Youssef Saadani

Economiste

Chômage des jeunes diplômés, c’est la faute à Molière

L’ampleur du chômage des jeunes au Maroc trouve son origine dans la maîtrise insuffisante de la langue française, en particulier chez les jeunes diplômés. C'est l'hypothèse défendue par Youssef Saadani dans cette chronique.

Le chômage de masse des jeunes diplômés au Maroc n’est pas seulement un problème économique et social, c’est une tragédie humaine qui accable des millions de familles.

Face à l’ampleur de la crise, tous les gouvernements qui se sont succédés depuis deux décennies ont érigé l’emploi en cause nationale. Mais les efforts déployés, aussi louables soient-ils, ne sont pas parvenus à juguler ce fléau qui continue de jeter son ombre menaçante sur la stabilité sociale. Comment expliquer cette impuissance ?

Bien que le sujet soit très complexe, je vais me risquer à une explication particulièrement simple. Mon hypothèse est que l’ampleur du chômage des jeunes au Maroc trouve son origine dans la maîtrise insuffisante de la langue française, en particulier chez les jeunes diplômés.

Cette hypothèse, qui peut être qualifiée de « chômage linguistique », se fonde sur trois constats.

>Premier constat : le français est la langue d’acquisition des compétences techniques, scientifiques et professionnelles.

Au Maroc, la plupart des métiers sont imprégnés par un lexique et un référentiel francophone. Que l’on soit médecin, comptable, mécanicien, commercial, ingénieur, banquier, réparateur de climatisation, ou même ouvrier du bâtiment, notre jargon professionnel, notre façon de raisonner et de nommer les choses puisent allégrement dans les ressources linguistiques du français. Et c’est en français que ces savoirs sont transmis dans l’enseignement supérieur et technique.

Le français n’est pas seulement la langue de l’abstraction, on requiert du stagiaire en centre de formation professionnelle de comprendre des notices techniques rédigées en français. Si de nombreux jeunes marocains peinent à acquérir des compétences, c’est souvent à cause de la barrière linguistique qui transforme toute expérience d’apprentissage en épreuve douloureuse.

La prolifération de la fraude durant les examens n’a d’autre explication que l’incapacité à comprendre la langue du professeur.

Au-delà des classes, au sein des entreprises, les lacunes en français des salariés représentent un obstacle à la formation continue, au développement des compétences et à l’évolution professionnelle.

>Deuxième constat : le français est la langue des employeurs.

Dans la vie économique, la langue française représente l’outil de communication de référence, au moyen duquel on rédige des courriers et des emails, on établit des devis, on communique avec le client et le banquier, on réalise des présentations, on négocie les contrats commerciaux etc.

Mais au-delà de la communication, le français s’est imposé comme un standard professionnel, il constitue un effet de signal qui permet d’évaluer la crédibilité de l’interlocuteur. Les offres d’emploi sont généralement publiées en français, sans traduction en arabe, y compris sur le site l’ANAPEC, pour des profils relativement peu qualifiés comme « soudeur » ou « magasinier ».

Dès qu’il s’agit de recruter des diplômés de l’enseignement supérieur, les entretiens d’embauche se déroulent en français, et il est hautement improbable qu’un jeune à la langue hésitante, puisse faire carrière dans une entreprise, ce qui prive de facto la grande majorité des jeunes marocains de cette perspective.

L’analyse des offres publiées sur les sites de recrutement en ligne révèle que dans 70% des cas, la maîtrise parfaite du français est explicitement exigée, tandis que la maîtrise de l’anglais est demandée dans 30% des cas.

Le rôle du français dans l’économie marocaine tend même à se renforcer avec l’émergence de nouveaux secteurs fortement pourvoyeurs d’emplois et principalement tirés par de grandes entreprises françaises, en particulier dans l’automobile, l’aéronautique et l’offshoring. Une tendance confortée par l’ambition africaine du Maroc dont l’un des principaux ressorts est l’appartenance à la francophonie.

>Troisième et dernier constat : la maîtrise du français est particulièrement faible au sein de la jeunesse marocaine et se trouve fortement déterminée par l’origine sociale.

Selon le dernier rapport du Programme National d’Evaluation des Acquis Scolaires (PNEA), les élèves des écoles publiques maîtrisent seulement 23% du programme de français, contre 37% des élèves des écoles privées.

Le français est la discipline scolaire où les écarts entre les deux groupes d’élèves sont les plus marqués. Les lacunes des jeunes défavorisés sont également révélées par les tests de positionnement réalisés à l’entrée de certaines universités publiques, qui montrent que plus de 70% des étudiants possèdent un niveau A1 ou A2, c’est-à-dire un niveau de grand débutant. Pourtant, ces jeunes ont reçu plus de 2.000 heures de cours de français durant leur parcours scolaire, ce qui en théorie devrait leur assurer un niveau C1 ou C2 (qui est le niveau maximal).

Mais comme les enseignants eux-mêmes, à en croire une enquête récente menée par l’ONDH, ne possèdent pas la langue qu’ils enseignent, les enfants modestes sont condamnés à ânonner la langue de Molière. La maîtrise de la langue française trace donc une ligne de clivage très nette entre les différentes couches de la société.

Les trois constats établis jusqu’à présent conduisent à penser que la démocratisation du français est un impératif de justice sociale, une condition nécessaire pour restaurer l’égalité des chances et doter les jeunes défavorisés des instruments de la mobilité sociale. 

Il est dans l’air du temps d’affirmer que le français est une langue dépassée, antique et bientôt morte, et qu’il est urgent de la remplacer par l’anglais.

S’il est incontestable que la maîtrise de l’anglais est essentielle à notre époque, la relégation du français est non seulement injustifiée mais aussi dangereuse. Elle est injustifiée parce que les coûts de changement d’une langue à l’échelle d’une société sont exorbitants, bien supérieurs aux gains espérés.

Certaines nations ont abandonné le français, totalement ou partiellement au profit de l’anglais, à l’image du Liban et du Rwanda. Mais dans ces deux pays, le remplacement linguistique s’est opéré dans un contexte de bouleversement extrême, une guerre civile dans un cas, un génocide dans l’autre, qui ont fait table rase de l’Etat, du droit, de l’économie et provoqué l’exode de l’élite éduquée.

L’histoire nous enseigne que renoncer à une langue, c’est déqualifier instantanément tous ceux qui détiennent un savoir et sont susceptibles de le transmettre. Et une fois la grande opération de destruction accomplie, qui assurera les enseignements en anglais ?

Une autre idée répandue est que la promotion du français serait préjudiciable à l’arabe et contribuerait à affaiblir notre identité nationale.

Or il se trouve que la dégradation de l’enseignement du français depuis les années 1980 s’est accompagnée d’un affaissement général du niveau d’arabe, comme en témoigne le faible score des élèves dans les évaluations nationales.

Si le français doit être démocratisé pour assurer l’égalité des chances sur le marché du travail, la pratique de l’arabe doit également être promue en tant que langue nationale, culturelle et littéraire. A la rivalité stérile entre les langues, il faut préférer un multilinguisme ouvert et pragmatique.

A l’issue de cette discussion, si l’on est convaincu que la démocratisation du français auprès de la jeunesse marocaine est une condition nécessaire pour lutter contre le chômage, la question qui se pose alors est comment faire ? Comment organiser à une échelle massive la mise à niveau linguistique d’une jeunesse entière ?

La recherche académique peut nous servir de guide pour trouver une réponse à cette question. De nombreuses études en sciences cognitives ont montré que les méthodes d’apprentissage des langues les plus efficaces reposaient sur l’immersion.

Auteur d’une étude de référence publiée en 2012, Michael Ullmann, chercheur à la Georgetown University, résumait ses travaux ainsi : « Pour parler une langue de manière fluide, il faut que le cerveau de l’apprenant traite la grammaire comme le ferait un locuteur natif. Les programmes d’immersion permettent d’arriver à ce résultat, mais pas les cours reçus en classe ». 

Cette grille d’analyse permet de comprendre ce qui sépare un jeune marocain parfaitement francophone d’un autre qui ne maîtrise pas le français : le degré d’immersion et d’exposition à la langue. 

Une solution pour corriger cette inégalité consisterait à offrir des opportunités d’immersion linguistique à l’ensemble des jeunes faiblement francophones, à travers le développement d’un réseau de centres de proximité destinés à l’apprentissage des langues. Des initiatives similaires ont déjà été mises en place dans plusieurs régions du Maroc avec des résultats prometteurs.

C’est le cas du centre culturel Idmaj implanté dans le quartier Sidi Moumen à Casablanca qui propose aux enfants démunis une panoplie d’activités culturelles, ludiques et artistiques, notamment en langues étrangères. Au contact de bénévoles étrangers qui viennent animer ces activités, les enfants bénéficient d’une immersion totale et réalisent des progrès spectaculaires en français, en anglais et dans d’autres langues étrangères. 

Ce concept de centre culturel de proximité qui encourage l’apprentissage des langues par l’immersion et la mobilisation de bénévoles étrangers mérite d’être expérimenté et évalué en vue d’une généralisation à l’échelle nationale, moyennant les adaptations nécessaires pour satisfaire les différents publics. Les solutions existent, il faut maintenant donner carrière à l’imagination et faire preuve d’audace pour les rendre accessible à notre jeunesse.

Le célèbre écrivain Kateb Yacine considérait la langue française comme un « butin de guerre ». Dans le Maroc contemporain, au nom de la lutte contre le chômage et de l’égalité des chances, il est temps de partager le butin avec la population.

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