Mohamed Mahdi

Socio-anthropologue

Cette misère au bord de la route

Le 13 avril 2021 à 12h14

Modifié 13 avril 2021 à 12h14

Des humains, des animaux sauvages et des animaux domestiques sont réduits à un état de misère sans nom. Délogés de leur milieu naturel habituel, ils envahissent les abords de la route nationale 13 entre Azrou et Errachidia et comptent pour leur subsistance sur la générosité des voyageurs.

Tout au long de la route Azrou/Er-Rachidia, la R13 ou encore la fameuse Tariq sultan, la ‘’Voie royale’’ qui, historiquement, reliait Fès et Rissani (C. Geertz, 2003 : 65-66), trois phénomènes pourraient attirer l’attention du voyageur.

Tout d’abord, la forêt d’Azrou qui offre le spectacle de ces nombreux singes, des Macaques de barbarie ou « magot », assiégés par des voyageurs qui s’arrêtent pour les photographier ou leur donner à manger. C’est devenu une attraction qui réjouit petits et grands. Le Macaque a appris, avec le temps, à venir manger dans la main des humains malgré l’écriteau « Ne nourrissez pas les singes » placardé un peu partout.

Ensuite, autour de Tizi n’Zad (col de Zad, 2178 m), un autre spectacle pourrait également attirer l’attention du voyageur. De nombreux chiens qui campent aux abords de la route et suivent étonnement du regard les véhicules qui passent. C’est parce que des chauffeurs, usagers fréquents de cette route, ont pris l’habitude de leur jeter de la nourriture des fenêtres des véhicules, les conditionnant, avec le temps, à une pitance qui leur tombe des voitures.

Enfin, à l’approche de Tizi n’Talghomt (col de Talghomt, 1907 m), des femmes et des enfants, ‘’organisés’’ en petits groupes dispersés, occupent les abords de la route et tendent la main aux véhicules pour demander la charité. Des scènes tristes et troublantes. Qui sont ces gens réduits à l’état de mendicité ? Quelles raisons les poussent à faire la manche auprès de véhicules qui roulent à toute allure ? Il fallait regarder de plus près dans cette misère des bords de la route pour trouver des réponses. Je me suis arrêté et causé avec un petit groupe composé d’une jeune femme de 25 ans, ses deux fils, âgés respectivement de 3 ans et de un an et huit mois et d’une jeune fille de 18 ans. J’étais choqué par l’état de leur pauvreté, de l’extrême misère inscrite dans leurs tenues vestimentaires crasseuses et dans leurs visages abimés. Et pour cause. Ils sont toute la journée exposés au vent, à la poussière et aux rayons du soleil. Les deux femmes se protègent par un voile mais les enfants subissent l’effet direct de ces éléments. L’ainée des deux femmes me dit qu’elle est de la tribu Ayt Merghad ; elle fait partie d’une famille d’éleveurs qui a perdu son cheptel ces dernières années en raison de la sécheresse. Sa famille habite dans une tente installée non loin de la route. Depuis la faillite de leur élevage, son mari parvenait à travailler dans l’une de ces « unités de distillation du Romarin » (Aafi A., et al. 2009) qui exploitent les plantes aromatiques et médicinales qui font la richesse de ce pays. Mais à cause de la sécheresse, l’exploitation du Romarin est suspendue ; sans ressource la famille est réduite à la mendicité.

Que dire de ces phénomènes du bord de la route ?

Des humains, des animaux sauvages et des animaux domestiques sont réduits à un état de misère sans nom. Délogés de leur milieu naturel habituel, ils envahissent les abords de la route et comptent pour leur subsistance sur la générosité des voyageurs. Qui incriminer ? Qui est la cause de cet état des choses ?

Les humains et leurs compagnons les chiens sont victimes de la déchéance du mode de vie pastoral.  La famille rencontrée est issue de la tribu Ayt Merghad, des anciens nomades ou transhumants. Cette famille semble avoir perpétué, jusqu’à tout récemment, la tradition d’un élevage mobile et a pu échapper au processus de sédentarisation des pasteurs nomades Ayt Merghad. Mais sa condition socio-économique actuelle montre qu’elle a perdu de cette capacité d’adaptation aux changements climatiques et de résistance à la succession des années de sècheresse dont ont fait preuve les pasteurs nomades ou transhumants à travers l’histoire. 

La sécheresse est, certes, un cas de force majeure. Mais rien n’est fait pour aider les éleveurs à supporter les effets de son choc, et aucun filet de sécurité n’a été prévu pour eux. Le programme d’appui à l’alimentation du bétail par l’approvisionnement des éleveurs en orge subventionnée a montré ses limites. Si ce programme a permis aux grands éleveurs argentés de s’en sortir, il n’a pas empêché de très nombreux petits éleveurs de faire faillite, de tomber dans la précarité puis dans la pauvreté absolue. 

Et qu’en est-il de ces chiens ? Il s’agit d’un chien de race, Aïdi, mot qui tout simplement signifie « chien » en Amazigh. Ce chien a, de tout temps, accompagné les nomades et transhumants dans leur pérégrination et défendu leur campement, veillant sur les tentes et les troupeaux. Avec la faillite de ses maitres, ce chien se trouve pour ainsi dire dans la rue. Mais alors qu’au moment où le chien se sépare de la compagnie des humains, c’est le singe qui, en quelque sorte, s’en rapproche. Le singe Magot est en passe d’abandonner progressivement sa vie sauvage et chercher la proximité des humains, suite à la destruction et dégradation de son habitat naturel, la cédraie, à cause de sa déforestation. Mais cette familiarité suspecte avec les humains pourrait constituer une cause de sa disparition, d’abord parce que ce singe se nourrit désormais d’aliments non adaptés à son régime alimentaire et ensuite parce qu’il s’expose facilement au braconnage. D’après les spécialistes, cette race de singe est sérieusement menacée.

Ces présences au bord de la route à l’apparence banale n’en demeurent pas moins révélatrices d’une menace qui pèse sur l’un des plus riches écosystèmes forestiers du Maroc du fait qu’il abrite au moins deux espèces endémiques emblématiques : le cèdre de l’Atlas et le singe Magot mais qui est fragilisé par l’action de l’homme qui l’exploite de façon abusive et non durable (Marc Coudel, 2015). Elles sont révélatrices du déclin du genre de vie pastoral qui met en péril l’existence des communautés d’éleveurs et leur culture, et surtout d’une population fortement atteinte dans sa dignité. Si bien qu’aussi longtemps que ces femmes et enfants tendront la main aux passants, ils perdront petit à petit de leur humanité, et leur misère ne fera que s’accentuer. Privés à la base des droits les plus élémentaires, car les habitants des tentes ne disposent ni de route, ni d’électricité et d’eau courante, et encore moins d’écoles pour l’éducation de leurs enfants ou des soins de santé, en perdant de surcroît leur cheptel (mot qui dérive du latin capital), ils  se trouvent dorénavant placés dans la catégorie des déclassés sur l’échelle des indicateurs de développement humain.

 

Références bibliographiques

Aafi A., et al. 2009

Diversité et valorisation des principales plantes aromatiques et médicinales (PAM) de l’écosystème cédraie au Maroc. Annales de la Recherche Forestière au Maroc. Vol. 2009, no. 41, pp.190-207.

Coudel. M, 2015

« Une political ecology des cédraies du Moyen Atlas : jeux politiques, pratiques et dynamiques socio-écologiques. » [Thèse] Université Mohammed V de Rabat, et AgroParisTech.

Geertz. C, 2003

« Le Souq de Sefrou. Sur l’économie de Bazar. » Ed. Bouchen.

Skounti. A, 1995

« Le sang et le sol : les implications socioculturelles de la sédentarisation : cas des nomades Ayt Merghad (Maroc) » [thèse]

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