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Jeudi 17 mai 2018 à 14h54
Kishore Mahbubani

Doyen de l’école d’administration Lee Kwan Yew de l’Université nationale de Singapour

 
 
 
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L’Amérique sur une trajectoire de collision avec la Chine

L’Amérique sur une trajectoire de collision avec la Chine
 (Photo AFP)

SINGAPOUR – La relation bilatérale la plus importante de la planète –entre les Etats-Unis et la Chine– est également la plus insaisissable. Faite de paradoxes, de méfiance et de perceptions erronées, cette relation est devenue une source considérable d’incertitude, et potentiellement d’instabilité majeure. On l’observe notamment dans la guerre commerciale bilatérale qui semble aujourd’hui s’annoncer.

 

L’affirmation fondamentale qui sous-tend l’actuel conflit amorcé par l’administration du président américain Donald Trump est la suivante: le déficit commercial de l’Amérique est trop élevé, et la Chine en est le principal coupable. Le secrétaire américain du Trésor, Steve Mnuchin, est allé jusqu’à exiger de la Chine qu’elle réduise unilatéralement de 200 milliards $ d’ici 2020 son excédent commercial par rapport aux États-Unis.

Or, les économistes les plus sensés reconnaissent en majorité que les déficits commerciaux de l’Amérique sont le résultat de facteurs économiques structurels au niveau national, parmi lesquels une faible épargne des ménages, la persistance des déficits publics, ou encore le rôle du dollar américain en tant que principale monnaie de réserve mondiale. D’après Joseph Gagnon, membre principal de l’Institut Peterson d’économie internationale, si l’Amérique entend atténuer son déficit commercial, elle doit commencer par réduire son important déficit budgétaire.

La question se pose même de savoir si le déficit commercial américain doit véritablement être réduit d’urgence. En effet, bien que son déficit extérieur soit considérable, l’Amérique peut vivre au-dessus de ses moyens dans une mesure que ne peuvent se permettre les autres économies. Grâce au statut du dollar en tant que monnaie de réserve, les États-Unis peuvent absorber l’essentiel de l’épargne du reste du monde, qui finance leur propre pénurie d’épargne. Par ailleurs, comme l’a relevé le Comité des conseillers économiques de Trump, l’Amérique bénéficie d’un excédent au titre des services par rapport au reste du monde, y compris de la Chine.

Mais l’administration Trump n’est pas seule à ignorer les arguments économiques rationnels. L’approche commerciale de Trump vis-à-vis de la Chine est davantage soutenue par l’opinion que la plupart des autres politiques américaines, une majorité d’Américains –y compris opposés à Trump sur d’autres sujets– étant convaincue que la Chine ne respecte pas les règles du jeu. Le commentateur politique Fareed Zakaria a par exemple affirmé que Trump avait raison "sur un point extrêmement important": "La Chine triche sur le plan commercial."

Ce que négligent les adeptes du China bashing, c’est que les importations chinoises bon marché ont considérablement amélioré la qualité de vie des travailleurs américains, dont le revenu médian a stagné pendant 40 ans. D’après le cabinet de conseil Oxford Economics, l’achat d’importations chinoises permet aux familles américaines d’économiser environ 850 $ chaque année. Dans la mesure où 63% des ménages américains ne disposent même pas d’une épargne de 500 $ en cas de coup dur, ces économies ne sont pas négligeables.

L’ouverture commerciale à l’Amérique et au reste du monde a bien entendu permis à la Chine d’opérer la réduction de pauvreté la plus rapide de toute l’histoire. Mais cela ne signifie pas que la Chine tirerait aujourd’hui la majorité des profits économiques. À titre d’illustration, le fabricant chinois Foxconn perçoit seulement 7,40 $ pour chaque iPhone vendu 800 $. Ce sont bel et bien les Américains qui perçoivent l’essentiel de la valeur.

Les dirigeants chinois placent aujourd’hui leur confiance dans ce que l’on peut considérer comme le plus important bien d’exportation occidental: la théorie économique moderne. Les Chinois demeurent donc vulnérables aux décisions préjudiciables prises par une Amérique aux perceptions souvent erronées. La question est désormais de savoir si la Chine cédera à la pression des États-Unis.

Les dirigeants chinois sont en fin de compte pragmatiques. Si une poignée de concessions symboliques (telles que les restrictions volontaires d’exportation acceptées par le Japon dans les années 1980) peut permettre d’éviter une collision, la Chine y consentira peut-être. Mais face à des demandes plus conséquentes –et économiquement injustifiées– elle maintiendra probablement sa ligne.

Illustration la plus évidente, Mnuchin exige de la Chine qu’elle abandonne son plan "Made in China 2025". Le pays s’est d’ores et déjà soumis aux contrôles américains sur les exportations d’équipements de haute technologie (y compris à la récente interdiction de sept ans imposée à la vente de logiciels ou de composants d’entreprises américaines à ZTE Corporation). Pour autant, la Chine n’entend pas renoncer à sa quête du développement de hautes technologies, élément essentiel d’une stratégie à long terme visant à élever l’économie dans la chaîne de valeur mondiale.

En somme, quelle que soit la rationalité dont s’efforce de faire preuve la Chine, la guerre commerciale demeure une réelle possibilité –qui ne pourra qu’affecter Chinois et Américains. Ce scénario est d’autant plus plausible que s’accentue une certaine inquiétude dans la relation bilatérale.

Trois mois sabbatiques au sein de deux grandes universités américaines m’ont conduit à réaliser combien les comportements à l’égard de la Chine se sont dégradés ces dernières années. Si les dirigeants chinois savaient l’intensité de ce changement –dont j’ai moi-même informé un haut responsable chinois– ils réaliseraient que leur calme et leurs politiques rationnelles vis-à-vis de l’Amérique ces 20 dernières années risquent fort de ne pas fonctionner au cours des 20 prochaines.

Il faudrait un ouvrage entier pour expliquer pourquoi l’opinion que se fait l’Amérique de la Chine est devenu aussi négative. Certains motifs apparaissent toutefois évidents. Au cours de la prochaine décennie, et bien qu’elle ne soit pas une démocratie, la Chine surpassera l’Amérique sur le plan économique. Plusieurs Américains réfléchis m’ont expliqué être prêts à accepter l’idée d’une Chine plus grande que leur pays, à condition qu’elle soit démocratique.

Ici encore, intervient une certaine irrationalité: une Chine démocratique serait immensément plus vulnérable aux pressions populistes, nationalistes, et constituerait donc probablement un partenaire plus irritable pour l’Amérique. Les États-Unis demeurent cependant aveuglés par l’idéologie, et sont par conséquent incapables d’entrevoir les avantages d’une Chine guidée par la rationalité économique.

Un jour futur, les historiens déploreront que la politique de l’Amérique à long terme vis-à-vis de la Chine n’ait pas été le fruit d’un même calcul raisonné. Ils étudieront sans doute comment la polarisation politique et l’idéologie simpliste de l’Amérique –présentes chez biens d’autres tout aussi malavisés– aura plongé le pays dans un conflit hautement préjudiciable et tout à fait inutile.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2018
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