Joshka Fischer

Ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005. Ancien dirigeant du Parti Vert allemand pendant près de 20 ans.

Le nouveau commencement de l’Allemagne

Le 5 octobre 2021 à 17h13

Modifié 5 octobre 2021 à 17h13

BERLIN – L'Allemagne a voté et sa chancelière Angela Merkel, qui semblait ne devoir jamais céder sa place, se retire finalement après 16 ans au pouvoir. En fait, c'est la seule certitude que ces élections amènent. Tout le reste demeure ambigu.

Contrairement à leurs voisins outre-Rhin, les Allemands ne sont pas des révolutionnaires. Les dernières élections fédérales l’ont prouvé une nouvelle fois. Les partis d’extrême gauche et d’extrême droite ont été encore affaiblis.

La stabilité politique et la continuité sont une constante quasi-essentielle pour l’Allemagne, en raison de son histoire, de sa taille et de sa situation géographique au cœur de l’Europe. Ce sont des valeurs qui tiennent évidemment à cœur à une majorité de citoyens allemands. Si Merkel avait décidé de se présenter de nouveau, elle aurait très certainement été réélue.

Toutefois, cette même majorité était pleinement consciente du fait que l’approche de Merkel ne pouvait se maintenir. Sa méthode de « conduite à vue« , qui consistait à laisser le temps au temps, et son hésitation perpétuelle, ont équivalu à une renonciation totale à toute vision stratégique pour l’Allemagne et l’Europe. L’Allemagne avait besoin de rompre avec son passé – un nouveau départ – et c’est en ce sens que ses électeurs se sont prononcés, tout en choisissant ostensiblement de donner le pouvoir au centre.

Deux partis au centre du jeu politique

En surface, le changement est à peine perceptible. Comme toujours, le combat pour la chancellerie – la direction du nouveau gouvernement fédéral – va se jouer entre les deux partis traditionnels du pays, les Sociaux-démocrates et l’Union chrétienne-démocrate (avec son parti frère bavarois, l’Union chrétienne-sociale). Chacun n’a remporté qu’un quart des voix, le SPD ayant une faible longueur d’avance sur la CDU/CSU.

Le détrônement pur et simple des deux partis de grande envergure qui étaient en place jusqu’à présent aurait par trop ressemblé à une révolution et n’a donc pas eu lieu. Le soutien en faveur des Verts n’a pas suffisamment augmenté pour leur donner un titre à la chancellerie, probablement parce qu’un message de changement du même type peut être transmis de manière moins ostentatoire.

Le véritable changement – qui selon les critères allemands équivaut en quelque sorte à une petite révolution – réside dans la transition soudaine depuis les coalitions à deux partis qui étaient auparavant la norme au niveau fédéral, vers un avenir de coalitions à trois partis qui se dessine à présent à l’horizon des institutions allemandes. Bien qu’ils soient encore arrivés en tête, le SPD et la CDU ont été gravement affaiblis. Ce fait à lui seul va changer fondamentalement l’équilibre des pouvoirs dans tout futur gouvernement de coalition.

Une coalition à trois partis

Il est vrai que les deux principaux partis ont encore la possibilité de poursuivre leur « grande coalition » sous la direction d’un chancelier du SPD. Mais cet arrangement – contrairement à une coalition à trois partis – impliquerait une poursuite de l’inertie des années précédentes, plutôt qu’un nouveau départ. Personne ne peut sérieusement souhaiter une telle issue.

De plus, comme l’écrivait Bertolt Brecht, « les grands ne demeurent pas grands, pas plus que les petits ne demeurent petits ». Les élections de cette année montrent que les deux plus petits partenaires potentiels de la coalition ne sont plus si petits qu’auparavant. Les Verts ont remporté 14,8 % des voix et le Parti libéral-démocrate a remporté 11,5 %, ce qui représente un total cumulé de 26,3 % (contre 24,1 % pour la CDU/CSU et 25,7 % pour le SPD). Si malgré leurs différences politiques substantielles ils doivent s’entendre sur des questions de politique, de personnel et de pouvoir, ces partis risquent de se compliquer la tâche pour une coalition dirigée par le SPD ou la CDU. La chancellerie n’aurait alors qu’une importance limitée.

Une coalition à trois partis comprenant deux blocs de taille égale constituerait une refonte fondamentale du système des partis allemands. Et si les Verts et le PLD devaient diriger judicieusement un tel système, ils pourraient créer une nouvelle dynamique écologique, technologique et sociale ainsi qu’une politique européenne plus active, qui pourrait améliorer de manière significative les perspectives du Vieux continent dans une ère définie par la renaissance de la politique des grandes puissances. La tranquillité et l’autosatisfaction des années Merkel seraient reléguées au passé. Et bien que cette nouvelle constellation soit difficile à gérer pour ses protagonistes, c’est toujours ce qui se produit durant une période de grand renouveau. Pour réussir un nouveau départ, il faut une réconciliation habile d’éléments et d’impulsions apparemment contradictoires – une fusion de conflits et de compromis, de dynamisme et de stabilité.

Des élections qui marquent un changement générationnel

L’exercice politique de l’ère post-Merkel n’exige rien de moins. Pour tous les Européens, la grande question primordiale de notre époque consiste à savoir si nous allons relever les défis du XXIe siècle. Qu’adviendra-t-il de nous à une époque de crise climatique, de menaces virales et de changements technologiques perturbateurs ? Que nous réserve le conflit imminent entre les deux superpuissances de ce siècle, les États-Unis et la Chine ? D’énormes défis attendent le prochain gouvernement de coalition de l’Allemagne en matière de politique intérieure et étrangère, en particulier dans les domaines où les deux se rejoignent.

Les élections de cette année signalent également un changement de génération. La nouvelle génération de politiciens est généralement plus jeune et nécessairement moins expérimentée. Mais personne n’a été contraint de se présenter et personne ne peut dire qu’il ne savait pas à quoi s’attendre. Le monde est en train de passer par une réorganisation complète et radicale, et l’Europe et l’Allemagne vont en subir les effets.

L’électorat allemand s’est exprimé, et apparemment, n’a pas pris une décision trop mauvaise. Il a choisi de se dissocier de l’inertie. D’ici la fin de la décennie actuelle, l’Allemagne et l’Europe vont vivre dans une réalité complètement nouvelle. Le prochain gouvernement de l’Allemagne sera évalué à l’aune de sa gestion de la transition du pays durant cette période de changement. La tâche consistera à minimiser les dommages infligés au tissu social. Que cela nous plaise ou non, l’Allemagne et l’Europe vont vivre de riches heures.

© Project Syndicate 1995–2021

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