Fragments philosophiques

Le 12 février 2021 à 11h26

Modifié 10 avril 2021 à 5h14

>De la culture

La culture – en tant qu’organisme vivant – connaît de profondes mutations quant à son statut et à ses rôles et fonctions. De nos jours, en effet, elle s’est convertie en champ propice à l’investissement et en secteur créateur d’emplois, contribuant ainsi à l’essor socio-économique et au développement humain. Par conséquent, le temps où la culture était perçue comme une activité tertiaire, improductive et tout juste bonne à édulcorer le temps ou à le faire passer, est bien révolu.

Puisqu’il en est ainsi, de nouvelles missions et attributions lui sont désormais dévolues, requérant analyse et critique, à savoir :

– Préserver et maintenir vivaces la juste mémoire et l’imagination créatrice.

– Asseoir la société du savoir sur des bases solides et des projets innovants.

– Observer et débusquer les effets néfastes de la mondialisation et du capitalisme financier qui envoient à la casse le passé et ses leçons, et détériorent les intérêts et les droits des personnes et des peuples.

– Doter les institutions d’administration et de gestion culturelles d’outils et de techniques modernes et adéquats.

– Hisser la conscience individuelle et collective à un seuil où tout un chacun peut  s’imprégner des valeurs  de l’éthique, du civisme, de la liberté responsable et de la solidarité humaine.

Cibler les conduites de violence et d’extrémisme et en diagnostiquer les causes, dans le but de mieux y faire face et de protéger la société des périls qu’elles engendrent.

– De la culture donc pour nous émanciper de tout dogmatisme et de tout fanatisme générés par la bêtise et les servitudes imposées ou assumées.

–  Se cultiver pour mieux vivre et n’être pas dans le déni de soi et l’ignorance arrogante, deux facteurs  pathogènes qui détériorent les ressorts inventifs et les accès à l’optimisme de la volonté.

–  De la culture comme baromètre du progrès et levier du développement humain, où les buts recherchés sont la compétitivité innovante, l’élévation des goûts et des langages et le bien-être des personnes et des sociétés : ce sont là les actes forts pour gagner le pari de l’épanouissement par les biens et services de la citadinité et de la modernité, autrement dit de la culture.

La question primordiale de la culture ne se pose donc pas dans les cadres d’une culture moyenne ou en miettes, ou bien d’une culture utilitariste (celle du philistin d’antan et du technocrate des temps présents), ou encore dans celle des loisirs et de la pure consommation, critiquée à juste titre par Hannah Arendt dans La crise de la culture, et par Edward Saïd dans tous ses travaux ; mais ladite question se pose avec acuité et insistance au niveau d’une culture de recherche et de création, tournée vers le fondamental et la longue durée.

Sous cet angle-là, il y a lieu d’observer que de nos jours la culture, pour des raisons de faiblesse touchant à la vision, à la communication et l’échange, vit une crise larvée, laquelle n’est en somme que la crise des acteurs et des producteurs que sont les intellectuels et les artistes.

>Des mots aux concepts

Dans les discours sur la culture, à l’aune du présent et de la réalité concrète, que n’a-t-on pas usé et abusé – à l’échelle même d’une nation, d’un pays – de notions, telles diversité, pluralité, différence, ouverture…

On s’en sert souvent comme mots et rarement comme concepts. Les mots dans leur première articulation sont soumis aux usages courants du quotidien et aux règles de contraction et du moindre effort. Les concepts, par contre, sont les produits du travail de la pensée. Tous ceux qui, en la matière, ignorent les apports des philosophes, les passent outre ou en font peu cas vont dans le mur et mordent la poussière. C’est dire que ces apports sont incontournables, parce que fondateurs et éclairants.

Et ainsi, face aux mots précités, l’approche philosophique les convertit en concepts en les reliant organiquement à la composante qui les fonde et les vitalise, c’est-à-dire à la communication ou ce que le philosophe allemand Jürgen Habernas nomme « l’agir communicationnel ».

En l’absence de celui-ci, lesdits mots – que bon nombre d’esprits affectionnent et égrènent à tout bout de champ – s’effilochent et tombent en lambeaux. Et c’est bien le cas dans les milieux des médias et des intellectuels férus du faste et du paraître. Milieux où les mots fourre-tout font florès, se répandent en poncifs et clichés comme traînée de poudre, que seule une pensée critique peut en atténuer l’influence et les dégâts.

Ainsi la diversité (et ses corollaires) non conceptualisée ni pensée finit par se métamorphoser en négation du paradigme de la biodiversité lui-même ; car inesthétique et abrasive, ladite diversité génère des éléments pathogènes de nature à ronger, tel un cancer, le corps d’une même société, d’une même humanité, l’exposant aux risques de fracture de toute sorte : liens distendus ou rompus, communication et échange appauvris, et donc ostracisme et exclusion, autisme et détestation et autres avatars d’une société segmentarisée, fractionnée et en perte de cohésion et de solidarité.

Le concept d’unité remembrante ou union se trouve ainsi disqualifié, voire occulté et déprogrammé ; alors que sous d’autres cieux, ceux des pays développés, il est une devise forte, un ciment et une finalité en soi (Etats-Unis d’Amérique, Royaume Uni, Union Européenne, etc…).

Le grand Fernando Pessoa ne s’y est pas trompé en écrivant ce que tout un chacun doit lire et relire et méditer : « As-tu déjà songé, ô ma Différente, combien nous sommes invisibles les uns pour les autres ? As-tu déjà pensé à quel point nous demeurons ignorants des autres ? Nous nous voyons sans nous voir. Nous nous entendons, et chacun de nous n’écoute que la voix qui se trouve au fond de lui ».

C’est donc à cette impasse existentielle que nous conduit la différence (et par analogie la diversité) en se tenant telle une entité, tout au chaux, volets clos, opaque et irréductible à tout espace où apparaît, par-delà les données diverses, nues et brutes, le visage de l’humain incarné par le semblable et le prochain.

>De l’identité 

A présent, qu’en est-il de l’identité ? Voilà une question nodale, centrifuge, qui recoupe bien d’autres et mérite que nous lui consacrions moult enquêtes, recherches et rencontres, mais pour en parler autrement que ne le font ceux qui n’ont à la bouche ou sous leur plume que la sempiternelle notion de « l’identité plurielle« , laquelle n’est là que pour enrayer et cabosser l’identité fondatrice et cohésive, la vider de tous les ressorts et leviers unificateurs et donc de toute force vitale immunitaire et impactante.

Hors d’état de nuire doivent être aussi les discours identitaires éculés, redondants et ennuyeux, trop vulgarisés pour qu’on ait besoin ici d’en faire le déroulé.

Sur cette question, voici maintenant quelques notes et mises au point :

L’identité, toutes dimensions confondues, ne saurait être une essence figée, ad vitam aeternam, acquise et établie une fois pour toutes ; elle est au contraire une conquête continue, une entité évolutive, un processus de légitimation par les mérites et les valeurs élaborées et additives, mais toujours à partir d’un ensemble de référents et de points d’appui et d’ancrage dont la base communautaire vivante est un passé en partage et une histoire mémorielle du vivre ensemble, comme c’est le cas de l’immense majorité des pays avancés dont les règles et lois fondatrices ne peuvent être infirmées par quelques rares exceptions (la Belgique menacée de scission entre Flamands et Wallons et la Suisse des cantons (22 depuis 1815), quadrilingue et née en tant qu’Etat fédéral en 1848.

Partant de ces données, l’identité, la nôtre en l’occurrence, mise à rude épreuve et fragilisée par la violence coloniale d’hier et le retour d’un hégémonisme à visage découvert ou bien sur un mode sibyllin et sournois, cette identité se présente actuellement (comme y travaillent des lobbies intérieurs et extérieurs) en ordre dispersé, fragmenté et donc dans un état vulnérable et anémié.

Autant de facteurs détériorants qui lui font courir des risques de tribalisation sociale (même new-look) dont les replis identitaires en sont déjà les symptômes décelables et de plus en plus palpables. C’est dans ce sens qu’on peut dire que Amin Maalouf dans Les identités meurtrières a manqué de traiter, comme il se devait, l’autre face de la question, à savoir l’hégémonisme, l’exploitation et les conduites humiliantes et inéquitables, et celle donc des identités meurtries.

N’a pas été retenue par notre auteur la méthode pour laquelle Edward Said a toujours, de son vivant, plaidé et qu’il a mise en application dans toute son œuvre, celle de la contrapuntal reading, consistant à mettre en miroir les concepts et les choses opposés, le dit et le non-dit, le colonialisme, l’impérialisme et les mouvements de libération et d’émancipation, etc. C’est ainsi qu’il put, par exemple, écrire dans son autobiographie Out of place : « Oui, à chaque pas dans la vie, on rencontre une déception, une désillusion, une humiliation. Comment ne pas en avoir la personnalité meurtrie ? Comment ne pas sentir son identité menacée ? Comment ne pas avoir le sentiment de vivre dans un monde qui appartient aux autres, qui obéit à des règles édictées par les autres, un monde où l’on est soi-même comme un orphelin, un étranger, un intrus, un paria ? »

Quand on occulte la culture d’un peuple par l’infériorisation de sa langue, et donc de ses lettres, ses arts et ses productions ; quand on fait peu cas de ses créateurs et ses penseurs, même parmi les contemporains, alors convoquer cette culture ainsi sous-estimée et malmenée aux cénacles des dialogues interculturels, c’est en fait pour lui faire jouer un rôle dérisoire et humiliant, celui de figurant et de comparse.   

La situation de l’identité et ses avatars ainsi évoquée, n’a-t-elle pas, par voie de conséquence, des retombées négatives sur les fondements de la culture même et ses fonctionnalités ? Ne sont-elles pas patentes et convaincantes les preuves et la multitude des cas d’espèce relatives à nos états de lieux culturels?

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