Kent Harrington

Ancien analyste principal de la CIA et ancien directeur du renseignement national américain pour l’Asie de l’est.

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Ces espions qui avaient prédit le Covid-19

Ces espions qui avaient prédit le Covid-19

Le 11 juin 2020 à 15:43

Modifié le 11 juin 2020 à 16:18

Les agences de renseignement ont l’habitude de faire les gros titres lorsqu’elles échouent dans leur mission. Mais après plusieurs mois de négligence de la part du président américain Donald Trump face à leurs mises en garde sur le Covid-19, et après plusieurs années d’une administration Trump très peu soucieuse des alertes formulées plus généralement par ces agences quant au danger d’une pandémie, il est grand temps que les professionnels du renseignement se voient accorder le crédit qu’ils méritent.

ATLANTA – Il n’est pas surprenant que Trump ait à maintes reprises balayé d’un revers de la main les renseignements sur la menace du coronavirus aux mois de janvier et février. Chacun sait depuis longtemps que Trump n’a aucune patience auprès de ceux qui ne partagent pas ses points de vue. Lorsque les responsables du renseignement ont contredit le président américain sur plusieurs questions lors de leur briefing annuel devant le Congrès l’an dernier, il leur a répondu "Retournez à vos manuels scolaires".

Le prix à payer dans la guerre contre le renseignement que mène Trump s’observe cette année sous la forme de vies humaines balayées, et de systèmes de santé absolument dépassés. Les agences américaines du renseignement avaient pourtant tiré la sonnette d’alarme, et même détaillé le plan de bataille de l’ennemi, décrivant précisément comment se déroulerait une pandémie de nouveau coronavirus. Notre soi-disant président de guerre n’a pas réagi. Res ipsa loquitur, conséquences de cette négligence parlent aujourd’hui d’elle-même.

La plupart des Américains ne verront jamais les renseignements bruts et les analyses approfondies que le président reçoit chaque jour, de même que personne d’extérieur à la ligne de front ne pourra jamais saisir l’étendue des défis de sécurité nationale que les analystes et officiers du renseignement doivent appréhender. C’est la raison pour laquelle les briefings publics formulés par les responsables du renseignement sont si importants, en particulier lorsqu’ils exposent l’ignorance obstinée du président.

Bien entendu, ces briefings publics ne peuvent pas fournir tous les détails des problématiques que gère la communauté du renseignement. Ayant toutefois moi-même travaillé sur plusieurs dizaines de briefings non confidentiels au sein de la CIA, je sais que les analystes professionnels fournissent tous les efforts pour livrer un aperçu précis de leurs découvertes classifiées, tout en protégeant leurs sources et leurs méthodes.

La première mise en garde remonte à l'époque d'Obama

Prenons l’exemple du briefing annuel formulé devant le Congrès concernant les menaces, qui a été cette année reporté sine die. Dans la formulation de son analyse, le directeur du renseignement national présente un point de vue unifié, sur la base des travaux de multiples agences dont la principale mission consiste à révéler des faits, ainsi qu’à surveiller leurs implications. Lors du briefing de 2019, qui a tant contrarié Trump, le DRN de l’époque Dan Coats a réaffirmé la conclusion de la communauté du renseignement selon laquelle la Russie s’était ingérée dans l’élection de 2016 pour le compte de Trump, le directeur avertissant également sur le fait que l’idylle observée entre le président Trump et le dictateur nord-coréen Kim Jong-un n’atténuait en rien les ambitions nucléaires du régime de Pyongyang.

Plus en phase avec l’actualité, les briefings annuels du DRN ont régulièrement mis en garde sur le risque de pandémie mondiale. La communauté du renseignement a pour la première fois tiré la sonnette d’alarme immédiatement après la prise de fonctions du président Barack Obama en janvier 2009, le DRN de l’époque Dennis Blair déclarant: "Le défi de santé international le plus problématique pour les Etats-Unis réside à ce jour dans l’apparition potentielle d’une pandémie sévère, dont le principal coupable pourrait être une forme de virus de la grippe hautement mortele.

Après l’épidémie de H1N1 (grippe porcine) de 2009, Blair renouvellera sa mise en garde en 2010, insistant sur le risque de voir une pandémie bouleverser l’économie. Le "manque de surveillance constante et de capacités de diagnostic des maladies animales", affirmera-t-il, "met à mal la capacité des Etats-Unis à identifier, contenir et avertir sur des épidémies locales avant qu’elles se propagent".

Le successeur de Blair, James Clapper, formulera le même message en mars 2013, complétant d’ailleurs l’analyse américaine de la menace par des détails clairvoyants. Insistant sur le danger croissant lié aux virus zoonotiques, il avertira: "Le risque d’un nouveau pathogène respiratoire hautement contagieux, capable de tuer ou d’incapaciter plus d’un pourcent de ses victimes, figure parmi les événements potentiels les plus problématiques. Une épidémie de ce type conduirait en effet à une pandémie mondiale".

Dans son anticipation exacte d’une pandémie de type Covid-19, Clapper sera très clair: "Ce n’est pas une menace hypothétique". Trump recevra le même message en mai 2017, lorsque Coats insistera sur une analyse de la Banque mondial prévoyant qu’une pandémie coûterait au monde environ 5% de son PIB. Coats formulera à nouveau cet avertissement en 2019: "Les Etats-Unis et le monde resteront vulnérables face à la prochaine pandémie de grippe ou épidémie majeure d’une maladie contagieuse susceptible de provoquer un grand nombre de morts et de handicaps, d’impacter sévèrement l’économie mondiale, d’éprouver les ressources internationales, et d’accroître le nombre d’appels à l’aide auprès des Etats-Unis". Serez-vous surpris d’apprendre que le successeur de Coats a tout simplement renoncé à tenir un briefing cette année?

Les conséquences étaient prédites de longues dates 

Les analyses annuelles du DRN ne sont d’ailleurs pas les seuls briefings non confidentiels à révéler l’ampleur de la négligence de Trump face à la pandémie. Tous les quatre ans, le Conseil du renseignement national, principal organe analytique de la communauté du renseignement américain, produit son rapport Global Trends, qui annonce les dynamiques susceptibles de façonner les décennies à venir. Ce timing n’est pas un hasard, dans la mesure où les perspectives stratégiques se dessinent lorsque les administrations changent, offrant aux président un point de vue international à long terme, sur la base desquels élaborer ou repenser leurs objectifs de sécurité nationale.

Trump a décrit la pandémie de Covid-19 comme un "problème inattendu", qui aurait "surgi de nulle part", bien loin de l’avis des auteurs des rapports Global Trends passés, et des centaines d’experts que ces auteurs consultent pour bâtir leurs analyses.

Prenons le rapport de 2008, intitulé "Global Trends 2025", qui apparaît aujourd’hui quasiment prophétique: "L’apparition d’une nouvelle maladie respiratoire humaine, hautement contagieuse et virulente, contre laquelle il n’existerait aucune mesure de défense, pourrait engendrer une pandémie mondiale", avertissent les auteurs. La menace, ajoutent-ils, pourrait notamment surgir "dans une région densément peuplée, caractérisée par une proximité étroite entre humains et espèces animales, comme l’on en trouve de nombreuses en Chine et en Asie du sud-est". Même si des restrictions étaient imposées concernant les déplacements internationaux, "les voyageurs asymptomatiques, ou présentant des symptômes peu apparents, risqueraient de propager la maladie sur d’autres continents".

En colportant de fausses informations sur la virus, et en démembrant le directoire du Conseil de sécurité nationale chargé de surveiller les menaces de pandémie, Trump a anéanti de nombreuses opportunités de prendre les devants sur la crise du Covid-19. Les conséquences sanitaires et économiques que nous subissons aujourd’hui avaient été prédites de longue date. Les analystes du renseignement des Etats-Unis mettent précisément en garde sur un tel scénario depuis 12 ans au moins. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que l’Amérique finirait gouvernée par un président prêt à sacrifier de si nombreuses vies humaines sur l’autel de son ego.

Traduit de l'anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2020
Kent Harrington

Ancien analyste principal de la CIA et ancien directeur du renseignement national américain pour l’Asie de l’est.

Ces espions qui avaient prédit le Covid-19

Le 11 juin 2020 à16:15

Modifié le 11 juin 2020 à 16:18

Les agences de renseignement ont l’habitude de faire les gros titres lorsqu’elles échouent dans leur mission. Mais après plusieurs mois de négligence de la part du président américain Donald Trump face à leurs mises en garde sur le Covid-19, et après plusieurs années d’une administration Trump très peu soucieuse des alertes formulées plus généralement par ces agences quant au danger d’une pandémie, il est grand temps que les professionnels du renseignement se voient accorder le crédit qu’ils méritent.

ATLANTA – Il n’est pas surprenant que Trump ait à maintes reprises balayé d’un revers de la main les renseignements sur la menace du coronavirus aux mois de janvier et février. Chacun sait depuis longtemps que Trump n’a aucune patience auprès de ceux qui ne partagent pas ses points de vue. Lorsque les responsables du renseignement ont contredit le président américain sur plusieurs questions lors de leur briefing annuel devant le Congrès l’an dernier, il leur a répondu "Retournez à vos manuels scolaires".

Le prix à payer dans la guerre contre le renseignement que mène Trump s’observe cette année sous la forme de vies humaines balayées, et de systèmes de santé absolument dépassés. Les agences américaines du renseignement avaient pourtant tiré la sonnette d’alarme, et même détaillé le plan de bataille de l’ennemi, décrivant précisément comment se déroulerait une pandémie de nouveau coronavirus. Notre soi-disant président de guerre n’a pas réagi. Res ipsa loquitur, conséquences de cette négligence parlent aujourd’hui d’elle-même.

La plupart des Américains ne verront jamais les renseignements bruts et les analyses approfondies que le président reçoit chaque jour, de même que personne d’extérieur à la ligne de front ne pourra jamais saisir l’étendue des défis de sécurité nationale que les analystes et officiers du renseignement doivent appréhender. C’est la raison pour laquelle les briefings publics formulés par les responsables du renseignement sont si importants, en particulier lorsqu’ils exposent l’ignorance obstinée du président.

Bien entendu, ces briefings publics ne peuvent pas fournir tous les détails des problématiques que gère la communauté du renseignement. Ayant toutefois moi-même travaillé sur plusieurs dizaines de briefings non confidentiels au sein de la CIA, je sais que les analystes professionnels fournissent tous les efforts pour livrer un aperçu précis de leurs découvertes classifiées, tout en protégeant leurs sources et leurs méthodes.

La première mise en garde remonte à l'époque d'Obama

Prenons l’exemple du briefing annuel formulé devant le Congrès concernant les menaces, qui a été cette année reporté sine die. Dans la formulation de son analyse, le directeur du renseignement national présente un point de vue unifié, sur la base des travaux de multiples agences dont la principale mission consiste à révéler des faits, ainsi qu’à surveiller leurs implications. Lors du briefing de 2019, qui a tant contrarié Trump, le DRN de l’époque Dan Coats a réaffirmé la conclusion de la communauté du renseignement selon laquelle la Russie s’était ingérée dans l’élection de 2016 pour le compte de Trump, le directeur avertissant également sur le fait que l’idylle observée entre le président Trump et le dictateur nord-coréen Kim Jong-un n’atténuait en rien les ambitions nucléaires du régime de Pyongyang.

Plus en phase avec l’actualité, les briefings annuels du DRN ont régulièrement mis en garde sur le risque de pandémie mondiale. La communauté du renseignement a pour la première fois tiré la sonnette d’alarme immédiatement après la prise de fonctions du président Barack Obama en janvier 2009, le DRN de l’époque Dennis Blair déclarant: "Le défi de santé international le plus problématique pour les Etats-Unis réside à ce jour dans l’apparition potentielle d’une pandémie sévère, dont le principal coupable pourrait être une forme de virus de la grippe hautement mortele.

Après l’épidémie de H1N1 (grippe porcine) de 2009, Blair renouvellera sa mise en garde en 2010, insistant sur le risque de voir une pandémie bouleverser l’économie. Le "manque de surveillance constante et de capacités de diagnostic des maladies animales", affirmera-t-il, "met à mal la capacité des Etats-Unis à identifier, contenir et avertir sur des épidémies locales avant qu’elles se propagent".

Le successeur de Blair, James Clapper, formulera le même message en mars 2013, complétant d’ailleurs l’analyse américaine de la menace par des détails clairvoyants. Insistant sur le danger croissant lié aux virus zoonotiques, il avertira: "Le risque d’un nouveau pathogène respiratoire hautement contagieux, capable de tuer ou d’incapaciter plus d’un pourcent de ses victimes, figure parmi les événements potentiels les plus problématiques. Une épidémie de ce type conduirait en effet à une pandémie mondiale".

Dans son anticipation exacte d’une pandémie de type Covid-19, Clapper sera très clair: "Ce n’est pas une menace hypothétique". Trump recevra le même message en mai 2017, lorsque Coats insistera sur une analyse de la Banque mondial prévoyant qu’une pandémie coûterait au monde environ 5% de son PIB. Coats formulera à nouveau cet avertissement en 2019: "Les Etats-Unis et le monde resteront vulnérables face à la prochaine pandémie de grippe ou épidémie majeure d’une maladie contagieuse susceptible de provoquer un grand nombre de morts et de handicaps, d’impacter sévèrement l’économie mondiale, d’éprouver les ressources internationales, et d’accroître le nombre d’appels à l’aide auprès des Etats-Unis". Serez-vous surpris d’apprendre que le successeur de Coats a tout simplement renoncé à tenir un briefing cette année?

Les conséquences étaient prédites de longues dates 

Les analyses annuelles du DRN ne sont d’ailleurs pas les seuls briefings non confidentiels à révéler l’ampleur de la négligence de Trump face à la pandémie. Tous les quatre ans, le Conseil du renseignement national, principal organe analytique de la communauté du renseignement américain, produit son rapport Global Trends, qui annonce les dynamiques susceptibles de façonner les décennies à venir. Ce timing n’est pas un hasard, dans la mesure où les perspectives stratégiques se dessinent lorsque les administrations changent, offrant aux président un point de vue international à long terme, sur la base desquels élaborer ou repenser leurs objectifs de sécurité nationale.

Trump a décrit la pandémie de Covid-19 comme un "problème inattendu", qui aurait "surgi de nulle part", bien loin de l’avis des auteurs des rapports Global Trends passés, et des centaines d’experts que ces auteurs consultent pour bâtir leurs analyses.

Prenons le rapport de 2008, intitulé "Global Trends 2025", qui apparaît aujourd’hui quasiment prophétique: "L’apparition d’une nouvelle maladie respiratoire humaine, hautement contagieuse et virulente, contre laquelle il n’existerait aucune mesure de défense, pourrait engendrer une pandémie mondiale", avertissent les auteurs. La menace, ajoutent-ils, pourrait notamment surgir "dans une région densément peuplée, caractérisée par une proximité étroite entre humains et espèces animales, comme l’on en trouve de nombreuses en Chine et en Asie du sud-est". Même si des restrictions étaient imposées concernant les déplacements internationaux, "les voyageurs asymptomatiques, ou présentant des symptômes peu apparents, risqueraient de propager la maladie sur d’autres continents".

En colportant de fausses informations sur la virus, et en démembrant le directoire du Conseil de sécurité nationale chargé de surveiller les menaces de pandémie, Trump a anéanti de nombreuses opportunités de prendre les devants sur la crise du Covid-19. Les conséquences sanitaires et économiques que nous subissons aujourd’hui avaient été prédites de longue date. Les analystes du renseignement des Etats-Unis mettent précisément en garde sur un tel scénario depuis 12 ans au moins. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que l’Amérique finirait gouvernée par un président prêt à sacrifier de si nombreuses vies humaines sur l’autel de son ego.

Traduit de l'anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2020

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