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Vendredi 29 juin 2018 à 13h52
Christophe Deloire

Secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF).

 
 
 
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La Coupe du monde de la liberté de la presse

La Coupe du monde de la liberté de la presse
 

PARIS– Le président Vladimir Poutine n’a pas ménagé ses efforts pour que la FIFA accorde à la Russie l’organisation de la Coupe du monde de football en 2018, mais tandis que le spectacle suit son cours, l’influence présidentielle touche ses limites. Poutine ne peut contrôler ni les arbitres ni les performances de l’équipe nationale, la Sbornaïa, classée à la soixante-dixième place mondiale– au dernier rang des participants du tournoi. Il conserve en revanche beaucoup plus d’influence sur la façon dont la compétition est couverte par les médias, du moins les médias russes.

 

Dans le classement mondial de la liberté de la presse, effectué chaque année par Reporters sans frontières (RSF), la Russie pointe au 148e rang sur 180 pays. N’acceptant pas que compétition puisse rimer avec pluralisme, le Kremlin tente de piper les dés du jeu politique et d’orienter en sa faveur ses "matches" avec la presse.

De la pénalisation de la diffamation à la loi contre l’offense "aux convictions et sentiments religieux", la législation russe sur la presse se fait de plus en plus contraignante. Ses formulations vagues permettent une application partiale et arbitraire, et les défenseurs de la liberté d’expression qui voudraient bouleverser le statu quo font l’objet d’une surveillance accrue.

De même que le système des transferts est truqué, les principaux médias russes sont sous contrôle du Kremlin. Le gouvernement dirige les grandes chaînes de télévision– la première source d’information en Russie –depuis le début de années 2000, lorsque ORT et NTV ont été saisies, respectivement, aux oligarques Boris Berezovski et Vladimir Goussinski. Après la révolution de 2014 en Ukraine, ces chaînes et d’autres chaînes nationales n’ont pas cessé leur propagande en faveur du Kremlin.

Ainsi en 2015, un documentaire diffusé sur la chaîne publique Rossia-1, a-t-il accusé la militante des droits humains Nadejda Koutepova d’"espionnage industriel", mensonges qui l’ont contrainte à l’exil. L’année suivante, la même chaîne a utilisé de faux documents pour accuser l’opposant au régime Alexeï Navalny d’être un agent du MI6, le service de renseignement extérieur britannique. L’emprise de Poutine sur les organes publics de presse s’est renforcée depuis décembre 2013, lors du regroupement des chaînes au sein de Rossia Segodnia (La Russie d’aujourd’hui) pour polir la présentation du "récit" russe.

La télévision n’est pas le seul média contrôlé par le Kremlin. L’internet est lui aussi muselé. Des sites web sont bloqués, des blogueurs surveillés, des moteurs de recherche et des agrégateurs d’information censurés, et les réseaux privés virtuels (VPN –Virtual Private Networks) sont interdits. Au mois d’avril, la Russie a coupé l’accès au réseau de messagerie sécurisée Telegram, suivant l’exemple de pays comme la Chine et l’Iran. Ce qui est plus inquiétant encore, c’est que les usagers d’Internet emprisonnés pour leurs commentaires sur les réseaux sociaux ou pour avoir approuvé un contenu d’un simple "j’aime" sont de plus en plus nombreux.

Dans un entretien donné en 1953 au bulletin du Racing universitaire d’Alger, le prix Nobel Albert Camus, auteur de L’Étranger, affirmait : "Ce que finalement je sais sur la morale et les obligations des hommes, c’est au sport que je le dois." Ajoutant: "J’appris tout de suite qu’une balle n’arrivait jamais du côté où l’on croyait." On pourrait dire la même chose du terrain des médias en Russie. Depuis 1999, année où Poutine est promu, pour la première fois, aux fonctions de Premier ministre, trente-quatre journalistes ont été tués dans le pays en exerçant leur métier, parmi lesquels le journaliste d’investigation Nikolaï Androuchtchenko, battu à mort l’année dernière à Saint-Pétersbourg. Dans l’immense majorité des cas, les enquêtes sont au point mort et les auteurs des crimes n’ont jamais été identifiés.

Face à des enjeux aussi élevés, de nombreux propriétaires d’organes d’information ont jeté l’éponge et vendu leur titre à des oligarques favorables au Kremlin, dont beaucoup, opportunément, avaient déjà été sollicités par Poutine pour acheter des clubs de football. Certains organes d’informations continuent de fournir un journalisme de grande qualité, mais ils sont loin d’avoir autant de lecteurs ou de spectateurs que les principaux médias, contrôlés par l’État.

La seule chaîne nationale de télévision indépendante, Dojd, a été exclue des bouquets satellitaires et câblés en 2014. Galina Timchenko, rédactrice en chef du site d’informations le plus consulté, Lenta.ru, était licenciée la même année, avec la majorité de sa rédaction. L’équipe éditoriale du groupe de presse RBC a subi en 2016 le même sort. Ces fermetures n’ont pas épargné non plus les principaux organes d’information régionaux, comme la chaîne sibérienne TV-2 ou le grand hebdomadaire indépendant de Kaliningrad Novye Kolesa. Tous ces organes d’information se sont distingués par la couverture qu’ils ont accordée à des sujets sensibles –comme le conflit en Ukraine ou le niveau élevé de corruption.

Aujourd’hui, la liberté de la presse est moins assurée qu’elle ne l’a jamais été depuis la chute de l’Union soviétique en 1991, et les journalistes, les travailleurs des médias ou les blogueurs emprisonnés sont aussi plus nombreux. En Crimée et en Tchétchénie, les médias ne jouissent pas même de la plupart des protections élémentaires. Avec la bénédiction du Kremlin, ces régions sont devenues des "trous noirs" de l’information et de l’actualité, où les autorités sont libres d’agir à leur guise, sans en craindre les conséquences.

Dans les matches du premier tour de cette coupe du monde, la Russie a rencontré d’autres pays mal classés, comme l’Égypte (45e au football et 161e au classement mondial de la liberté de la presse de RSF) et l’Arabie saoudite (au 67e rang de la FIFA et au 169e de RSF). Sur le papier, seul l’Uruguay (14e au football et 20e pour la liberté de la presse) était un adversaire crédible. Et pourtant, alors que la Russie parvenait à tracer son chemin lors de ce premier tour d’éliminatoires, l’excitation du jeu et ses succès inespérés sont brièvement parvenus à faire diversion.

Cette coupe n’est peut-être pas celle de la liberté de la presse, mais la Russie étant sous les projecteurs, la communauté internationale peut plaider en faveur de la libération des journalistes emprisonnés et des défenseurs des droits humains, demander l’abrogation de lois draconiennes, l’assouplissement du contrôle exercé sur les médias par le gouvernement et la fin de l’impunité. Cette occasion ne se reproduira pas de sitôt. Le monde ne doit pas manquer de la mettre à profit.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2018
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