Junaid Nabi

Chercheur en santé publique à Brigham et à l’hôpital des femmes ainsi qu’à la faculté de médecine de Harvard, Boston. 

La santé mondiale contre les trolls en ligne

Les progrès de la santé publique mondiale au XXIe siècle dépendront non seulement de recherches novatrices et de travaux communautaires, mais aussi de la victoire dans la bataille de l'information en ligne. Ce n’est qu’en agissant rapidement pour vaincre les trolls des médias sociaux que nous pourrons prévenir les maladies et les décès évitables dans le monde entier.

BOSTON – L’aspect le plus contrariant de mes fonctions de scientifique de la santé publique est de contrer la diffusion d’informations erronées — la plupart du temps en ligne — qui annulent des années d’études empiriques. Il est déjà assez difficile pour les médecins de contredire de fausses informations médicales dans le cadre des consultations avec les patients. Il devient encore plus ardu de le faire quand de telles faussetés se propagent par le truchement de l’Internet.

J’ai récemment constaté en personne cette tendance au Cachemire, où j’ai été élevé. Là-bas, les parents de jeunes enfants se sont mis à croire les vidéos et les messages sur Facebook, YouTube ou WhatsApp qui répandaient de fausses rumeurs que les médicaments et vaccins modernes étaient nocifs, ou alors qu’ils étaient financés par des étrangers avec des motifs cachés. Des entretiens avec des collègues locaux en pédiatrie ont révélé comment une seule vidéo ou un seul message instantané répandant des faussetés avait suffi à dissuader les parents de croire aux traitements médicaux.

Des médecins d’autres régions de l’Inde et du Pakistan ont signalé de nombreux cas où des parents, beaucoup d’entre eux étant assez scolarisésont refusé que leurs enfants se fassent vacciner contre la poliomyélite. Les rapports voulant que la CIA ait déjà organisé une fausse campagne de vaccination pour espionner des militants au Pakistan ont accru la méfiance des habitants de cette région. Étant donné les enjeux élevés, les États ont parfois recours à des mesures extrêmes, comme l’arrestation des parents réfractaires, pour s’assurer que les communautés vulnérables se fassent vacciner.

Ce n’est qu’un exemple régional de la menace mondiale que la désinformation en ligne pose à la santé publique. Aux États-Unis, une étude récente dans le American Journal of Public Health a signalé comment des inforobots Twitter et des trolls russes ont biaisé le débat public sur l’efficacité des vaccins. À l’examen de 1,8 million de gazouillis électroniques sur une période de trois ans de 2014 à 2017, l’étude a conclu que le but de ces comptes automatisés était de créer suffisamment de contenu anti vaccin en ligne pour créer une fausse équivalence de points de vues dans le débat sur la vaccination.

De tels programmes de désinformation donnent des résultats pour une seule raison. En mars 2018, des chercheurs du MIT signalaient que les fausses nouvelles sur Twitter se propageaient considérablement plus rapidement que les vraies. Leur analyse a révélé comment le besoin très humain de nouveauté et la capacité de l’information d’évoquer une réaction émotionnelle sont vitaux dans la dissémination de fausses nouvelles.

L’Internet amplifie les dommages causés par ces "faits alternatifs", car il peut les disséminer à une échelle et à une vitesse massive – quelques faux comptes ou de comptes de troll suffisent à répandre de fausses informations à des millions de personnes. Et une fois la fausse nouvelle répandue, il est presque impossible de l’empêcher de circuler.

Le rôle des inforobots Twitter et des trolls dans les élections américaines de 2016 et le vote sur le Brexit au Royaume Uni est flagrant. Ils influent maintenant sur la santé mondiale. Si nous ne prenons pas des mesures musclées et coordonnées pour contrer cette tendance inquiétante, nous pourrions perdre les bienfaits d’un siècle de résultats dans les communications en santé et en vaccination, dont l’efficacité dépend de la confiance du public.

Nous pouvons prendre plusieurs mesures pour commencer à réparer les dégâts. En premier lieu, les responsables et les experts de la santé dans les pays développés et en développement doivent prendre conscience à quel point la désinformation en ligne est en train d’éroder la confiance publique dans les programmes de santé. Il faut ensuite qu’ils amorcent le dialogue avec les géants des médias sociaux comme Facebook, Twitter et Google, ainsi qu’avec les grands joueurs régionaux notamment WeChat et Viber. Il s’agit de travailler de concert avec ces sociétés pour créer des lignes directrices et des protocoles pour déterminer comment disséminer des informations dont est sûr.

En outre, les entreprises de médias sociaux peuvent travailler avec des scientifiques pour déceler les tendances et les comportements des comptes de pourriels qui essaient de disséminer de faux renseignements sur des questions importantes de santé publique. Twitter, par exemple, a déjà recours aux technologies d’apprentissage machine pour limiter l’activité des comptes pourriel, des inforobots et des trolls.

Une vérification plus rigoureuse des comptes, dès l’inscription, sera également un puissant dissuasif à une expansion additionnelle des comptes automatisés. L’authentification à deux facteurs, à l’aide d’une adresse de courrier électronique ou d’un numéro de téléphone à l’inscription est un bon départ. La technologie de CAPTCHA demande aux utilisateurs d’identifier des images d’autos ou de rues — ce que les humains font mieux que les machines (pour l’instant, du moins) — peut aussi limiter les inscriptions automatisées et les activités des inforobots.

Il est peu probable que ces précautions enfreignent les droits des personnes à émettre une opinion. Les responsables de la santé publique doivent faire preuve de prudence lorsqu’ils soupèsent les droits à la liberté d’expression par rapport aux conceptions complètement fausses qui mettent en danger le bien-être public. En abusant de l’anonymat favorisé par l’Internet, les comptes pourriel, les inforobots et les trolls servent à perturber et à polluer le flux d’informations accessibles afin de confondre les gens. Le fait d’intervenir avec prudence pour éviter des situations mettant des vies en danger est une obligation morale.

La santé publique mondiale a fait des pas de géants au XXe siècle. Pour poursuivre ces progrès au XXIe siècle, il faudra non seulement continuer les recherches novatrices et le travail communautaire, mais également s’impliquer sur les médias en ligne. Le prochain combat pour la santé mondiale pourrait bien se dérouler sur l’Internet. Et en intervenant assez rapidement pour défaire les trolls, nous pouvons prévenir les maladies et les mortalités évitables dans le monde entier.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier

© Project Syndicate 1995–2019

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