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Vendredi 13 avril 2018 à 11h12
Ngaire Woods

Doyen de la Blavatnik School of Government et professeur directeur du programme de gouvernance économique mondiale à l’Université d’Oxford.

 
 
 
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Comment voler les habits des populistes

Comment voler les habits des populistes
 

OXFORD– "Ne t'énerve pas, venge-toi!" Cet aphorisme doit devenir la nouvelle norme de la politique démocratique à travers l'Europe, l'Amérique latine, l'Asie et l'Afrique. Plutôt que de se plaindre des réussites populistes, les partis politiques établis feraient bien de s'inspirer du modèle populiste. Trois leçons, en particulier, méritent toute notre attention.

 

La première leçon est de se connecter aux citoyens que l'on souhaite représenter en se renseignant sur eux et en gagnant leur confiance. L'époque où les politiciens pouvaient compter sur les machines des partis, les groupes types et le vote traditionnel est révolue. L'hypothèse complaisante selon laquelle les citoyens voteront toujours en fonction des consignes de leur parti ou de leur classe est désuète. Lors des élections présidentielles et parlementaires françaises de l'année passée, le soutien en faveur du Parti socialiste de centre-gauche et de centre-droit des Républicains s'est effondré. De même, les partis politiques établis ont subi des défaites cuisantes lors des élections italiennes du mois dernier.

Après une décennie de malaise économique, les électeurs sont sceptiques à l'égard des politiciens traditionnels qui rabâchent les mêmes promesses de croissance et d'amélioration des niveaux de vie. Aux yeux des travailleurs désabusés, les personnes au pouvoir s'emploient avant tout à s'assurer de leurs propres intérêts personnels. Même dans plusieurs des économies les plus fortes du monde, les travailleurs gagnent moins en valeur réelle qu'il y a dix ans. Pour citer le directeur de l'OCDE, ils sont "de retour aux affaires, mais à court d'argent." Aux Etats-Unis, 56% des ménages ont des revenus en baisse. En même temps, les menaces jumelles de l'automatisation et de la délocalisation ont rendu l'emploi plus précaire et ont miné le pouvoir de négociation des travailleurs.

Qui est responsable de cet état de choses? Ceux qui votent pour des populistes jugent clairement que les politiciens traditionnels sont responsables- ce en quoi ils n'ont peut-être pas tort. Contrairement à la croyance populaire, une recherche récente constate que la technologie n'est pas le principal facteur de la baisse des revenus de la main-d'œuvre. La situation difficile de détérioration des ouvriers est plutôt due à la perte de pouvoir de négociation et à la baisse du taux de syndicalisation, au désengagement de l'Etat-providence, à la délocalisation et à la croissance du secteur financier comme part de l'économie.

Un autre facteur important est la politique fiscale. Selon un rapport du Financial Times, les taux réels d'imposition "payés par les 10 plus grandes compagnies publiques du monde par capitalisation boursière dans chacun des neuf secteurs" ont chuté de presque un tiers depuis 2000, de 34% à 24%. Depuis 2008, les taux d'imposition du revenu personnel dans tous les pays ont augmenté de 6% en moyenne.

Dans ce contexte, l'apparition des partis et des politiciens populistes n'a rien de surprenant. Si une majorité de personnes s'appauvrissent, de dures conséquences se feront sentir au moment du scrutin. Pourtant, dans un pays après l'autre, l'establishment politique a été remarquablement lent à reconnaître la situation.

Voyez par exemple le Brésil, où la campagne bat son plein pour les élections législatives du mois d'octobre prochain. Comme toujours, les politiciens traditionnels font campagne sur des promesses de la prudence budgétaire et de croissance économique, bien que rien de tout cela ne trouve un écho chez 50 millions de Brésiliens- presque un quart de la population- vivant en-deçà du seuil de pauvreté et dont le revenu des ménages sont en moyenne de 387,07 dollars par mois. En attendant, le candidat présidentiel populiste Jair Bolsonaro propose de donner une arme à chaque Brésilien afin que chacun puisse se défendre. Pour les élites, ceci paraît absurde- parce que ça l'est. Mais pour les Brésiliens qui s'inquiètent de leur propre sécurité, cela prouve au moins qu'il comprend leur principale préoccupation.

Savoir ce qui importe à vos électeurs est la base de toute politique électorale. Avant de gagner la présidence française et une majorité parlementaire l'année dernière, La République en Marche! d'Emmanuel Macron (qui s'est appuyé sur une stratégie initiée par les précédentes campagnes réussies du Président américain Barack Obama), a envoyé des bénévoles à travers le pays pour écouter les inquiétudes des électeurs.

Une deuxième leçon des populistes actuels consiste à utiliser une transmission de messages simple et intuitive pour signaler vos objectifs. Oui, des slogans comme «"Je protégerai vos emplois" et "Rendre sa grandeur à l'Amérique" paraissent simplistes. Mais quelles sont les solutions de rechange sophistiquées? Parler de croissance économique ne fonctionne que quand les citoyens apprécient les avantages de cette croissance.

Durant des périodes de croissance lente ou inéquitable, les politiciens doivent proposer des réponses plus directes à ce que les citoyens éprouvent. Lors du référendum du Brexit au Royaume-Uni, la campagne du Remain, menée avec flegme par le gouvernement du Premier ministre d'alors David Cameron, a soutenu que quitter l'Union européenne aurait pour conséquence un PIB inférieur, des pertes de marché et une perturbation du secteur financier. De tels arguments ont complètement raté le souci principal de la plupart des électeurs. En revanche, les Brexiteers ont promis "de reprendre le contrôle" des frontières du Royaume-Uni et ont prétendu- à tort- que le système de santé national bénéficierait d'une manne de 350 millions de livres sterling (490 millions de dollars) par semaine.

En un mot, les politiciens traditionnels semblent perdus. Les universitaires, les experts, les politiques, les entreprises et les leaders de la société civile sont trop lents à formuler de nouvelles mesures économiques à même de séduire le plus grand nombre. Certes, la tâche n'est pas aisée. Cela exige une bonne dose d'introspection et une vision claire. Mais en premier lieu, il faut du temps et de l'énergie pour comprendre la situation difficile de l'électorat et pour élaborer des solutions claires et simples.

La troisième leçon du modèle populiste est d'être audacieux. Dans des périodes difficiles, les citoyens recherchent une vision transformationnelle du futur, pas de légères améliorations. Après 30 ans de pragmatisme et de changement incrémentiel, l'heure est au changement de ton. Souvenons-nous qu'en 1945, Winston Churchill ayant tenu sa promesse de la victoire pour la Grande-Bretagne dans la Seconde Guerre mondiale, a été vaincu aux élections législatives.

Le gagnant, Clément Attlee, a promis ce qui était effectivement un nouveau contrat social pour des Britanniques lassés de la guerre et vivant toujours de rations. Son gouvernement a renchéri en assurant une couverture santé universelle gratuite, une assurance chômage, des retraites, des logements décents et des emplois sûrs dans des entreprises nationalisées. Et tout a pourtant été réalisé avec une dette nationale s'élevant à 250% du PIB.

L'audace de la vision d'Attlee n'a aucun parallèle de nos jours- c'est bien cela notre plus gros problème.

© Project Syndicate 1995–2018
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