Reconnaître la grande valeur des migrants issus d’Afrique

Le 20 décembre 2019 à 16h04

Modifié 11 avril 2021 à 2h44

LOME – D'une part, les migrations africaines ont une importance mondiale moins marquée qu'on ne l'imagine souvent. Selon un rapport publié par la "Mo Ibrahim Foundation", seuls 14% des migrants du monde en 2017 étaient issus d'Afrique, tandis que 41% provenaient d'Asie et 24% d'Europe. Les 36,3 millions d'Africains qui ont émigré cette année-là représentaient moins de 3% de la population du continent (et près de 90% des réfugiés africains sur le continent.)

D’autre part, les Africains qui exercent leur droit fondamental de travailler là où leurs compétences sont requises apportent une contribution notable à l’importante économie informelle du continent. Les villes africaines regorgent de commerçants créatifs qui négocient les prix, fournissent des maillots pour des événements sportifs et vendent des boissons aux conducteurs assoiffés coincés dans les embouteillages. En fait, les compétences commerciales, en particulier celles des femmes, devraient être au centre du récit portant sur les migrations africaines.

L’informel… un potentiel à exploiter 

Au Togo, par exemple, les femmes dominaient déjà le commerce national et international des textiles, l’impression sur tissu et l’habillement féminin, elles géraient des entreprises qui se sont étendues au Burkina Faso, au Mali, au Niger, au Tchad et à d’autres pays de la région. De 1976 à 1984, ces « Nana Benz », surnommées ainsi parce que leurs richesses leur ont permis d’être propriétaires de Mercedes-Benz, contrôlaient au moins 40% des entreprises du secteur informel du Togo. Bien qu’elles n’occupent plus tout à fait la même position dominante à l’heure actuelle, une troisième génération de femmes entretient cette même flamme de l’esprit d’entreprise.

Les « Nana Benz » ont démontré que des économies pouvaient donner des moyens de réussir à leurs enfants et à leurs communautés. Elles ont non seulement construit des villas au Togo et ont acheté des propriétés à travers le monde, mais elles ont également investi dans l’éducation de leurs enfants dans leur pays et à l’étranger. Elles ont forcé le respect malgré leur manque d’éducation formelle. Les partenaires d’affaires européens leur ont proposé des conditions favorables au développement de leur entreprise.

A présent, l’économie informelle représente plus de 70% de l’emploi total en Afrique subsaharienne. Cependant, près de 16 millions de jeunes africains sont au chômage, dans de nombreux cas parce que les employeurs potentiels sous-évaluent les compétences informelles que ces demandeurs d’emploi ont apprises en dehors de l’école. Ainsi, même si nous devons créer davantage d’emplois dans le secteur privé formel sur le continent, nous devons également reconnaître la valeur et les compétences intégrées dans le reste de l’économie, notamment grâce à la contribution de migrants de l’intérieur et transfrontaliers.

La transformation économique et sociale de l’Afrique 

Bien sûr, l’emploi informel n’est pas seulement un phénomène africain. Selon l’Organisation internationale du travail, deux milliards de personnes dans le monde travaillent dans l’économie informelle, dont 1,3 milliards dans la région Asie-Pacifique. Même en Europe et en Asie centrale, où la part de l’emploi formel est la plus élevée, 25% de la population active travaille de manière informelle. Il s’agit d’un mécanisme d’adaptation mondial grâce auquel les esprits créatifs tirent parti des opportunités du marché.

Pour continuer la transformation économique et sociale de l’Afrique, nous devons reconnaître l’économie informelle comme un levier essentiel du développement et comme un facilitateur des migrations fondées sur le commerce. Les investisseurs africains pourraient contribuer à ce processus en fournissant des migrants connectés numériquement à des mécanismes de sécurité tels que des assurances et d’autres produits financiers.

On associe parfois l’économie informelle à la pauvreté, à la maladie et à de faibles niveaux d’éducation. Mais la plupart des migrants africains sont des femmes et des hommes jeunes et éduqués qui peuvent aider les pays d’Europe, d’Asie et d’Amérique du nord à relever les défis posés par le vieillissement de leurs populations. Entre aujourd’hui et 2100, la population jeune de l’Afrique (de 15 à 34 ans) devrait augmenter de 181%, tandis que celle de l’Europe va diminuer de 21% et celle de l’Asie de près de 28%. Mais si les politiciens dans les pays de destination ne parviennent pas à souligner les aspects positifs des migrations, le monde va passer à côté de cette opportunité.

Parallèlement, l’Afrique doit investir dans l’éducation, comme l’ont fait les « Nana Benz », pour s’assurer que les jeunes soient plus instruits, en meilleure santé et mieux connectés que les générations précédentes. Sans un élargissement de l’accès à une éducation de qualité, les transferts intergénérationnels de richesses au sein de l’Afrique risquent de porter tort aux perspectives d’avenir des 16 millions de jeunes qui recherchent un emploi.

Accélérer la transformation numérique du continent

Il faut donc agir en faveur de la migration légale, ce qui permettrait de générer des recettes fiscales supplémentaires pour les gouvernements des pays hôtes et autoriserait les migrants à envoyer des fonds dans leur pays d’origine. En moyenne, les migrants africains dépensent ou investissent environ 85% de leur revenu dans leur pays de destination et reversent les 15% restants. Ces transferts, qui représentaient 3,5% sur les 2,3 mille milliards de PIB de l’Afrique en 2018, devraient être mis en commun afin d’accélérer la transformation économique du continent.

A plus long terme, la facilitation de la libre circulation prévue par l’Agenda 2063 de l’Union africaine permettra de déterminer dans quelles mesures les compétences du secteur informel transforment l’économie du continent. Même si les conditions du marché ont changé au cours des dernières décennies, les « Nana Benz » du Togo nous montrent d’ores et déjà la voie à suivre.

En Afrique et ailleurs, les processus de développement sont plus forts quand ils se construisent sur des réseaux et sur des mécanismes existants. Loin d’être un handicap, par conséquent, l’économie informelle de l’Afrique, et les migrants qui aident à son développement, sont l’un des actifs les plus importants du continent.

© Project Syndicate 1995–2019

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