La tragédie d’Angela Merkel

Le 13 novembre 2018 à 14h40

Modifié 11 avril 2021 à 2h49

BERLIN – Ce sont souvent les choses auxquelles nous tenons le plus qui finissent par causer notre perte. C’est le cas pour Angela Merkel, qui a récemment annoncé son intention de quitter en décembre ses fonctions de leader de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), et en 2021 le poste de chancelière allemande.  

L’histoire a placé bien des tempêtes sur la route de Merkel: une série de crises de la zone euro qui ont semé la discorde parmi les Européens, des tensions économiques intérieures créatrices de fragmentation sociale, sans oublier la plus grande vague migratoire observée depuis la Seconde Guerre mondiale, qui a intensifié les inquiétudes européennes et nationales. Mais plutôt que d’agiter le navire et de prendre des risques pour sa survie, la chancelière a privilégié des correctifs temporaires, qui ont conduit les vulnérabilités à suppurer.

Peut-être Merkel a-t-elle été conditionnée par son accession de justesse au poste de chancelière. Lors de l’élection de septembre 2005, elle bénéficie rapidement d’une avance importante dans les sondages d’opinion. A l’époque, le chancelier Gerhard Schröder n’est pas parvenu à réduire le taux de chômage, qui s’élève alors à 12%, et son Parti social-démocrate vient de perdre une série d’élections fédérales. La mauvaise communication de Merkel quant à ses priorités politiques, ainsi que ses tièdes performances dans les débats, coûteront pourtant presque la victoire à la candidate.

Lors des élections suivantes, Merkel refusera de faire campagne sur des thèmes politiques majeurs. En 2009, sa campagne sera volontairement banale et insipidedonnant raison malgré la chancelière aux opposants qui la surnomment alors "Mutti", stéréotype peu flatteur faisant référence à la mère au foyer. En 2013, elle renforcera encore davantage son image de Mutti à travers sa formule "Vous me connaissez".

Absence de visibilité politique claire

N’ayant jamais fixé de programme politique clair, Merkel a pour l’essentiel gouverné sans mandat. Après chaque élection, les différents groupes d’intérêts ont espéré qu’elle adopte une position favorablement alignée avec leurs volontés particulières. Mais la chancelière a toujours su que c’est en refusant de le faire qu’elle assurerait précisément sa survie.

La préférence de Merkel pour la navigation à vue s’est observée dans l’approche de la chancelière sur la réforme de la zone euro. Elle savait depuis longtemps que l’union monétaire exigerait qu’elle lance un appel politiquement risqué à certains sacrifices financiers de la part des Allemands. Cet appel était périlleux dans la mesure où l’ancien chancelier Helmut Kohl, qui avait porté à lui seul l’euro jusqu’à la ligne d’arrivée, avait promis qu’aucun sacrifice ne serait nécessaire.

Ainsi, craignant de se mettre les Allemands à dos, Merkel a toujours fait le minimum pour maintenir l’intégrité de la zone euro. En mai 2010, après une attente insoutenable, elle consent enfin à l’enveloppe de prêts conjointe de la part de l’Union européenne et du Fonds monétaire international pour la Grèce, ce qui conduira à la création d’une facilité de sauvetage plus permanente, le Mécanisme européen de stabilité.

Par ailleurs, en période de crise existentielle de l’euro en juillet 2012, Merkel soutient l’initiative du président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, pour la création d’un mécanisme d’ "opérations monétaire sur titres", permettant à la BCE de procéder à l’achat d’actions de pays de la zone euro en difficulté. Même si ces correctifs contribueront à empêcher l’effondrement de la zone euro, ils ne suffiront pas à garantir la résilience de l’union monétaire à long terme – échec qui rend la zone euro vulnérable à cette crise qui couve aujourd’hui en Italie.

La chute de Merkel a été précipitée par l’unique position de principe que la chancelière ait jamais prise. En 2015, dans une Europe submergée par les demandeurs d’asile et migrants économiques, Merkel annonce une politique de porte ouverte aux réfugiés syriens. Lorsque le Premier ministre nationaliste hongrois, Viktor Orbán, suggérera à l’Allemagne de dresser une barrière à l’entrée des migrants, elle laissera entrevoir une émotion rare (et profonde). Rappelant avoir grandi en Allemagne de l’est, elle déclarera ainsi: "J’ai longtemps vécu derrière une barrière. Ce n’est pas quelque chose que j’entends reproduire."

Des qualités humaines

Les qualités d’humanité d’Angela Merkel lui vaudront les louanges de la communauté internationale. En Allemagne, en revanche, l’opposition à sa politique d’accueil des réfugiés gagnera en puissance. L’Alternative für Deutschland (AfD), créé en février 2013 en hostilité à l’euro, prendra un nouveau souffle en tant qu’influent parti nationaliste anti-immigration, siphonnant les électeurs de la CDU de Merkel et de son parti-sœur bavarois, l’Union chrétienne-sociale.

En 2016, Merkel est parvenue à alléger la pression migratoire exercée sur l’Europe, en obtenant un accord pour le maintien des migrants en Turquie. Cet accord demeure cependant très controversé, notamment pour des raisons humanitaires. Ce même modèle étant aujourd’hui appliqué ailleurs, les migrants sont exposés à un risque croissant.

Bien que l’approche de campagne insipide et caractéristique de Merkel lui ait permis de remporter un quatrième mandat de chancelière l’an dernier, sa base électorale s’est considérablement réduite – tendance renforcée par des échecs économiques intérieurs. Merkel doit faire face à l’héritage des réformes controversées de Schröder autour du marché du travail et des prestations sociales, qui ont notamment facilité le licenciement des travailleurs, et qui, en réduisant les indemnités de chômage, ont contraint de nombreux chômeurs à accepter des emplois précaires faibles en prestations. Ces réformes ont certes contribué à réduire le taux de chômage, mais au prix de salaires stagnants ajustés à l’inflation, et d’un stress généralisé sur le plan des finances des individus.

"Il est temps pour elle de se retirer"

Bien entendu, creusement des inégalités, stagnation des salaires et frustration de la classe ouvrière s’observent aujourd’hui dans les pays développés. À l’instar de ses homologues étrangers, Merkel n’a pas beaucoup œuvré par résoudre les problèmes. Ce n’est pas qu’elle manque de vision ; en avril 2010, elle décrivait une future Allemagne fondée sur une meilleure éducation et innovation. Seule une société du progrès technologique, avait-elle conclu, pourrait offrir des opportunités décentes pour tous.

Seulement voilà, en refusant de s’attaquer au consensus politique intérieur autour de l’austérité budgétaire, la chancelière a refusé d’investir dans le futur de l’Allemagne, investissements qui auraient pu viser par exemple à restaurer des infrastructures vieillissantes, et à moderniser les opportunités éducatives. Au lieu de cela, Merkel s’est débattue pour préserver le diesel, base technologique de plus en plus obsolète des constructeurs automobiles d’Allemagne. Ces retards dans la redynamisation de l’industrie automobile du pays pourraient bien peser sur l’économie entière.

L’échec de Merkel dans l’inversion de la fragmentation sociale a conduit au soutien croissant des électeurs en faveur de l’AfD. Lors des élections de 2017, les électeurs de l’AfD étaient généralement des hommes de 30 à 59 ans, issus du secondaire ou de l’apprentissage, exerçant un emploi de col bleu – n’offrant souvent qu’une faible sécurité de l’emploi – dans de petites villes et en zones rurales. Nombre de ces électeurs avaient autrefois soutenu la CDU et la CSU, mais avaient été attirés par les idées nationalistes et xénophobes de l’AfD. La CDU est aujourd’hui affaiblie, de même que s’érode l’autorité de Merkel sur son propre parti. Il est temps pour elle de se retirer.

Angela Merkel a su tenir le navire, mais les tempêtes continuent de frapper. Sur fond de frustration populaire généralisée, persistante, et d’agitation politique, les futurs chanceliers pourraient facilement être emportés.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2018

 

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