

Ces Marocains des Maldives travaillent tous dans le secteur touristique, dans des Resorts luxueux, répartis sur un millier de petites îles de l’océan indien.

Etre confiné, bloqué dans des îles paradisiaques, aux eaux turquoises, cela fait rêver. Mais la réalité que quatre d’entre eux nous décrivent est toute autre. Elle est faite d’isolement, de sentiment de honte, d’humiliation, de malnutrition, d’absence d’infrastructures de santé, de coupures chroniques d’électricité et d’eau… « C’est le paradis pour les touristes qui viennent passer quelques jours, mais pas pour les gens qui y travaillent. Surtout ceux qui sont restés bloqués aujourd’hui dans un pays totalement à l’arrêt, dont l’activité dépend à 100% du tourisme », racontent-ils.

D’autant que la saison ne se prête pas au farniente : « De mai à septembre, c’est la saison des tempêtes. Pas plus tard que la semaine dernière, il y avait une alerte au tsunami. Donc ceux qui nous imaginent en maillot de bain, bronzant sur la plage, les doigts de pied en éventail n’ont pas idée du calvaire qu’on endure actuellement », soupire l’un d’entre eux.

Ils s’appellent Khawla, Sara, Oussama et Badr. Ils travaillent tous dans des Resorts. Chacun sur une île différente, des sortes de petits rochers hôtels.

Khawla, 28 ans, est originaire de Safi. Elle est réceptionniste dans un hôtel situé dans une île de 1,5 km2 depuis 2 ans.

Sara, 26 ans, travaille dans la relation client dans un autre Resort. Diplômée en Risk Management de la Faculté de Ain Sbaâ de Casablanca, elle est arrivée aux Maldives en août dernier.

Badr est directeur Sales & Marketing d’un établissement hôtelier. Il gère pour eux la région Europe, depuis Agadir où il vit avec son épouse et sa fille de 2 ans. Tous les trimestres, il se déplace aux Maldives pour des réunions avec le staff dirigeant. Son dernier déplacement date du 13 mars, deux jours avant la décision du Maroc de fermer ses frontières au reste du monde.

Oussama, 25 ans, est diplômé en Dessin de bâtiment de l’OFPPT. Après plusieurs expériences à l’international, il a atterri aux Maldives en novembre 2019 pour travailler dans l’event.

Les quatre ont des histoires différentes. Mais tous sont aujourd’hui bloqués, dans quatre petites îles-resorts, séparées par des centaines de kilomètres. Loin, très loin de la capitale Malé. Et sans l’accès au minimum pour survivre dans des conditions dignes.  

« Tous sont partis, sauf nous… »

Tous nous disent la même chose : « Les gens croient qu’on vit au paradis, qu’on n’a pas à se plaindre. Que des gens à Melilia, à Paris ou à Madrid vivent dans la rue pendant que nous on se prélasse sur les magnifiques plages de sable blanc des Maldives. On ne se sent pas seulement ignoré par le gouvernement, mais également par nos concitoyens. C’est une double peine, de la hogra… ».

La première peine qu’ils expriment, c’est le fait de voir que les autorités les ignorent complètement, n’ont rien fait pour les rapatrier.

Les hôtels où ils travaillent ont fermé fin mars. Les RH, d’après eux, ont demandé à tout le personnel étranger de partir, de quitter les Maldives. « Tous les autres employés étrangers qui travaillent avec nous ont pu quitter le pays, toutes les nationalités sauf nous et les Sri Lankais », racontent-ils.

« Egyptiens, Tunisiens, Allemands, Français, Japonais, Chinois, Malais… Tous nos collègues ont eu droit à des vols spéciaux pour rentrer chez eux. Mais pas nous. Je me suis sentie humiliée par cette situation. Un sentiment de honte. Je n’arrivais pas à expliquer à mon patron pourquoi le Maroc ne voulait pas nous rapatrier. Il ne comprenait pas. Il était choqué autant que moi », raconte Khawla.

Ce sentiment de honte, d’humiliation, d’incompréhension, nos trois autres témoins l’expriment aussi.

« Le Népal a envoyé un avion militaire pour récupérer ses citoyens, une centaine au total. Si le Népal, un pays pauvre, a pu faire ça, je ne comprends pas pourquoi le Maroc ne peut pas le faire. En quoi sommes-nous inférieurs au Népal, à l’Egypte ou à la Tunisie ? Ces pays pensent à leurs compatriotes, mais pas le nôtre. Je suis consterné », tonne pour sa part Badr qui, au-delà de sa peine personnelle, laisse au Maroc une femme et une fille de 2 ans, livrées à leur sort. « Ma femme est russe, et ne sait pas parler la darija. Elle ne sait pas communiquer avec les gens, galère avec le bébé et a beaucoup de mal à s’en sortir seule. J’ai le sentiment de les avoir abandonnées ».

Restés bloqués essentiellement avec les Sri Lankais, des Indiens et quelques citoyens du Bangladesh qui n’ont pas pu quitter l’archipel, nos quatre marocains continuent de vivre dans les hôtels où ils travaillent, pas dans les chambres luxueuses réservées à la clientèle richissime de l’Etat insulaire, mais dans les chambres réservées au staff.

« C’est une faveur qu’ils nous font. Je vis dans une petite chambre que je partage avec 4 autres filles. Nous sommes une charge pour eux. On ne peut même pas se plaindre », raconte Khawla.

Certains ont vu leurs salaires bloqués, d’autres réduits de 70%. Et ne savent pas s’ils vont pouvoir garder leur job à l’issue de cette crise. « Beaucoup de nos collègues ont été licenciés, surtout ceux qui avaient moins de trois mois de boîte. On vit aujourd’hui sur nos épargnes, on ne sait pas quel sort nous réserve l‘avenir. On est dans le flou total. On ne veut qu’une chose : rentrer au Maroc », expliquent-ils.

Mal nourris, sans eau, ni électricité…

Autre peine : celle de se nourrir correctement. Depuis la fermeture des hôtels et de leurs cuisines, des petites cantines ont été improvisées pour nourrir les quelques dizaines de personnes restées sur place. Au menu de tous les jours : des omelettes, du riz au curry ou du riz blanc et du thon.

« C’est ce qu’on mange tous les jours. C’est insipide. Surtout pour le f’tour du ramadan. Je donnerai tout ce que j’ai pour une harira… », nous dit Sara.

D’autant qu’il n’y a même pas de supermarchés ou d’épiceries où faire des courses. Dans ces îles, la vie tourne autour des Resorts. Quand un établissement ferme, la vie s’arrête.

« D’habitude, pour faire nos courses, on va à la capitale, Malé. En hydravion ou en bateau. Mais là, l’accès à la capitale est interdit car le pays est confiné. Et on n’a pas le droit de quitter nos îles », précisent-ils.

Pas d’endroit pour s’approvisionner, mais pas d’infrastructures de santé non plus. « Dans chaque île, il y a une petite clinique, avec au maximum un médecin et une infirmière. Les gens oublient que c’est un pays pauvre. La qualité des services de santé est médiocre », détaille Khawla, qui dit souffrir d’une maladie chronique qu’elle n’arrive plus à traiter faute de pouvoir se déplacer à Malé.

Un de nos témoins se retrouve dans un hôtel qui a été choisi par l’Etat pour mettre en quarantaine les malades du Covid-19. « Ils sont certes séparés de nous, mais on partage les mêmes infrastructures. Je vis dans une grande angoisse. Le risque de contamination me guette tous les jours… », souligne-t-il.

Perdant toute leur clientèle, les hôtels des Maldives ont décidé par ailleurs de procéder à des coupures d’électricité et d’eau pour faire des économies de charges. Des coupures d’au moins 8h/jour.

« Dans mon île, c’est de 10h à 17h. Sans électricité, sans eau, sans réseau… Et le pire, c’est qu’ici, avec le taux d’humidité, on ne peut pas vivre sans clim. Je me sens comme Tom Hanks dans le film « Seul au monde » », ironise Oussama.

A l’ambassade, de l’écoute, mais pas de solutions

Comme nos quatre témoins, les autres Marocains des Maldives vivent la même situation. Ils ont créé un groupe WhatsApp pour échanger entre eux, s’organiser et prendre contact avec les autorités marocaines. Celles-ci les ont renvoyés vers l’ambassade du Maroc en Inde à laquelle les îles Maldives sont rattachées.

« Nous avons un contact régulier avec l’ambassade en Inde. Ils nous répondent. Interagissent avec nous, mais expliquent qu’ils n’ont malheureusement aucune solution à nous proposer », nous disent nos quatre témoins.

Parmi les solutions qui étaient en discussion : regrouper les 35 Marocains vivant dans les différentes îles dans un seul hôtel en Inde. Mais la solution n’a pas abouti.

« J’ai appelé un jour notre contact à l’ambassade pour le supplier de nous envoyer juste de la nourriture. Car on ne mange rien. J’étais en pleurs. Mais là aussi, il n’y avait pas de solution », confie Sara. « S’ils nous regroupent au moins ensemble dans une ville en Inde, on peut s’arranger pour cuisiner, mutualiser les charges... On ne peut plus continuer à vivre comme ça. C’est l’enfer », poursuit-t-elle.

Reconnaissant le sens de l’écoute qu’ils trouvent à l’ambassade, ils sont surpris toutefois de l’incapacité de cette dernière à prendre des décisions, à lancer des initiatives, comme celles prises par les chancelleries tunisiennes, égyptiennes et d’autres pays asiatiques ou européens. « On nous dit qu’ils n’ont pas d’informations. Qu’ils ne peuvent rien faire tant qu’il n’y a pas de consignes de Rabat ».

Perdant l'espoir d'un retour proche au Maroc, surtout après l’omission (volontaire ?) de leur cas dans l’intervention d’El Othmani au Parlement, Oussama nous raconte qu’il a tenté toutes les pistes imaginables pour se sortir de cet isolement : « J’ai demandé des visas pour tous les pays qui assurent encore des vols avec les Maldives: la Suisse, le Canada, la Nouvelle Zélande, et même Israël. Un contact dans l‘ambassade d’Israël m’a dit qu’il pouvait m’accorder le visa, si les autorités marocaines interviennent dans son dossier. A l’ambassade du Maroc, on m’a dit que c’était impossible, car le Maroc n’entretient aucune relation diplomatique avec Israël », raconte-t-il désespéré.

L’annonce du prolongement du confinement au 10 juin les a encore plus terrassés, nous disent-ils. « 3 semaines de confinement de plus au Maroc, c’est au moins 3 mois d’exil supplémentaires pour nous », résume Sara, consternée.

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