Samir Bennis

Conseiller politique à Washington D.C., rédacteur en chef de Morocco World News.

Le Maroc paie le prix de sa bonne foi historique envers l’Algérie

Le 6 avril 2021 à 11h57

Modifié 11 avril 2021 à 13h44

Pour dépassionner le débat et le placer dans son contexte historique, certaines précisions s’imposent.

Tout d’abord, il y a lieu de signaler que, en vertu de l’accord frontalier signé entre les deux pays en juin 1972, ces palmeraies se trouvent en territoire algérien. Ce constat est indiscutable. Par conséquent, quoique des Marocains soient concernés et lésés par cette décision, il n’est pas du ressort du Maroc d’intervenir dans une affaire qui a lieu dans le territoire d’un autre Etat souverain.

En revanche, ce que l’Etat marocain devrait faire, c’est de trouver un moyen de soutenir ces agriculteurs ainsi qu’une alternative viable, susceptible de compenser les pertes économiques qu’ils ont subies.

Ceux qui ont demandé au gouvernement marocain d’adopter une posture plus ferme, voire belligérante avec le gouvernement algérien se sont laissés emporter plus par les émotions que par la raison. Or dans des circonstances pareilles, il faut savoir raison garder et lire en filigrane l’objectif que le gouvernement algérien cherche à atteindre à travers une décision aussi brusque que répréhensible.

Toute réaction à chaud du gouvernement marocain aurait servi les intérêts du régime algérien. Or on sait que le Maroc n’est ni adepte des réactions à chaud ni dupe pour se laisser entraîner dans un marécage géopolitique par son homologue algérien.

Dans une certaine mesure, il faut lire la réponse sobre et modérée de Rabat comme émanant de son interprétation des enjeux à long-terme du « dangereux » jeu du pouvoir algérien. Pour le gouvernement marocain, l’ultimatum subit d’Alger aux agriculteurs marocains cherche à faire d’une pierre trois coups.

Premièrement, l’on connaît trop la coutume du gouvernement algérien à se créer des boucs émissaires – le Maroc étant la cible par excellence – afin de distraire l’attention de l’opinion publique algérienne lassée de la mainmise des militaires sur les leviers du pouvoir et déterminée à poursuivre son mouvement de protestation.

Il faut donc dire que, dans le cas de la détresse des agriculteurs de Figuig, une réaction musclée, non calculée du Maroc aurait causé une montée fulgurante de tensions, chose qui aurait servi de catalyseur pour Alger afin de créer un sentiment anti-marocain et mobiliser l’opinion publique algérienne derrière son armée.

Deuxièmement, tout faux-pas du Maroc – par exemple sa dénonciation de l’accord de 1972 ou un appel au gouvernement algérien à ouvrir des négociations sur le statut des zones du sud-est marocain, devenues algériennes en application de cet accord – aurait été une aubaine tombée du ciel pour le gouvernement algérien, accusant le Maroc de convoiter une partie de son territoire.

Alger se serait ainsi empressé d’informer les Nations Unies et l’Union Africaine de l’attitude « belliqueuse » et « intolérable » de Rabat à l’égard de l’intégrité territoriale de l’Algérie. Autrement dit, une réponse ferme du Maroc aux événements de Figuig aurait été comme un cadeau pour l’Algérie, une occasion en or de dénoncer « l’expansionnisme » marocain et « l’affront historique » que celui-ci constitue pour « le brave et courageux » peuple algérien. Plus largement, l’on peut argumenter que l’Algérie misait sur l’épisode de Figuig pour remettre au goût du jour le récit selon lequel la question du Sahara traduit la détermination du Maroc à étendre ses frontières et empiéter sur la souveraineté d’autres Etats souverains.

Troisièmement, l’Algérie cherche désespérément à propager les rumeurs et « fake news » sur la prétendue apathie du gouvernement marocain et son manque de communication quant au sort des agriculteurs marocains. Ici, l’objectif principal semble être de créer un sentiment d’exaspération contre l’Etat marocain et préparer ainsi le terrain pour un éventuel mouvement de protestation similaire à celui qui s’est déclenché à la suite de l’événement tragique survenu à Al Hoceima en 2018 ou celui de Jerada en 2017.

Violation du droit international

Mis à part les intentions du gouvernement algérien, sa décision est une violation du droit international. En effet, elle contredit l’esprit et la lettre de la Convention d’Etablissement signé entre les deux pays à Alger le 15 mars 1963. L’article 5 de ladite convention stipule que les deux pays « s’engagent à reconnaître aux nationaux de l’autre le libre exercice de tous les droits économiques, l’égalité fiscale et l’accès à la propriété immobilière et aux professions réglementées ».

Cette convention fut amendée par le protocole d’accord que les deux pays ont signé le 15 janvier 1969 à Ifrane. Le protocole ainsi amendé a ajouté d’autres dispositions à l’article 5. Selon la nouvelle version, les nationaux des deux pays « pourraient en toute liberté posséder et bénéficier de biens mobiliers et immobiliers, exercer tous les droits de possession et de propriété et agir conformément aux mêmes conditions applicables aux citoyens » de l’autre partie.

Par ailleurs, elle stipule qu’aucune des deux parties ne peut exproprier les biens des nationaux de l’autre partie sauf en cas d’intérêt général ou en application de la loi. Dans un tel scénario, la convention prévoit que « les citoyens de chaque pays bénéficient à égalité dans l’autre pays des mêmes garanties que celles autorisées par la loi, les tribunaux et autres autorités en ce qui concerne leur intégrité physique et leur biens ».

Il en découle donc que, en interdisant aux agriculteurs marocains de se rendre sur leurs terres, l’Algérie a violé le droit international, d’autant plus que la convention n’a été dénoncée par aucune des parties contractantes. L’Algérie pourrait exproprier ces terres sans contrevenir aux dispositions de ladite convention seulement si elle le faisait pour des raisons d’intérêt général.

Or cela ne semble pas être le cas dans le contexte qui nous préoccupe ici. L’Algérie prétend avoir pris la décision d’expulser les agriculteurs marocains de Figuig pour lutter contre le COVID-19. Pourtant, les palmeraies dont il est question se trouvent dans une zone reculée qui n’est presque jamais fréquentée par les Algériens. Même si on admet que l’Algérie avait pris cette décision pour des raisons d’intérêt général, elle devrait s’en tenir à l’esprit de l’annexe de l’article 5 de la convention de Mars 1963. Selon cet article, si une des parties en venait à exproprier les bien des citoyens de l’autre partie, elle devrait le faire en « échange d’une indemnité juste accordée dans un délai raisonnable à la demande des intéressés (…) ».

Mais aucune des conditions prévues dans la convention pour une expropriation conforme à la loi n’est remplie dans la décision du gouvernement algérien. Ce qui montre que la décision d’Alger est purement politique, l’intention première étant d’instrumentaliser le malheur de civils sans défense et de les utiliser comme moyen de représailles et provocation contre le Maroc.

Manquement aux engagements érigé en doctrine de l’Etat

Bien que la décision du gouvernement algérien soit choquante, défiant les valeurs nobles du bon voisinage, elle n’est pas du tout surprenante. Car elle traduit la tradition de l’Etat algérien de ne jamais remplir ses engagements envers le Maroc. Dès l’aube de son indépendance, le gouvernement algérien a manqué à son engagement acté dans l’accord signé le 6 juillet 1961 entre le Roi Hassan II et le Président du Gouvernement Provisoire de la République d’Algérie (GPRA), Farhat Abbas, en présence de Mohammed Ben Bella qui deviendra par la suite le premier président de l’Algérie indépendante.

Selon le texte de l’accord, rendu public par le Maroc en septembre 1963, le GPRA admettait que le problème frontalier résultant des délimitations imposées par la France devait être résolu par voie de négociations entre le Maroc et l’Algérie indépendante. Bien plus, il admettait que les accords conclus entre la France et le GPRA ne pouvaient être opposables au Maroc en ce qui concerne la question des frontières

Après avoir renié son engagement à négocier le conflit frontalier avec le Maroc, le gouvernement algérien a décidé, en août 1963, de ne plus autoriser des Marocains de Figuig possédant des palmeraies à Beni Ounif de se rendre dans leurs terres sous souveraineté algérienne. La même année, il a expulsé des commerçants et des ouvriers marocains travaillant dans le domaine agricole. Cet épisode et la décision du Président Houari Boumédiène le 9 décembre 1975 d’expulser 45.000 Marocains de l’Algérie et de les dépouiller de leurs biens avaient constitué une violation de la Convention de 1963, amendée en 1969, et par voie de conséquence, du droit international.

Ce comportement de l’Etat algérien montre bien que la classe dirigeante algérienne n’a pas changé un iota dans sa mentalité vindicative et sa tendance à utiliser des civils comme exutoire de ses déboires et des revers diplomatiques que le Maroc lui a infligés.

Il trahit aussi le malaise des autorités algériennes à la suite des avancées significatives et déterminantes que le Maroc a réalisées durant les quatre dernières années. Qu’il s’agisse du retour du Maroc à l’Union Africaine et de sa neutralisation de l’agenda algérien, de l’ouverture récente de consulats de 21 pays à Laâyoune et Dakhla, ou de la reconnaissance par les Etats-Unis de sa souveraineté sur le Sahara, Rabat semble avoir pris le dessus sur l’activisme diplomatique d’Alger.

Je t’aime, moi non plus

En voulant instrumentaliser la tragédie des familles marocaines de Figuig, le gouvernement algérien espérait esquiver la vindicte populaire dont il fait l’objet. Plutôt que de répondre aux demandes légitimes de l’opinion publique algérienne quant à la crise sociopolitique que traverse le pays, Alger a misé sur sa capacité à émousser l’élan du mouvement de protestations contre l’oligarchie militaire et la classe politique, à galvaniser et rediriger la colère populaire contre un ennemi étranger qui chercherait à porter atteinte aux intérêts du peuple algérien.

Ce n’est pas la première fois que l’Algérie utilise ainsi le Maroc comme vecteur de mobilisation de ses masses et moyen de diversion. Les attaques contre les garnisons marocaines de Hassi-Beïda et Hassi-Timjoule en octobre 1963 – qui ont donné lieu à ce qu’on appelle la « Guerre des Sables » – obéissaient au même souci de créer un front interne contre l’ennemi étranger supposé.

Pour rappel, les attaques se sont produites les 8 et 9 octobre 1963, 10 jours après le déclenchement de la dissidence kabyle sous l’impulsion du colonel Mohand Ould El Haj et Mohamed Aït Ahmed, leader du Front des forces socialistes. Et le gouvernement algérien n’avait d’ailleurs pas hésité à accuser le Maroc de vouloir tirer profit de la fragilité de l’Algérie pour lui porter atteinte. C’est donc dire que, comme toujours, le but de l’establishment d’Alger demeure de créer un climat anti-marocain au sein de l’opinion publique algérienne et la mobiliser derrière son armée.

En ce sens, la relation entre le Maroc et l’Algérie est une affaire du « je t’aime, moi non plus ». Plus une partie prend des mesures de bonne foi pour consolider ses relations avec l’autre partie et apprendre à coexister avec elle, plus celle-ci plonge dans l’inimitié la plus profonde, rendant impossibles la coexistence, le respect et la concorde mutuels.

Dans une interview à Jeune Afrique en 1985, Hassan II a dit : « le drame du Maroc, c’est d’avoir eu affaire à deux colonisateurs : les Espagnols et les Français. ». Mais il convient d’ajouter à ce drame celui d’avoir affaire à un voisin dont la classe dirigeante est guidée par une hostilité viscérale à l’égard d’un pays frère dont le malheur est d’avoir été de bonne foi, de s’être comporté fraternellement et d’avoir consenti beaucoup de sacrifices afin de jeter les jalons de l’unité et de la prospérité commune dans le Maghreb.

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