Les indices qui désignant Trump se précisent

Le 13 décembre 2018 à 10h51

Modifié 11 avril 2021 à 2h50

WASHINGTON – Quoique le président n’admette pas la moindre contrariété du poste auquel il est parvenu de façon parfaitement inhabituelle, vers lequel il a été en quelque sorte accidentellement projeté (grâce aux vaticinations du collège électoral), Donald Trump et son administration ne sont pas ce que les Américains appellent un "bol de cerises". Pour autant, on chercherait vainement depuis la prestation de serment une semaine ayant connu tant de problèmes et vu s’amonceler de si sombres présages.  

Vendredi dernier, Trump a été mis en cause dans une affaire criminelle par son propre ministère de la Justice, s’appuyant sur les recommandations de peine rédigées à l’encontre de son ancien directeur de campagne, Paul Manafort, et de son ancien avocat personnel et consigliere de longue date, Michael Cohen, par le procureur spécial Robert Mueller pour le premier et pour le second par le greffe du procureur des États-Unis du district Sud de New York.

Les deux avis laissent clairement entendre que Trump lui-même pourrait voir peser sur sa personne de sérieuses charges. En outre, on s’accorde généralement à penser que certains membres de sa famille pourraient aussi faire l’objet de poursuites.

Deux jours plus tôt, Trump était assis aux côtés de trois anciens présidents lors des funérailles du président George H. W. Bush, dont les éloges soulignaient à quel point il représentait, dans l’art et la manière, son exact opposé. On aurait dit que partout ailleurs, Trump eût été plus à l’aise. Pendant ce temps, les gains enregistrés cette année par la Bourse, la trêve avec la Chine – pourtant annoncée par Trump lui-même – ayant volé en éclats, disparaissaient en fumée.

Tous ont aussi compris que Trump avait complètement perdu le contrôle du Congrès. Les gains des démocrates à la Chambre des représentants ont continué d’augmenter (au dernier comptage, ils avaient repris pas moins de 40 sièges, ce qui est énorme), à mesure que tombaient, en faveur du parti, les résultats des combats les plus serrés et des scrutins indécis.

Qui plus est, certains sénateurs républicains se sont finalement démarqués de Trump sur le rôle du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (une marionnette non seulement du président mais de son gendre Jared Kushner) dans le meurtre atroce du journaliste dissident Jamal Khashoggi au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul.

Au contraire de Trump, les sénateurs ont refusé de subordonner aux futurs achats d’armes du royaume, dont la portée est pour le moins exagérée, et de son soi-disant rôle stratégique dans la limitation des ambitions régionales iraniennes les conséquences morales et réelles du permis donné à une puissance étrangère d’assassiner un journaliste travaillant aux Etats-Unis.

Vinrent les documents remis à la justice par Mueller et le greffe du procureur des États-Unis pour le district Sud de New York, qui révélaient ce que beaucoup soupçonnaient depuis longtemps, quoique la réalité de ce qui n’était jusqu’alors que présumé soit encore un choc: Trump et sa famille ont utilisé – ou tenter d’utiliser – la candidature à la présidence, puis la présidence elle-même, pour s’enrichir.

Nous avons enfin appris combien étaient embarrassantes les informations que détenait le président russe Vladimir Poutine, après que Cohen a révélé à la justice que Trump avait longtemps voulu faire construire à Moscou un gigantesque hôtel, qui eût été hautement lucratif, pour lequel l’autorisation ne pouvait venir que du Kremlin (les Russes étaient censés tirer eux aussi du projet un bénéfice substantiel).

Cohen avait auparavant affirmé devant une commission d’enquête parlementaire que Trump avait renoncé à son opération hôtelière au début de l’année 2016. Il a avoué plus tard que les discussions s’étaient poursuivies jusqu’au mois de juin de la même année, après que Trump, qui n’avait cessé de répéter, depuis sa candidature, en juin 2015, qu’il n’était pas en relations d’affaires avec la Russie, eut obtenu l’investiture républicaine.

Le témoignage de Cohen a aussi souligné la probabilité que certains volets de la politique étrangère des Etats-Unis, y compris les louanges décernées aux autocrates ou les traitements de faveur dont ils ont fait l’objet, soient influencés par les intérêts économiques privés de Trump – avérés ou souhaités – dans des pays comme la Turquie, les Philippines et l’Arabie saoudite, mais aussi la Russie.

Pendant ce temps, les hôtels de Trump, dont le nouveau palace aménagé aux abords de la Maison Blanche, reçoivent des clients de ces différents pays. La chose est d’importance car, à la différence de ses prédécesseurs, Trump a refusé de démissionner des entreprises dont il avait la charge lorsqu’il est entré en fonctions (bien qu’il en ait confié la direction à ses deux fils aînés) et risque donc fort d’avoir profité de la manne offerte par cette clientèle.

L’affaire pourrait bien constituer une violation des dispositions de l’article I, paragraphe 9, de la Constitution des Etats-Unis, dit "clause de rémunération" (emoluments clause), qui interdit au président d’accepter des gratifications provenant de pays étrangers. Trump fait actuellement l’objet de deux procès à ce sujet, qui pourraient aussi fournir un fondement juridique à sa mise en accusation par la Chambre des représentants.

La corruption s’étend au cercle rapproché de Trump. Sa fille Ivanka s’était vu accorder des marques déposées par la Chine pour sa ligne de vêtements (aujourd’hui défunte, quoiqu’elle ait conservé ces marques et cherché à en obtenir d’autres). Kushner, le mari d’Ivanka, est soupçonné d’avoir utilisé les relations tissées dans l’exercice de ses fonctions au sein de l’administration pour tenter d’obtenir les fonds lui permettant de rembourser une dette excessive contractée par la société immobilière appartenant à sa famille. Et Cohen a vendu, ni plus ni moins, sa soi-disant proximité avec Trump lui permettant d’obtenir des marchés, pour une somme estimée à 4 millions de dollars (bien qu’on ne sache pas dans quelle mesure il a tenu ses promesses, si tant est qu’il les ait tenues).

C’est encore Cohen qui a affirmé à la justice new-yorkaise s’être organisé "suivant les instructions de" Trump (désigné dans les procès-verbaux sous le nom d’"Individu-1") pour acheter le silence de deux femmes qui avaient eu une liaison avec le président, déjà marié à Melania (et notamment juste après que celle-ci a donné naissance à leur fils Barron). Le but affiché de ces versements était d’empêcher que l’opinion prenne connaissance de liaisons adultères avant l’élection. Cela laisse Trump à la merci d’une inculpation pour violation de la loi sur le financement des campagnes électorales.

Comme Cohen l’a appris à ses dépens, il n’est pas facile de travailler pour Trump, et c’est pourquoi si peu de collaborateurs – à l’exception de sa fille et de son gendre – sont parvenus à conserver leur poste à la Maison Blanche. Pour Trump, la loyauté fonctionne à sens unique, et ne vaut qu’à son égard. D’ailleurs, pour couronner la semaine, il a dû se mettre en quête d’un remplaçant à son chef de cabinet (chief of staff) John Kelly, dont il a trouvé opportun d’annoncer le départ avant la fin de l’année (les deux hommes se parlent peu).

Le comportement encore plus étrange de Trump ces derniers temps – notamment ses tweets de plus en plus fréquents et hystériques – est généralement imputé au fait qu’il réaliserait de mieux en mieux ce que signifie pour sa présidence la reconquête de la Chambre des représentants par les démocrates.

Les prochains présidents démocrates des commissions de la Chambre ont averti qu’ils entendaient enquêter sur différentes malversations – avérées ou suspectées – commises par Trump ou par les membres de son administration. Et la perspective qu’une procédure de mise en accusation soit examinée par la Commission judiciaire de la Chambre des représentants se précise avec les dernières accusations.

Il est désormais certain que l’élection présidentielle de 2016 a été biaisée par des événements extraordinaires. Qu’elle ait été légitime ou non est à présent une question de droit, et une menace pesant sur le président.

Si Trump n’a pas été officiellement accusé de conspiration – souvent euphémisée en "collusion" – avec la Russie, cette dernière interférant dans le scrutin en échange d’un alignement de la politique américaine sur les positions de Poutine (par exemple l’affaiblissement de l’Otan et de l’Union européenne), les récentes inculpations prononcées par Mueller laissent penser que son enquête se dirige dans cette direction. Une telle conclusion augurerait, pour le président, de semaines à venir encore plus difficiles.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2018

 

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