Confinées, les ouvrières agricoles plus sujettes à la précarité et la violence

Les ouvrières agricoles ont un accès très limité aux compensations financières décidées par le Comité de veille économique. Elles se retrouvent donc sans revenus et sont plus exposées à la violence domestique.

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Confinées, les ouvrières agricoles plus sujettes à la précarité et la violence

Le 16 avril 2020 à 18:52

Modifié le 17 avril 2020 à 09:02

Ce sont les oubliées du confinement. Pour les ouvrières agricoles, l’état d’urgence sanitaire, décrété le 20 mars, a eu l’effet d’une double peine : privées de revenus faute de pouvoir continuer à travailler, elles sont aussi beaucoup plus exposées aux violences domestiques.

Afin de « rendre visibles les discriminations et les violences fondées sur le genre que subissent les ouvrières agricoles au Maroc », le Groupe des jeunes femmes pour la démocratie (GJFD), une association créée en 2013 par des militantes du Mouvement du 20 février, a lancé, le 11 avril, une campagne de sensibilisation en partenariat avec la fondation politique allemande Heinrich Böll.

Baptisée « Youda », elle devait initialement être lancée dans les régions d’Aït Melloul et Inezgane, dans la vallée du Souss, mais en raison du confinement, le GJFD a opté pour une campagne digitale en la reportant sur les réseaux sociaux, jusqu’au 20 avril au moins. Après le confinement, l’association organisera une caravane de sensibilisation sur place au profit des ouvrières agricoles.

Depuis le lancement de la campagne, le GJFD a récolté une vingtaine de témoignages de ces femmes. Beaucoup racontent un quotidien marqué par les violences domestiques et la crainte du lendemain, sur le plan financier. « Ces femmes ne peuvent compter que sur le travail journalier. Avec le confinement, elles se sont retrouvées privées de travail, et donc de revenus, du jour au lendemain. D’habitude, elles se rendent au mokaf (sorte de places publiques où des intermédiaires font la navette entre les travailleuses et les employeurs, ndlr), mais en cette période, c’est impossible car les rassemblements sont interdits », nous explique Sara Soujar, membre du GJFD. Ces ouvrières n’ont donc plus aucun contact avec les employeurs et les « cabrane », un argot pour désigner les intermédiaires.

Un accès difficile aux aides financières du Comité de veille économique

Des aides financières ont été mises en place par le Comité de veille économique (CVE) pour pallier le manque de revenus dans le secteur informel. Une première phase a concerné les ménages détenteurs d’une carte Ramed opérant dans l’informel qui n’ont plus de revenus du fait du confinement obligatoire. La seconde phase concerne actuellement les personnes qui ne bénéficient pas de la carte Ramed et opérant dans l’informel. Entre 800 et 1.200 DH leur seront accordés après l'inscription sur une plateforme électronique dédiée au dépôt des déclarations.

Encore faut-il bénéficier d’un accès à Internet, denrée rare dans ces milieux de femmes ouvrières agricoles. Encore faut-il également, et avant tout, remplir les conditions pour bénéficier de ces compensations. « Beaucoup d’entre elles n’ont pas de cartes Ramed, voire aucun document d’identité. Il leur est très difficile de prouver que ce sont bien elles, et pas leur mari ou leurs frères, qui prennent en charge la famille, et que c’est donc à elles que ces aides doivent être versées », souligne Sara Soujar. Ces ouvrières gagnent en moyenne entre 50 et 65 dirhams par jour. L’une d’elles, qui a témoigné dans le cadre de cette campagne de sensibilisation, dit gagner entre 70 et 95 dirhams par jour. Ces revenus lui permettent de prendre en charge toute sa famille.

Depuis le confinement, une chaîne de solidarité s’est formée au sein du tissu associatif, afin d’apporter une aide alimentaire et financière à ces femmes même si, faute de moyens suffisants, les associations peinent à apporter une aide régulière. « On essaie de les aider avec nos propres moyens. Il y a aussi des personnes donatrices, notamment chez les familles éloignées, mais ce sont des aides ponctuelles qui ne s’inscrivent pas dans la continuité. Aider pendant deux ou trois jours, c’est bien, mais ça ne suffit pas », déplore Sara Soujar.

Moins de violences sexuelles mais plus de violences domestiques

Ces travailleuses doivent composer avec un autre paramètre : l’augmentation des violences domestiques au sein des foyers, qu’il s’agisse de violences conjugales ou au sein de la fratrie. « Elles ont l’habitude d’être toujours dehors, en train de chercher du travail et là, elles se sont retrouvées du jour au lendemain confinées chez elles, dans des lieux privés, fermés, d’où elles ne peuvent s’échapper ». Sans compter les difficultés qu’elles rencontrent dans l’accès à la justice, en raison notamment de la complexité des démarches juridiques à effectuer et, dans un autre registre, les conflits de loyauté qui se tapissent en elles : comment dénoncer un mari ou un frère ? En revanche, les violences sexuelles n’ont pas augmenté, d’après Sara Soujar, pour la seule raison qu’elles sont principalement commises sur le lieu de travail et par les employeurs. « Parmi les témoignages que nous avons recueillis, aucun ne fait état de violences sexuelles perpétrées dans les foyers, dans le contexte du confinement. »

A travers cette campagne, l’objectif n’est pas seulement de sensibiliser les premières concernées, mais aussi les autorités locales, en l’occurrence dans les régions d’Aït Melloul et Inezgane, pour faciliter leur accès à la justice et faire appliquer leurs droits en tant que travailleuses agricoles. Dans un communiqué, le GJFD alerte ainsi sur « le non-respect du code de travail, notamment en ce qui concerne l’absence de contrats de travail et de couverture médicale, ainsi que le dépassement des heures de travail légales et l’absence de conditions de travail décentes et sécurisées », « les risques inhérents aux conditions de transports, et en l’occurrence les moyens de transport qui souvent dépassent leurs capacités et l’état délabré des routes ». L’une des ouvrières agricoles sollicitées dans le cadre de cette campagne fait état de transports particulièrement vétustes, certains pouvant transporter jusqu’à 40 femmes dans des conditions dangereuses et inadaptées.

En cette période de confinement, le GJFD veut également tirer la sonnette d’alarme auprès du gouvernement, « pour que ces travailleuses puissent, elles aussi, bénéficier des compensations financières mises en place par le Comité de veille économique ».

Confinées, les ouvrières agricoles plus sujettes à la précarité et la violence

Le 16 avril 2020 à18:55

Modifié le 17 avril 2020 à 09:02

Les ouvrières agricoles ont un accès très limité aux compensations financières décidées par le Comité de veille économique. Elles se retrouvent donc sans revenus et sont plus exposées à la violence domestique.

Ce sont les oubliées du confinement. Pour les ouvrières agricoles, l’état d’urgence sanitaire, décrété le 20 mars, a eu l’effet d’une double peine : privées de revenus faute de pouvoir continuer à travailler, elles sont aussi beaucoup plus exposées aux violences domestiques.

Afin de « rendre visibles les discriminations et les violences fondées sur le genre que subissent les ouvrières agricoles au Maroc », le Groupe des jeunes femmes pour la démocratie (GJFD), une association créée en 2013 par des militantes du Mouvement du 20 février, a lancé, le 11 avril, une campagne de sensibilisation en partenariat avec la fondation politique allemande Heinrich Böll.

Baptisée « Youda », elle devait initialement être lancée dans les régions d’Aït Melloul et Inezgane, dans la vallée du Souss, mais en raison du confinement, le GJFD a opté pour une campagne digitale en la reportant sur les réseaux sociaux, jusqu’au 20 avril au moins. Après le confinement, l’association organisera une caravane de sensibilisation sur place au profit des ouvrières agricoles.

Depuis le lancement de la campagne, le GJFD a récolté une vingtaine de témoignages de ces femmes. Beaucoup racontent un quotidien marqué par les violences domestiques et la crainte du lendemain, sur le plan financier. « Ces femmes ne peuvent compter que sur le travail journalier. Avec le confinement, elles se sont retrouvées privées de travail, et donc de revenus, du jour au lendemain. D’habitude, elles se rendent au mokaf (sorte de places publiques où des intermédiaires font la navette entre les travailleuses et les employeurs, ndlr), mais en cette période, c’est impossible car les rassemblements sont interdits », nous explique Sara Soujar, membre du GJFD. Ces ouvrières n’ont donc plus aucun contact avec les employeurs et les « cabrane », un argot pour désigner les intermédiaires.

Un accès difficile aux aides financières du Comité de veille économique

Des aides financières ont été mises en place par le Comité de veille économique (CVE) pour pallier le manque de revenus dans le secteur informel. Une première phase a concerné les ménages détenteurs d’une carte Ramed opérant dans l’informel qui n’ont plus de revenus du fait du confinement obligatoire. La seconde phase concerne actuellement les personnes qui ne bénéficient pas de la carte Ramed et opérant dans l’informel. Entre 800 et 1.200 DH leur seront accordés après l'inscription sur une plateforme électronique dédiée au dépôt des déclarations.

Encore faut-il bénéficier d’un accès à Internet, denrée rare dans ces milieux de femmes ouvrières agricoles. Encore faut-il également, et avant tout, remplir les conditions pour bénéficier de ces compensations. « Beaucoup d’entre elles n’ont pas de cartes Ramed, voire aucun document d’identité. Il leur est très difficile de prouver que ce sont bien elles, et pas leur mari ou leurs frères, qui prennent en charge la famille, et que c’est donc à elles que ces aides doivent être versées », souligne Sara Soujar. Ces ouvrières gagnent en moyenne entre 50 et 65 dirhams par jour. L’une d’elles, qui a témoigné dans le cadre de cette campagne de sensibilisation, dit gagner entre 70 et 95 dirhams par jour. Ces revenus lui permettent de prendre en charge toute sa famille.

Depuis le confinement, une chaîne de solidarité s’est formée au sein du tissu associatif, afin d’apporter une aide alimentaire et financière à ces femmes même si, faute de moyens suffisants, les associations peinent à apporter une aide régulière. « On essaie de les aider avec nos propres moyens. Il y a aussi des personnes donatrices, notamment chez les familles éloignées, mais ce sont des aides ponctuelles qui ne s’inscrivent pas dans la continuité. Aider pendant deux ou trois jours, c’est bien, mais ça ne suffit pas », déplore Sara Soujar.

Moins de violences sexuelles mais plus de violences domestiques

Ces travailleuses doivent composer avec un autre paramètre : l’augmentation des violences domestiques au sein des foyers, qu’il s’agisse de violences conjugales ou au sein de la fratrie. « Elles ont l’habitude d’être toujours dehors, en train de chercher du travail et là, elles se sont retrouvées du jour au lendemain confinées chez elles, dans des lieux privés, fermés, d’où elles ne peuvent s’échapper ». Sans compter les difficultés qu’elles rencontrent dans l’accès à la justice, en raison notamment de la complexité des démarches juridiques à effectuer et, dans un autre registre, les conflits de loyauté qui se tapissent en elles : comment dénoncer un mari ou un frère ? En revanche, les violences sexuelles n’ont pas augmenté, d’après Sara Soujar, pour la seule raison qu’elles sont principalement commises sur le lieu de travail et par les employeurs. « Parmi les témoignages que nous avons recueillis, aucun ne fait état de violences sexuelles perpétrées dans les foyers, dans le contexte du confinement. »

A travers cette campagne, l’objectif n’est pas seulement de sensibiliser les premières concernées, mais aussi les autorités locales, en l’occurrence dans les régions d’Aït Melloul et Inezgane, pour faciliter leur accès à la justice et faire appliquer leurs droits en tant que travailleuses agricoles. Dans un communiqué, le GJFD alerte ainsi sur « le non-respect du code de travail, notamment en ce qui concerne l’absence de contrats de travail et de couverture médicale, ainsi que le dépassement des heures de travail légales et l’absence de conditions de travail décentes et sécurisées », « les risques inhérents aux conditions de transports, et en l’occurrence les moyens de transport qui souvent dépassent leurs capacités et l’état délabré des routes ». L’une des ouvrières agricoles sollicitées dans le cadre de cette campagne fait état de transports particulièrement vétustes, certains pouvant transporter jusqu’à 40 femmes dans des conditions dangereuses et inadaptées.

En cette période de confinement, le GJFD veut également tirer la sonnette d’alarme auprès du gouvernement, « pour que ces travailleuses puissent, elles aussi, bénéficier des compensations financières mises en place par le Comité de veille économique ».

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