L’OMS demeure encore un outil d’alerte irremplaçable (I)

Le 3 janvier 2021 à 8h05

Modifié 11 avril 2021 à 2h49

Instituée en 1946 par l’Organisation des Nations unies (ONU), l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) définit, dans son acte constitutif, la santé comme "un état de complet de bien-être physique, mental et social, qui ne constitue pas seulement une absence de maladie ou d’infirmités".

En dépit des critiques, parfois cohérentes à son encontre, son caractère irremplaçable s’impose encore, plus surtout en des périodes de pandémies mondiales de nature à devenir répétitives, et d’un multilatéralisme symbolique sinon et surtout en recul.

D’abord, en tant qu’outil précieux d’alerte d’épidémies et autres fléaux du genre pouvant menacer la santé humaine en général. Ensuite, comme instrument de suivi des fléaux sanitaires affectant davantage encore les populations pauvres et vulnérables de différentes régions, en particulier celles des pays du Sud.

Il va de soi que si la gestion de la pandémie dite de la Covid-19 par cette Organisation a souffert de certaines insuffisances techniques, relevées par diverses instances politiques et scientifiques dignes de foi, il conviendra d’attendre un contexte sanitaire moins trouble et propice à la discussion scientifique sereine relative aux origines d’un virus objet de grande polémique, pour cerner les défaillances et situer les niveaux de responsabilité le cas échéant. En effet, pour la première fois, la planète s’est trouvée soudainement et rapidement exposée à la propagation d’un virus, à défaut d’une alerte appropriée de l’OMS, ne serait-ce qu’en comparaison de ses faits d’armes reconnus en début de ce siècle, de ses prouesses et son suivi rigoureux et attesté, lors notamment des épisodes du SRAS puis de celui encore plus sévère de l’Ebola par la suite.

Depuis sa création, l’Organisation a enregistré une évolution relativement peu linéaire, en raison de politiques générales qui étaient fréquemment infléchies à la fois par des approches de grandes puissances et par l’expression de divers intérêts industriels importants et de fondations privées concernés par les questions de soins et de santé à travers le monde.

Un insuffisant financement autonome assuré par les seules contributions des Etats n’aurait permis qu’un faible taux de réalisation des programmes sanitaires projetés par ses instances dirigeantes, n’eut-été l’appui devenu nécessaire de donateurs publics et privés ainsi que de bailleurs de fonds. Autant d’interférences qui n’ont pas manqué d’exercer leur influence sur les attributions et les choix d’une Organisation s’inscrivant dans le cadre d’un multilatéralisme de plus en plus en déperdition sinon déstabilisé.

Lieu et un objet de controverse entre grandes puissances.

L’OMS a toujours été une enceinte abritant des discussions et des débats à caractère à la fois scientifiques et politiques puisque s’agissant de questions intéressant la santé des populations. La récente pandémie en offre une illustration d’un débat relayé ou relancé par les divers moyens d’information d’aujourd’hui.  

Ce qui était de l’ordre d’une discussion scientifique intéressant les origines d’un virus et le démarrage d’une pandémie s’est transformé en une vaste controverse publique internationale, impliquant en particulier et directement deux des grandes puissances déjà en « guerre commerciale » ouverte depuis plus de deux ans. La plus concernée d’entre elles représente un des pays les plus peuplés de la planète, abritant près d’un cinquième de la population mondiale, et qui a acquis encore plus d’influence politique et de puissance économique au niveau mondial, depuis qu’elle avait remplacé Taiwan, en 1971, comme membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Cette grande puissance, encore en devenir, est par ailleurs très au fait du fonctionnement des diverses Organisations spécialisées du système de l’ONU, et des rouages particuliers de celle supervisant les problèmes de santé, puisque la direction générale de l’OMS en particulier fut assurée, d’ailleurs de façon professionnelle selon les observateurs, pendant la dernière décennie par une femme médecin originaire de Hong Kong.

C’est une évidence que chaque grande puissance développe sa politique vis-à-vis de ces Agences spécialisées notamment, allant d’une rare généreuse coopération à une utilisation répondant à certains intérêts particuliers parfois, au gré des conjonctures et contextes, et la Chine ne serait pas la première, et   les Etats-Unis à leur tour, par ailleurs, n’ont pas été en reste depuis quelques décennies déjà. Les récentes discussions internationales, à connotation académique, au sujet de l’éventuelle source première d’un virus, ne sauraient masquer une confrontation d’attitudes et d’intérêts antinomiques de puissances en phase d’un lent repositionnement aux conséquences économiques et politiques non encore mesurables.

Reflet des crises et des rapports mondiaux

A la différence des buts des organismes qui la précédèrent avant la Deuxième Guerre Mondiale, l’un des objectifs principaux de l’OMS à sa création, était « d’améliorer le niveau de santé de la population mondiale de l’après-guerre », et non plus uniquement de celles des pays membres alors encore occidentaux pour la plupart. C’est ainsi que des priorités sanitaires, comme la lutte contre le paludisme, la tuberculose, les maladies sexuellement transmissibles, pour la santé de la mère et de l’enfant et de favoriser une alimentation des démunis, furent définies pour la première fois.

Depuis, de nouvelles graves pathologies, comme le sida notamment puis la série des Covid ou l’Ebola, se sont manifestées dans la dernière période, recevant des réponses jugées parfois mitigées.

«Santé pour tous », un vœu utopique

Vingt ans après sa mise en place, en 1969, l’organisation publia son premier règlement sanitaire international, en vue de surveiller les principales maladies infectieuses jugées les plus graves, genre choléra, peste, fièvre jaune, variole et typhus, donnant ainsi une orientation mondiale lisible à son action future. Certes depuis, tous les objectifs n’ont pas pu être atteints. Cependant à défaut d’une éradication totale, il y eut un déploiement d’efforts réels, certes de manière inégale mais non négligeable dans ceux des pays de l’hémisphère Sud considérés souvent comme les plus affectés.

Les diverses régions d’Afrique des lendemains de  décolonisation en particulier, où se concentraient déjà pauvreté, chômage, habitat insalubre et fragiles infrastructures sanitaires, allaient inspirer en réel les caractéristiques de ce qui sera désigné communément par les sociologues, économistes, démographes, médecins et géographes sous l’appellation de «sous-développement », voire un monde à part qualifié de « Tiers Monde » donnant lieu à l’apparition d’une recherche multidisciplinaire nouvelle et féconde.

Cependant, dans les instances internationales du système des Nations Unies, et dans le cas particulier de l’OMS, celle-ci a été jusqu’ici davantage regardée   avec quelque condescendance et servant de bouc émissaire en période de crise sanitaire déclarée. Presque la plupart des Etats développés la considéraient au mieux comme une institution concernée plus par les problèmes sanitaires des pays en développement, voire des pays pauvres. Elle s’est ainsi trouvée plusieurs fois par le passé dans la ligne de mire des grandes puissances, parfois à tort, lui imputant tel ou tel manquement.

Par le passé, l’action et le suivi assurés par d’anciens directeurs généraux et médecins chevronnés, comme le brésilien Marcolino Candau et surtout le danois Halfdan Mahler, ce dernier longtemps responsable du « programme Tuberculose », et qui ont pu indéniablement apporter une visibilité nécessaire à l’Organisation dans sa première phase, s’intéressant à la santé des patients plus qu’à la seule maladie.

D’ailleurs, la déclaration adoptée alors proclamant une « Santé pour tous » à l’horizon 2000, redevable à l’inspiration et à la réflexion ce médecin danois. Elle précisait ainsi déjà les grandes lignes de la future approche de ce qui deviendra un besoin de couverture sanitaire universelle, d’allure a priori utopique pour l’époque et qui peut paraître comme un des possibles « pare-feu » à d’éventuelles pandémies répétitives du futur. Cette déclaration avait fixé par ailleurs des principes comme l’égalité des droits au soin, la participation de la population, l’importance de la prévention, selon une approche combinant le sanitaire et économique.

La santé a un coût financier

A l’issue de cette phase, plusieurs auteurs et observateurs des problèmes de santé dans le monde ont pu relever, à partir des années 1980, que l’OMS a eu à connaître une sorte de « traversée du désert », en raison d’une hostilité doctrinale marquée de certains ardents défenseurs du « libéralisme nouveau », tant en Amérique qu’en Europe, servis en cela par des dirigeants charismatiques comme l’ancien président américain Reagan et l’ancienne première ministre britannique Margareth Thatcher.

Leur influence conjuguée et multiforme était ainsi parvenue en particulier à imposer une sorte de démantèlement graduel de politiques et de services techniques sanitaires. Leurs représentants aux instances de l’Organisation sont parvenus à freiner ainsi des programmes épidémiologiques jugés alors coûteux, allant jusqu’à menacer de geler leurs cotisations financières, si leurs avis n’étaient pas suivis d’effets sur le terrain.

A son tour, la puissante industrie pharmaceutique mondiale a été encouragée à contester non seulement la composition de la liste de médicaments essentiels retenus par l’Organisation, jusqu’à remettre en question les critères et même le principe de son établissement, considérant pareille politique comme constituant une entrave à la recherche d’une « optimisation des soins médicaux » et contrecarrant le « progrès scientifique ».

S’inscrivant dans  la même orientation doctrinale devenue  dominante, la Banque Mondiale sera appelée dans les faits à encadrer et orienter le secteur de la santé des pays en développement à travers des financements conditionnels, et selon des critères liant les coûts aux bénéfices, et autres indicateurs d’efficacité , dans le cadre de la série des programmes d’ajustement structurel développés par pays, marginalisant d’autant  les politiques globales de santé  et surtout l’approche plutôt clinique de l’OMS.

Nommée à la direction de l’Agence, avec l’appui des principaux pays contributeurs, pour mettre un peu d’ordre dans une organisation affaiblie par plusieurs affaires douteuses et notamment par une gestion jugée controversée de son prédécesseur, le Japonais Hiroshi Nakajima, Madame Brundtland, ancien premier ministre de Norvège, a porté ses efforts à restructurer les services du Siège, à réduire le nombre des contractuels à long terme au profit de temporaires et à essayer surtout de réunifier les principaux bureaux régionaux bénéficiant d’une autonomie et d’un statut spécial.

Il s’agit des bureaux régionaux de la Méditerranée orientale, de l’Afrique, de l’Europe, des Amériques et du Pacifique occidental et de l’Asie du Sud-Est. Il convient à ce niveau de noter que, par exemple, l’Organisation panaméricaine de la santé, dotée d’un statut indépendant, joue également le rôle de bureau régional des Amériques pour comprendre la difficulté de diriger et coordonner un « machin » du genre pour reprendre la boutade provocatrice d’un ancien président de la France, le Général De Gaule, à l’endroit de l’ONU qu’il jugeait ingérable.

Les pesanteurs d’un important appareil administratif

Il a fallu attendre quelque deux décennies pour que cette Organisation redevienne à nouveau visible au niveau mondial, suite à ses dernières alertes relativement efficaces s’agissant d’épidémies et de pandémies telles que la grippe aviaire, le SARS, ou l’Ebola, se permettant même de contester à raison et avec preuves certaines statistiques épidémiologiques publiées en 2003, par la Chine. A partir du début de ce nouveau siècle, l’OMS avait en effet pu retrouver un modeste statut international de respectabilité qui lui faisait défaut et qui fut le résultat des efforts efficaces déployés par l’équipe de la nouvelle direction générale, désireuse de réformer une Organisation jugée alors à « bout de souffle » et dont certaines « dérives bureaucratiques » étaient décriées sur la place publique.

En effet, une bonne partie de la crédibilité de l’Institution avait peut-être  souffert des vraies et fausses rumeurs de malversation, de népotisme, d’inefficacité, voire du lancement de programmes parfois jugés de peu de valeur sanitaire probante pour les populations, et ce ne sont que quelques-uns des griefs alors relevés en particulier par divers observateurs assidus, surtout suite à la part importante prise par les circuits de contributions volontaires de certains Etats et de dons privés dans le financement global. 

Le système d’une Organisation avec six importantes directions régionales, à son tour, avait suscité l’émergence de responsables locaux parfois difficilement contrôlables par un Conseil et un secrétariat siégeant à Genève. 

Ces efforts de relatif renouveau, mais non sans de notables reculs, devaient être poursuivis par les responsables qui se sont succédé à la direction de l’Agence, d’abord par le médecin sud-coréen, Lee Jong-Wook, disparu subitement en cours de mandat, puis par le médecin originaire de Hong Kong, qui était déjà en charge du service pandémique de l’Organisation, Madame Margaret Chan, qui sera nommée au poste pour une décennie.

Elle eut à faire face, non sans professionnalisme, en particulier aux fortes poussées épidémiques de la période dont le H11N1 et l’Ebola, parfois avec quelque retard certes, mais surtout en comptant davantage sur l’appui de certains « intérêts privés » actifs à Washington, en l’occurrence la fondation Bill-Gates et du secteur pharmaceutique et notamment celui des vaccins. [A SUIVRE]

L’auteur, Mohammed Germouni est ancien membre de direction de la Banque Nationale de Développement économique du Maroc, ancien haut responsable dans l’administration centrale marocaine, ancien professeur d’économie des Universités Mohammed V et Hassan II, invité intervenant dans quelques universités étrangères.
Il a  publié récemment deux ouvrages intéressant le protectorat français puis l’économie et la société.

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